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Notes d'une grimpeuse en temps de guerre

Ce que vivent les grimpeur·ses palestinien·nes de Jérusalem et de Cisjordanie depuis le 7 octobre 2023.


Urwah Askar, un des meilleurs grimpers palestiniens sur le rocher.
Urwah Askar, un des meilleurs grimpeurs palestiniens sur le rocher © Asia Zughaiar

Je suis assise à l'arrière d'une Skoda Fabia orange, immatriculée en blanc et vert — la plaque qui nous désigne comme Palestinien·nes —, filant à travers les montagnes de Cisjordanie en direction du site d'escalade. J'ai saisi un décapsuleur Black Diamond, ramené du magasin Black Diamond de Boulder, dans le Colorado, plus tôt cette année, pour ouvrir la meilleure et la moins chère des eaux gazeuses que l'on trouve en ce moment. Elle s'appelle Uludağ, et elle vient de Turquie. L'Uludağ avait le goût de tout le reste : 20 % de désespoir et 80 % d'angoisse.

Ce jour-là, nous avions décidé d'aller grimper, non pas avec l'espoir d'enchaîner une nouvelle voie, mais simplement pour échapper un peu à la pesanteur du monde — pour faire semblant de vivre dans un endroit qui aime la paix, qui trie ses déchets, et qui a le luxe de s'inquiéter du changement climatique ainsi que d'autres menaces lointaines.


La veille, c'était le 7 octobre. Aujourd'hui, nos rues habituellement bruyantes et encombrées étaient d'un calme alarmant, presque vides. Quelques piétons avançaient en silence, le regard perdu à mille lieues. Sur le chemin du site, mes amis et moi avons fait un détour par un supermarché, officiellement fermé en signe de protestation contre les bombes qui s'abattaient déjà sur Gaza. Par une porte entrouverte, un employé nous a cependant gentiment invités à l'intérieur. Notre mission : trouver trois choses — des crackers, du chocolat Hershey's et des marshmallows. Assemblées, c'est la recette secrète du bonheur et le remède à toutes les peines. Ce qu'on appelle les s'mores, peut-être la meilleure exportation américaine au monde.



Ce jour-là, mon baudrier et mes chaussons me semblaient plus serrés que d'habitude. Et l'escalade, plus lourde. Alors que je m'apprêtais à clipper le dernier point avant le relais, une sirène d'ambulance a déchiré l'air et nous a forcés à marquer une pause. Des lumières rouges clignotaient au loin. Je n'ai même pas pu terminer une seule voie avant d'être brutalement ramenée à la réalité. Je grimpe chaque vendredi, comme avant. Le vendredi, c'est le jour de congé de notre communauté. Et pour nous, les grimpeur·ses palestinien·nes, c'est notre jour de falaise. Ces derniers temps, je peux m'absenter du travail quand je veux — dans l'usine textile familiale, il n'y a pas grand-chose à faire en temps de guerre.


Il y a deux ans, un colon prénommé Elisha s'est posté au sommet de la falaise où nous grimpions, a pointé son arme sur moi et a exigé que je décline mon identité.

L'escalade pèse lourd. Tout pèse lourd — marcher, pédaler, courir, pleurer, rire, manger, travailler, cuisiner, respirer. La seule chose légère, c'est mon sommeil. Chaque nuit, des cauchemars me réveillent. Je vois la mort partout. Elle est dans l'actualité, sur les réseaux sociaux, dans toutes les conversations. La mort est dans ma tête, dans mes mains, dans mes rêves.


Je suis hantée par une expérience vécue il y a deux ans, quand un colon prénommé Elisha s'est posté au sommet de la falaise où nous grimpions, a pointé son arme sur moi et a exigé que je décline mon identité. J'ai bégayé en hébreu que nous faisions de la randonnée (pas de l'escalade, bien sûr), avec le sentiment de passer pour un enfant sans défense au milieu de la cour de récréation. Ma seule protection semblait être mon appareil photo reflex monté sur son trépied. S'il m'avait tiré dessus, aurait-il pu récupérer la carte mémoire avant que l'un de mes amis ne s'enfuie avec elle ? Et est-ce que cela aurait changé quoi que ce soit, au fond ?


Cette sensation d'être brimée, acculée, sans défense avec une arme pointée sur soi — c'est ce que ressent la Palestine en ce moment. J'ai peur des raids militaires nocturnes, des snipers à 6 heures du matin qui abattent de jeunes hommes et des garçons en tongs et en pyjama partis acheter le pain du matin. Ce pourrait être mon père, ou mon oncle, partant travailler. Ce pourrait être moi. C'est précisément le but. Ce n'est pas un meurtre aveugle. C'est un rappel à la peur, parce que vous avez commis le crime de naître sur la terre de Jésus, de parler la mauvaise langue, de pratiquer la mauvaise religion, et d'avoir la peau un ton trop foncé.

En grimpant, je suis plus que jamais envahie par le doute et la peur. Je grimpe en me remettant tout en question. Est-ce que j'ai bien clippé la dégaine ? Est-ce que je fais bien ce relais ? Est-ce que c'est bien un nœud de cabestan ?

Asia Zughaiar en train de grimper en Palestine
Asia Zughaiar en train de grimper en Palestine © Cole Yeoman

C'est encore un vendredi. Mon assureur me redescend au sol tandis que j'espère que mon nœud ne va pas se défaire, que la corde ne se déroule pas comme tout le reste dans ce monde. Je me demande si mes amis ressentent la même chose en grimpant. Je n'ai jamais osé poser la question. J'enlève mes chaussons, attrape mon téléphone, et apprends que l'hôpital baptiste vient d'être bombardé. Un homme transporte les membres de ses enfants dans un sac plastique de supermarché. Je pense un instant à Boulder, où les gens s'indignent qu'on utilise encore des sacs en plastique. Je hais ce sac pour ce qu'il a dû porter, et non pour le tort qu'il fait aux poissons dans la mer.


Je rentre chez moi à 22 heures. Ma mère m'accueille avec irritation : « Où tu étais passée toute la journée ? » Moi, dans mes vêtements d'escalade souillés et les mains blanches de magnésie, je crains qu'elle ne devine que j'étais dehors à grimper, là où n'importe quel soldat ou colon en colère peut vous tirer dessus.


« Dans un café avec des amis », je réplique.


Elle répond : « Enfin, Asia, qui va dans un café quand des gens sont en train de mourir ?! »

Si je suis profondément reconnaissante que ma famille soit saine et sauve, je suis aussi rongée par la peur que cette « sécurité » ne soit qu'une illusion. Qu'elle puisse s'évanouir en un instant. Je regarde ma mère, mon père, mes frères et sœurs, mes grands-parents, mes oncles, mes tantes, mes amis, et je remercie le ciel de pouvoir les voir chaque jour. Je pense aux dizaines, peut-être aux centaines de milliers de personnes qui ne peuvent plus voir leurs proches, désormais enfouis et perdus sous les décombres. J'essaie d'imaginer ce que ce serait de perdre tous les membres de sa famille d'un coup. Comment pourrait-on jamais continuer à vivre après ça ? Et qu'est-ce qui serait pire : mourir, ou vivre le malheur d'être laissée derrière ? Comment peut-on respirer après avoir vu le corps calciné et noirci de son enfant ?


Les Palestinien·nes sont réputé·es pour leur humour noir. C'est une nécessité quand votre existence elle-même correspond à la chute du mauvais sketch.

Au 4 novembre, tout se fond en une seule masse indistincte. Les jours se ressemblent tous, et si on me demande quel jour on est, je ne saurais pas répondre. Mes œufs brouillés et mon café ont un goût d'angoisse. Que je sois éveillée ou endormie, tout me semble comme dans un mauvais rêve. Je pars courir 2 kilomètres, puis je retrouve des amis dans un café de Ramallah autour d'une infusion à la menthe poivrée. « Vous avez vu les chars allemands écoresponsables qu'ils utilisent ? », demande mon ami Sami, sur le ton de la plaisanterie.

« Ah, tuer les gens de manière soutenable ! », enchaîne un autre.

Nous avons toutes et tous ri. Les Palestinien·nes sont réputé·es pour leur humour noir. C'est une nécessité quand votre existence elle-même correspond à la chute du mauvais sketch. Al Jazeera tourne en boucle sur tous les écrans : chez mes grands-parents, dans les commerces, sur les enceintes au travail, dans la pizzeria, dans la salle d'escalade. Mon ami Ahmad observe : « On regarde les informations si attentivement, comme si elles ne parlaient pas de nous… mais c'est nous, les informations ! »


J'étais avec ma grand-mère de 84 ans, et je la félicitais d'avoir éteint la télévision quelques instants. Le téléphone a sonné aussitôt : ma tante au Qatar, en larmes, affolée : « Les infos, tu as vu les infos ?! » La famille de Wael Al Dahdouh venait d'être massacrée — sa femme, sa fille, son fils et son petit-fils. Journaliste célèbre d'Al Jazeera, Wael Al Dahdouh est présent sur les écrans de nos maisons depuis 2004. J'ai pleuré en l'apercevant, des heures plus tard, en train de couvrir l'actualité depuis l'hôpital. Comment un homme peut-il encore respirer après ça ?


L'actualité et cette réalité sont impossibles à fuir en ce moment — ni en éteignant la télévision, ni en coupant son téléphone, ni même en allant grimper. L'escalade a longtemps été mon meilleur moyen d'échapper à la dureté de la vie sous occupation — et croyez-moi, j'ai essayé plein d'autres choses. Je suis connue pour ne jamais manquer un jour d'escalade. Je grimpe religieusement chaque vendredi avec le reste de la communauté. Même en temps de guerre. Je n'ai pas manqué un seul vendredi.


En ce moment, je suis envahie par une haine sourde envers quiconque ose nourrir un espoir pour l'avenir ici. Comment osent-ils ressentir quelque chose que je ne suis même plus capable d'imaginer ? Je déteste à quel point j'aime les oliviers et les montagnes de Palestine. Je déteste à quel point j'aime ma famille. Je déteste ces couchers de soleil magnifiques qui emplissent mon cœur de chaleur et de joie après une journée de grimpe.

Avant l'escalade, je souffrais de dépression et d'anxiété. La vie est insipide quand on est déprimé. J'en ai longtemps voulu à mes parents de m'avoir mise au monde en connaissant notre réalité. Je leur en voulais que mon enfance se soit résumée à regarder le mur de l'apartheid s'ériger et à passer des checkpoints tous les jours. L'escalade a changé ma vision de la vie, parce que rien dans cet univers n'a surpassé la sensation de ma toute première ascension, ni le shot d'adrénaline que j'ai ressenti en enchaînant mon projet (5.10a - équivalent de 6a, ndlr) il y a peu. L'escalade, c'est ma vie désormais. J'ai allègrement dépensé la plus grande partie de mon argent en matériel. L'escalade a bouleversé mon existence en bien, et je serai à jamais reconnaissante à Tim Bruns (alias Tamtoom) d'avoir introduit l'escalade en Palestine.


Au cours des premières semaines de la guerre, tout le monde gardait le silence sur les falaises. Puis, un jour, après une longue journée de grimpe, nous avons décidé de rester et de nous retrouver autour d'un feu. On a parlé de choses futiles, discuté de nos projets. On a ri, on a dansé, on a mangé des oranges, on s'est passé le narguilé à tour de rôle, on a fumé des cigarettes… On a oublié la guerre. Quelques secondes durant, nous nous sommes sentis libres sous les étoiles, et pour la première fois depuis longtemps, je suis rentrée chez moi avec le sourire.


En ce moment, je suis envahie par une haine sourde envers quiconque ose nourrir un espoir pour l'avenir ici. Comment ces personnes osent-elles ressentir quelque chose que je ne suis même plus capable d'imaginer ? Je déteste à quel point j'aime les oliviers et les montagnes de Palestine. Je déteste à quel point j'aime ma famille. Je déteste ces couchers de soleil magnifiques qui emplissent mon cœur de chaleur et de joie après une journée de grimpe. Je déteste à quel point j'aime nos falaises. Je déteste pédaler le long du mur de l'apartheid sans fin. Je déteste aller chercher un croissant au chocolat le matin à la boulangerie Khamireh et un americano glacé avec un nuage de lait. Je déteste l'air vif et pur de Ramallah lors de mon footing de 20 heures, les gens chaleureux et généreux, le shawarma, le falafel, le soleil du matin. Je les déteste tous parce qu'ils m'enchaînent à la Palestine, cet enfer maudit et magnifique. Je déteste que ce soit chez moi, parce que je sais que j’aime trop ce pays pour jamais le quitter.

Ce texte est une traduction d’un article initialement paru en anglais dans le média Evening Sends. Retrouvez la version originale ici.
 
 

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