Journal d’un sac à pof oublié à Fontainebleau
- Pierre-Gaël Pasquiou

- il y a 1 jour
- 6 min de lecture
À Fontainebleau, même les objets oubliés ont des choses à dire. Surtout quand ils sentent la résine, dorment dans le sable et regardent passer une génération de grimpeur·ses venue chercher dehors ce que la salle ne promet plus tout à fait. Voici les pensées d’un sac à pof oublié au pied d’un bloc.

Je ne sais plus exactement depuis combien de temps je squatte ce carré de sable. Trois semaines ? Dix ans ? Une génération complète de Solution et de Drago ? À Fontainebleau, le temps ne s’écoule pas, il s’incruste : dans le grain du grès, les circuits repeints, les vieux crash pads et les promesses de piliers de salle jurant chaque printemps qu’ils vont « faire plus de dehors cette année ». Moi, je suis un sac à pof. Enfin, j’étais. Un petit sac de toile gavé de colophane, une boule de résine qu’on tapotait plus qu’on ne vidait. Aujourd’hui, je suis surtout un petit cadavre textile. Une relique poisseuse d’une époque où l’adhérence sentait la résine de pin et non le laboratoire de chimie. Parfois, on me pousse du pied. On me prend en photo avec un émoji ironique. On demande : « C’est quoi ce truc d'ancien ? » Et quelque part, sur un parking de Bleau, un puriste en pantalon de toile pleure en silence dans son Kangoo.
Avant, on me sortait avec respect. On me prenait dans la main, on me pétrissait un peu, on me tapotait contre la paume, parfois contre une semelle ou une prise, puis on s’élançait vers la réglette avec cette confiance modeste des gens qui n’avaient pas besoin de valider leur tentative auprès d’un algorithme. Je ne dis pas que c’était mieux avant. Je dis simplement que c’était moins blanc.
Je vois d’ici les commentaires. On va me dire que je fais mon vieux sac aigri. Que je confonds culture et naphtaline. Que Fontainebleau n’appartient à personne, et surtout pas à un pochon de résine abandonné depuis l'époque où l'on disait encore « bleausard » sans ironie. Vous n'auriez pas totalement tort. Les forêts gardées par trois anciens en short élimé capables de vous réciter l’historique des ouvertures du Bas-Cuvier sans reprendre leur souffle, ce n’est pas franchement un idéal démocratique.
Les anciens n’étaient d’ailleurs pas tous des poètes de l’effacement. J’en ai vu, des gardiens du temple autoproclamés, capables de philosopher sur la pureté du rocher tout en laissant traîner un mégot, trois bouts de strap et une leçon de morale de vingt minutes à un débutant qui avait eu le malheur de poser son pad sur une bruyère. L’âge ne rend pas exemplaire. Il donne juste plus de souvenirs pour justifier ses propres contradictions. Mais tout de même, le problème n’est pas l’évolution, c’est la vitesse.
Vous êtes arrivé·es nombreux·ses, motivé·es, sincères, avec cette énergie incroyable de celles et ceux qui découvrent la forêt. C’est magnifique de voir ces vagues de grimpeur·ses quitter les néons pour venir chercher autre chose entre les pins et les lignes de grès. Une culture qui ne se partage pas devient une collection privée. Et les collections privées finissent toujours par prendre la poussière. Mais entrer dehors, ce n’est pas juste changer de décor. Ce n’est pas mettre un toit transparent sur une salle de bloc.
Parfois, vous débarquez à Bleau comme sur un nouveau secteur d'un concept-store indoor. On scrolle. On cherche la ligne. On vérifie la cotation sur l'appli. On regarde la vidéo de la méthode. On pose les pads. On filme le run. On coche. On repart. Entre-temps, le bloc a blanchi, le pied de voie est labouré, trois traits de magnésie ont survécu à votre enthousiasme et quelqu’un a lâché l'incontournable : « T’inquiète, ça partira avec la pluie », cette grande théologie paresseuse de l’impact invisible.
Depuis mon observatoire au ras du sol, j'ai appris à classer les familles de la poudre. Il y a d'abord les badigeonneurs. Ceux-là ne magnésient pas une prise, ils la rénovent. Un plat leur résiste ? Ils le plâtrent jusqu’à obtenir un moulage de leur propre impuissance. Ils appellent ça « optimiser les conditions ». J’appelle ça transformer un chef-d'œuvre de grès millénaire en tableau blanc de réunion de crise. Juste à côté, on trouve les tickeur·ses. Leur rapport au rocher est purement géométrique. Une prise n’existe que si elle est soulignée au stabilo blanc. Un pied n'est valable que s'il est fléché comme un plan d’évacuation incendie. Ils ne lisent pas le bloc, ils l’annotent. C’est touchant, cette manière de venir en pleine nature pour y recréer l'ergonomie d'un PowerPoint.
Le dehors commence précisément au moment où l’on se demande ce que l’on laisse derrière soi
Sans oublier les brosseur·ses cosmétiques, une espèce particulièrement répandue. Ils possèdent une brosse magnifique en poils de sanglier, suspendue à leur sac par un mousqueton d'alpinisme inutilement technique. Ils la sortent, donnent deux petits coups vagues et polis, comme on époussette une veste avant un entretien, puis repartent convaincus d’avoir accompli un geste écologique majeur. Spoiler : posséder une brosse ne fait pas de vous un gardien de la forêt. Pas plus que posséder un abonnement Netflix ferait de vous un réalisateur de la Nouvelle Vague.
Je force le trait, évidemment. C’est mon privilège de vieux fossile : je peux être de mauvaise foi sans avoir à gérer les commentaires Instagram. Heureusement, il y a les autres. Celles et ceux qui arrivent doucement. Qui regardent où ils posent leurs pieds et leurs pads. Qui brossent vraiment, avant et après leur passage. Celles et ceux qui savent qu’un bloc n’est pas un produit de consommation, mais une matière à ménager. Ils ont compris que la beauté de Fontainebleau tient autant à ce qu’on y réussit qu’à ce qu’on accepte de ne pas y laisser.
Ceux-là, on les reconnaît vite. Ils ne sont pas forcément plus silencieux, car la sobriété n'a jamais empêché d'avoir un avis tranché sur une méthode de talon. Mais leur présence pèse moins. Ils ne se comportent pas comme si la forêt avait été privatisée pour leur entraînement. Ils savent que le rocher était là avant leur projet, et qu'il leur survivra. Le pof contre la magnésie, au fond, on s'en fiche. La vraie ligne de fracture est ailleurs. Elle sépare celles et ceux qui pensent que grimper dehors consiste à profiter d’un lieu, et celles et ceux qui comprennent qu’il faut aussi apprendre à le quitter.
Ne prenez pas le rocher pour un mur de salle qui aurait oublié d'être démonté
Le dehors commence précisément au moment où l’on se demande ce que l’on laisse derrière soi. Pas seulement les déchets visibles, le strap ou les canettes. Mais les habitudes. Le bruit. L’assurance de consommateur. Cette idée confortable selon laquelle un espace naturel serait un service public gratuit avec des arbres autour.
Je sais, j'ai l'air d'un vieux grincheux moralisateur. Et pourtant, j’adore vous voir grimper. Même les plus pressé·es. Même les badigeonneur·ses. Même les théoriciens du « en vrai, c'est pas mon style de profil » après quatre essais catastrophiques. Parce que parfois, la magie opère. Une débutante pige enfin qu’il ne faut pas tirer avec les bras mais pousser sur les pieds. Un mutant s'arrête deux secondes de performer pour regarder la lumière à travers les bouleaux. Une enfant invente une méthode absurde et magnifique. Quelqu’un brosse amoureusement pour son prochain, sans en faire une story.
Le grès retrouve son mystère. Et moi, je me dis que tout n'est pas perdu. Les cultures ne meurent pas quand de nouvelles personnes arrivent. Elles meurent quand plus personne ne prend le temps de transmettre les gestes minuscules qui les tiennent debout.
Alors, gardez vos crash pads, vos applis, vos chaussons ultra-techniques et vos méthodes en vidéo. Venez, grimpez, tombez, découvrez. Faites vivre cette forêt, elle n’a jamais eu vocation à être le salon privé de trois nostalgiques. Mais s'il vous plaît, apprenez à partir. Brossez. Effacez. Regardez. Ne prenez pas le rocher pour un mur de salle qui aurait oublié d'être démonté. Moi, on finira peut-être par me ramasser. Ou par m’oublier tout à fait sous les feuilles, ce qui est une autre manière de disparaître. Ce n’est pas très grave : je ne suis qu’un sac à pof. Mais vous, quand vous repartirez, essayez au moins de laisser le rocher moins marqué que votre ego.












