Le Climbing Mulhouse Center en liquidation, le marché indoor face au mur
- Pierre-Gaël Pasquiou

- il y a 3 heures
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Le Climbing Mulhouse Center, présenté comme le plus haut mur d’escalade de France, a été placé en liquidation judiciaire. Pour Vertige Media, son dirigeant Bruce Coll revient sur ce coup d’arrêt, entre modèle économique fragilisé, soutien public assumé et regard inquiet sur le marché de l’escalade indoor.

Bruce Coll ne veut pas de violons. Pas de patron filmé devant un mur vide, pas de récit trempé dans la nostalgie, pas de fermeture racontée comme une tragédie locale. Joint par Vertige Media après l’annonce de la liquidation judiciaire du Climbing Mulhouse Center, ouvert en août 2020 dans le quartier DMC à Mulhouse, son dirigeant pose d’emblée le cadre : « Je ne veux pas de pathos. Il n’y a rien de triste à ça. C’est juste un combat ». Ancien judoka, Bruce Coll préfère parler de défaite sportive que de drame personnel. « On a perdu ce combat-là, il y en a d’autres à faire. La vie ne s’arrête pas à une salle d’escalade. »
Chute verticale
LE CMC, selon Bruce Coll, n’a pas manqué son public. Elle a surtout manqué de temps. Inaugurée le 21 août 2020, après plusieurs mois de retard liés au Covid-19, la structure connaît des débuts en fanfare . « En dix jours au mois d’août, on a fait plus que ce qu’on devait faire sur un mois. Et le mois de septembre, on a fait le double », nous raconte-t-il.
« Quand tu dois faire 75 000 euros par mois et que tu n’en fais que 10 000, tu vois la différence »
Bruce Coll, dirigeant de CMC
La dynamique est alors prometteuse. Le mois d’octobre démarre bien, avant d’être stoppé net par la fermeture des équipements sportifs, le 29 octobre 2020. « En trois mois, on était toujours sur la courbe ascendante. Et d’un seul coup, c’est la chute verticale », résume Bruce Coll. Les abonnements sont alors gelés, parfois très longtemps. « Certains, on les a gelés pendant un an », précise-t-il, évoquant les restrictions sanitaires successives, les impossibilités d’accueil, les publics qui ne pouvaient pas revenir, les ouvertures des écoles repoussées, puis l’année 2021 passée à gérer les ouvertures partielles et les consignes administratives mouvantes.
Les aides de l’État finissent par arriver. Bruce Coll les chiffre, de mémoire, entre « 40 et 45 000 euros par mois » . Mais le modèle du CMC, avec ses volumes, ses loyers et ses charges, réclamait bien davantage. « Quand tu dois faire 75 000 euros par mois et que tu n’en fais que 10 000, tu vois la différence. » Le dirigeant dit alors avoir travaillé avec le bailleur, obtenu des aménagements, puis cessé de payer certains loyers depuis un moment. Mais au moment de la fermeture, même en réintégrant loyers et banques, le compte n’y était toujours pas. « On était encore à 40 % en dessous de ce qu’on devait faire. »
À cela s’ajoute l’exposition personnelle des quatre actionnaires, liés par une caution solidaire. Bruce Coll l'évalue à 240 000 euros au total. Soit le montant que la banque pourrait leur demander après le processus de liquidation. « Moi, j’ai la moitié », précise-t-il. Là encore, pas de plainte. « Quand tu ouvres une entreprise, tu connais le risque », dit-il. Une manière de tenir à distance le récit du naufrage, même lorsque les chiffres, eux, racontent une chute difficile à amortir.
Plus qu’un mur
Le CMC ne s’est jamais pensé comme une simple salle d’escalade. Bruce Coll parle plutôt d’un « complexe escalade », un lieu sportif, social et culturel, à la fois salle de pratique, école, espace de compétition, outil de sport santé et lieu d’événements. « Nous, c’est varié ce qu’on faisait. On touchait à la psychiatrie, on touchait au sport santé, on avait le club, donc on a fait vraiment plein de choses », rappelle-t-il.
« Je n’ai pas mis un euro dans la salle de bloc. Elle a coûté 1,6 million. Les collectivités avec la région, la communauté de communes, les fonds européens, il y a eu 1,6 million de posés là »
Bruce Coll, dirigeant de CMC
Cette dimension hybride a parfois dérouté jusque dans le milieu de la grimpe. Le CMC accueille des représentations du Festival Météo de Mulhouse, des propositions mêlant spectacle vivant et escalade, ou encore une exposition du Grand Palais en lien avec les Jeux olympiques. « Quand on a fait des événements culturels, les grimpeurs n'ont pas compris. Il y a des gens qui venaient exprès pour voir des œuvres qui n’avaient rien à voir avec l’escalade. Et les gens qui venaient grimper, ils se demandaient ce que ça faisait là », raconte Bruce Coll.
C’est aussi ce qui explique, selon lui, le soutien constant des acteurs publics. Sur ce point, le gérant refuse toute lecture simpliste. Il ne veut pas que la liquidation soit présentée comme le résultat d’un abandon politique. « La ville, l’agglomération, la région nous ont soutenus. Tout le temps », insiste-t-il, tout en reconnaissant qu’il espérait encore « un coup de pouce ». L’exemple le plus fort reste la salle de bloc. Bruce Coll affirme ne pas avoir financé lui-même cet équipement. « Je n’ai pas mis un euro dans la salle de bloc. Elle a coûté 1,6 million. Les collectivités avec la région, la communauté de communes, les fonds européens, il y a eu 1,6 million de posés là. » Un soutien qu’il dit recevoir avec gratitude, mais qui éclaire aussi la nature particulière du CMC : une entreprise privée, certes, mais installée dans une friche en transformation, pensée comme un marqueur territorial, capable d’accueillir autant des grimpeur·se·s que des scolaires, des associations, des artistes ou des événements.
La question, désormais, est celle de l’avenir du lieu. Bruce Coll ne croit pas à un démontage pur et simple. « La salle d’escalade, tu ne peux pas venir démonter les murs et les mettre ailleurs », explique-t-il. Les structures sont faites sur mesure, les coûts de démontage seraient importants, entre les panneaux, la structure, les nacelles, la main-d’œuvre et le temps nécessaire. À ses yeux, une reprise sur place reste donc l’hypothèse la plus logique. Plusieurs pistes ont déjà été évoquées. Bruce Coll dit avoir proposé un rattachement à un centre sportif local, mais aussi une reprise sous forme de SCIC, société coopérative d’intérêt collectif, qui permettrait d’associer collectivités, associations et acteurs privés. Il évoque également l’hypothèse d’une régie municipale. Des acteurs privés ont regardé le dossier, dont les frères Mawem, avec lesquels il dit avoir échangé.
Marges basses
Au-delà du CMC, Bruce Coll lit cette liquidation comme un signal adressé au marché de l’escalade indoor. Il ne prétend pas parler à la place des autres, mais rapporte des discussions, des impressions, des chiffres entendus, et surtout un changement d’atmosphère dans un secteur longtemps raconté à travers sa seule croissance.
« Si nous, on a perdu 25 %, si Climb Up a perdu 25 %, est-ce que Arkose aurait pu gagner 25 % ? »
Bruce Coll, dirigeant de CMC
Le sujet le plus concret, selon lui, concerne la baisse des consommations périphériques. Au CMC, les recettes du bar et du snacking auraient reculé de 20 à 24 %, représentant une perte de 22 000 euros sur l’année. Bruce Coll rapporte aussi un échange avec François Petit, fondateur de Climb Up, qui lui aurait évoqué une baisse importante de la consommation dans les espaces de restauration du réseau. Il prend soin de le préciser lui-même : « Information à vérifier tout de même, les gens racontent des trucs mais ce n'est pas toujours exact ».
Cette prudence n’empêche pas Bruce Coll d’y voir un symptôme plus large. Dans son échange avec Vertige Media, il évoque aussi Arkose, dont le modèle repose davantage sur l’expérience globale, la restauration et la convivialité hors tapis. Sa formule résume son intuition : « Si nous, on a perdu 25 %, si Climb Up a perdu 25 %, est-ce que Arkose aurait pu gagner 25 % ? »
Pour Bruce Coll, le problème est aussi narratif. Ces dernières années, l’escalade indoor a beaucoup communiqué sur ses progressions de chiffre d’affaires, ses ouvertures, ses mètres carrés, ses réseaux en expansion. Mais pas toujours sur la rentabilité réelle des modèles. « Il y a eu un gros, gros, gros mensonge sur tout ça », estime-t-il.
Le dirigeant reconnaît que cette image de croissance a compté dans la construction de son propre business plan. À l’époque, le marché semblait porté par une dynamique presque mécanique : plus de salles, plus de pratiquant·e·s, plus de chiffre d’affaires. Depuis, le décor a changé. Inflation, énergie, loyers, baisse des consommations, horaires réduits, arbitrages des client·es, tensions sociales dans certains réseaux : le secteur semble moins lancé dans une conquête sans fin que dans une période de consolidation.
Bruce Coll parle, lui, de « fuite en avant ». Une stratégie qu’il dit avoir refusée, malgré les enjeux humains et personnels. Le CMC, comme entreprise, s’arrête là. Son dirigeant assure ne nourrir « aucune rancœur » et « aucun regret ». Reste un bâtiment, des murs difficiles à déplacer, une histoire locale, et cette phrase qu’il répète comme un dernier point d’ancrage : « Tout n’est pas perdu, la salle peut continuer d'exister ».












