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Climb Up : le directeur général démissionne face à une grève nationale inédite

Le 11 mars 2026, la grève lancée à Climb Up Angers semblait encore locale. Quelques jours plus tard, elle menaçait de gagner une grande partie du premier réseau de salles privées d’escalade en France. Le mouvement devait culminer le 18 mars au matin. Mais, à la veille de l’échéance, il aura finalement été désamorcé par la démission du directeur général du groupe et par plusieurs concessions lâchées dans l’urgence. Récit d'une semaine vertigineuse.


Grève à Aubervilliers 2025
Lors d'un mouvement de grève devant une salle Climb Up à Aubervilliers en mars 2025 © Vertige Media

Au bout du fil, Justin l'annonce d'emblée : il est rincé. Cela fait quelques jours, et sans doute quelques bouts de nuit, que ce salarié de Climb Up enchaîne les appels en vue de prendre le pouls du terrain du plus vaste réseau de salles d'escalade commerciales de France. Depuis la grève des salarié·e·s de Climb Up à Angers, le mercredi 11 mars, ce sont des dizaines de réunions et de coups de téléphone par jour. Et il y a de quoi être un peu fatigué. Car pour la première fois de l'histoire du secteur de l'escalade marchande, un mouvement de grève d'ampleur nationale est en train de s'organiser. Lorsque Justin se confie à Vertige Media, le lundi 16 mars 2026, rien n’est encore tranché. Il sort à peine d'une réunion avec quelques élu·e·s du CSE (l'instance de représentation du personnel de l'entreprise, ndlr) et un membre de la FERC-CGT pour discuter de la suite à donner au mouvement gréviste angevin. Autour de la table, tout le monde est d'accord pour dire que, cette fois-ci, la grogne est bel et bien générale. « La direction a invité le CSE à discuter, nous expliquait Justin, hier dans l'après-midi. Mais on se doute de ce qu'il va se passer. Ils vont sans doute vouloir négocier quelque chose. » Le salarié de Climb Up ne s'y est pas trompé. Au sortir de la réunion, les élu·e·s ont appris que François Charpy, le directeur général du groupe, avait démissionné. Et que la direction acceptait plusieurs de leurs revendications.


« Avant même que la question de la mobilisation nationale ne se pose, on s'est rendu compte que quasiment toutes les salles de Climb Up étaient décidées à faire grève »

Justin, salarié de Climb Up Gerland mandaté par la FERC-CGT


Ups and downs


Selon nos informations, plusieurs événements successifs ont précipité la chute de François Charpy et poussé la direction à céder sur plusieurs points. Il y a d'abord eu le mouvement de grève isolé des salarié·e·s de Climb Up Angers, mercredi 11 mars. Puis, la préparation plus ou moins coordonnée d'une mobilisation à l'échelle nationale. Préparation qui aurait pris une tournure radicalement différente lorsque 28 des directeur·ice·s de salles ainsi que leurs adjoint·e·s ont annoncé soutenir le mouvement dans un courrier adressé directement au comité de direction du groupe. Le 16 mars encore, Justin nous confiait : « Avant même que la question de la mobilisation nationale ne se pose, on s'est rendu compte que toutes les salles de Climb Up étaient décidées à faire grève ». Devant l'ampleur inédite qu'aurait pu prendre le mouvement, en touchant la majorité des 33 salles et les 550 salarié·e·s que compte le réseau Climb Up, la direction a choisi de céder sur plusieurs points.


À ce stade, les salarié·e·s obtiennent le retrait de décisions récentes qui symbolisaient selon eux une dégradation de leurs conditions de travail. Suppression des jours de fractionnement (qui offrent deux jours supplémentaires à celles et ceux qui ne prennent pas quatre semaines consécutives entre le 1er mai et le 31 octobre, ndlr) et autres réductions de primes figuraient parmi les revendications des salarié·e·s grévistes de Climb Up Angers. Mais c'est surtout la démission du directeur général du groupe qui a convaincu les élu·e·s du CSE de ne pas poursuivre un mouvement de grève que très peu de salles devraient finalement suivre le 18 mars. Ancien cadre dirigeant de Quick ou d'EuroDisney, François Charpy incarnait d'après eux la déconnexion de plus en plus flagrante entre le siège du groupe et le terrain.


« Nous souhaitons unanimement exprimer notre défiance envers la politique managériale générale mise en place aujourd'hui au sein du groupe Climb Up »

Une majorité de directeur·ice·s de salles Climb Up dans un courrier adressé à la direction générale Pour Victor*, ancien élu CSE et salarié du groupe, c'est vraiment la mobilisation inédite des directeur·ice·s de salle qui a tout changé. « Leur action a rapidement été rejointe par les directeur·ice·s d'exploitation, souligne-t-il. François Charpy s'est soudainement retrouvé complètement isolé. » Dans le courrier qu'iels ont rédigé et que Vertige Media a pu consulter, le constat dressé est bel et bien accablant. Il commence ainsi : « Nous souhaitons unanimement exprimer notre défiance envers la politique managériale générale mise en place aujourd'hui au sein du groupe Climb Up ». « En cause, une gouvernance et une direction générale de plus en plus éloignée des réalités de terrain et des équipes », continuent-iels. Les directeur·rice·s dénoncent des « stratégies inefficaces » imposées « envers et contre tout, sans pédagogie aucune », malgré leurs retours répétés via leurs délégué·e·s régionaux·ales (DIREX). « Aujourd'hui, l'investissement demandé à nos équipes n'est pas aligné avec les moyens alloués, dégradant notre capacité à les engager et à les motiver », poursuivent-iels. Le texte évoque un « désengagement » des équipes qui « reflète un manque d'adhésion au projet d'entreprise, que nous, directrices et directeurs, vivons en premier lieu ».


L'escalade contre des barquettes surgelées


Justin est moniteur-ouvreur à Climb Up Gerland depuis 2014 et ex-manager de la salle. Depuis quelque temps, il est mandaté par la FERC-CGT pour accompagner le syndicalisme existant, le développer et accompagner les salarié·e·s du groupe. Il a donc eu le temps et le recul suffisant pour observer que la fracture devenait de plus en plus ouverte entre le réseau de salles et la direction générale. C'est au printemps 2025 que François Charpy prend les rênes du groupe Climb Up en tant que directeur général. En septembre de la même année, il organise une tournée de séminaires régionaux pour présenter son plan stratégique baptisé « Exposition 2028 ». Justin y assiste. « Il l'a fait à la manière d'un meeting électoral », se souvient-il. Au-delà du slogan, le message est limpide : « uniformisation nationale ». Communication, événements, bar, encadrement — tout doit être standardisé.

L'exemple de la restauration est celui que François Charpy utilise en premier pour justifier sa méthode. Après tout, le nouveau DG est un spécialiste de la filière F&B (Food and beverage, ndlr). « Il a beaucoup, beaucoup parlé de ça, confirme Justin. Qu'il fallait tout changer, que chacun faisait son truc dans son coin, qu'on perdait du temps et de l'argent. » La solution ? Rendre les commandes nationales. Concrètement, les produits locaux — légumes bios, bières artisanales, démarche zéro plastique — disparaissent au profit d'une gamme standardisée. « Du Coca, de la Heineken et des barquettes surgelées », résume Justin. La promesse : gagner en marge. Le résultat ? « On fait moins de ventes, affirme le salarié. On marge davantage, mais on vend beaucoup moins. Ça ne marche pas. »


« François Charpy a dit une phrase un jour qui résume bien son rapport au métier : "Moi, vous ne me verrez jamais mettre un pied dans une salle d'escalade" »

Justin, salarié de Climb Up, à propos du directeur général démissionnaire. Ce décalage entre décisions d'en haut et réalités du terrain, Justin l'a aussi vécu de l'intérieur. Ex-manager de Gerland, il se souvient de séminaires où l'ouverture et l'encadrement — pourtant l'un des cœurs de métier d'une salle d'escalade — figuraient aux points 9 et 10 de l'ordre du jour. « C'était vraiment le truc qu'on n'avait pas le temps de traiter à la fin », raconte-t-il. Selon lui, tout ce qui est censé faire le sel du fonctionnement d'une salle d'escalade – la sécurité, la formation, l'encadrement, les cours – se retrouve tout en bas de la liste des points à l'ordre du jour. À la place : des objectifs de rendement inatteignables et une qualité de service en baisse. Pour Justin, le profil de François Charpy incarne parfaitement cette bascule. Débarqué de grands groupes et sans aucune expérience du milieu de l'escalade, le directeur général applique une stratégie de réduction des coûts en éludant les spécificités du secteur. « Il a dit une phrase un jour qui résume bien son rapport au métier : "Moi, vous ne me verrez jamais mettre un pied dans une salle d'escalade" », confie Justin. 


D'après le salarié, l'impact a été immédiat : « Ça a fait perdre beaucoup de temps, beaucoup de logique, et beaucoup de client·e·s aussi ». Certain·e·s grimpeur·euse·s fidèles, sensibles à la philosophie coopérative et durable de l'escalade, « se sont détourné·e·s de Climb Up ». Le climat managérial s'est également durci. « Il était très intimidant », raconte Justin à propos de François Charpy. « La plupart des directeur·ice·s sont stressé·e·s voire angoissé·e·s à l'idée d'aller en rendez-vous avec lui. » Dans cette reconfiguration, François Petit, fondateur et président de Climb Up, aurait été écarté. « Il s'est fait effacer », plaque Justin. Officiellement repositionné sur un poste de « gestion technique de l'encadrement », il « n'était plus vraiment décisionnaire dans son réseau ».

Une bataille après l'autre


À l’issue de cette séquence, c'est un nouveau changement auquel doit se confronter le premier groupe français de salles d'escalade privées. Si certains anciens salarié·e·s grévistes d'Angers ou d'Aubervilliers (un mouvement de grève avait été organisé en mars de l'année dernière, ndlr) nous ont partagé leur satisfaction, Justin reste sur ses gardes. Recontacté le 17 mars, il confie à Vertige Media être lui aussi « satisfait qu'un nouveau rapport de force ait pu s'installer ». « C'est un rapport de force qu'on n'avait jamais vu auparavant et qui a manifestement fait peur à la direction puisqu'elle a dû prendre des décisions radicales », continue-t-il. Maintenant, le salarié espère que ces décisions puissent nourrir de véritables avancées. Selon nos informations, les négociations entre la direction et les représentants du personnel sont loin d'être terminées. Celles-ci devraient se poursuivre lors des Négociations Annuelles Obligatoires (NAO) qui rassemblent les deux parties à partir du 10 avril et qui devraient durer un mois. « Il va falloir que la direction montre véritablement quelque chose car cette fois-ci, la grogne dépasse largement un petit noyau d'employé·e·s syndiqué·e·s », lâche Justin.


« La reconnaissance de nos métiers et la qualité de notre travail sont en baisse continue depuis dix ans. Depuis que l'escalade a commencé son mouvement de marchandisation, nous sommes devenu·e·s des variables d'ajustement  » 

Justin, salarié de Climb Up

Celui qui fête sa douzième année dans l'entreprise ne le sait que trop bien : « J'ai connu toutes les époques, y compris celles où le réseau se portait à merveille. Eh bien, on avait déjà toutes les problématiques que l'on a aujourd'hui, bien avant François Charpy. La reconnaissance de nos métiers et la qualité de notre travail sont en baisse continue depuis dix ans. Depuis que l'escalade a commencé son mouvement de marchandisation, nous sommes devenu·e·s des variables d'ajustement. » Victor dénonce lui aussi une stratégie de fuite en avant qui met en péril l'ensemble d'un groupe qui, jadis, se portait bien. « Il ne faut pas oublier que c'est François Petit qui a décidé cette course en avant, rappelle-t-il. Avant le Covid, on avait encore cet objectif lunaire de monter 100 salles avant 2025. En créant des salles partout, dont certaines ne fonctionnent pas du tout, il a entraîné toute l'entreprise dans une situation financière très compliquée. » Ce qu'ils espèrent ? « J'aimerais qu'on se pose une vraie question avec la direction : quelles sont les salles d'escalade dont on a envie ? », réfléchit Justin. Pour lui, qui a rejoint Climb Up en raison de sa passion pour la grimpe et du caractère familial de l'entreprise, la situation de l'entreprise montre que son modèle ne fonctionne plus. En début d'année, une étude menée par L'Union Sport & Cycle en partenariat avec l'Union des Salles d'Escalade (UDSE) et la Fédération française de la montagne et de l'escalade (FFME) divulguait que l'ensemble du secteur accusait une perte moyenne de 4% de son chiffre d'affaires sur un an, entre 2024 et 2025.


Dans le paysage français des salles privées, Justin veut croire que certaines s'en sortent mieux que d'autres. Et il est convaincu que ce ne sont pas celles qui ont choisi un modèle de croissance national et de mutualisation des coûts. « Des salles indépendantes voire coopératives montrent qu'un modèle fonctionne quand il rémunère bien son personnel et qu'il promeut un fort ancrage local, précise-t-il. Et je pense que c'est ça qui correspond aux valeurs de notre activité, davantage que le McDo ou le Quick de l'escalade. »

Contactée par Vertige Media, la direction de Climb Up a déclaré qu'elle avait décidé de ne pas communiquer sur la situation que traverse l'entreprise, « pour l'instant ». À ce jour, et selon nos dernières informations, c'est un triumvirat composé de François Petit, la directrice des ressources humaines et le directeur administratif et financier qui fera l'intérim de François Charpy. Dans les semaines ou mois qui viennent, les investisseurs devraient nommer un·e nouvel·le directeur·rice général·e à la tête du groupe. Quoi qu'il en soit, au 17 mars, tout indique que le mouvement national, un temps envisagé dans de nombreuses salles, ne devrait finalement être suivi que très marginalement.


*Le prénom a été modifié.


 
 

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