Grève à Climb Up : à Aubervilliers, le combat continue
- Matthieu Amaré

- il y a 4 jours
- 6 min de lecture
Mercredi 18 mars, devant Climb Up Aubervilliers, cinq salarié·e·s ont maintenu la grève alors que leur syndicat venait d'annoncer sa suspension. Seul·e·s face au vent glacial, iels incarnent une colère qui ne s'éteint pas avec quelques concessions. Entre primes fantômes, objectifs inatteignables et modèle économique à bout de souffle, iels racontent surtout pourquoi iels refusent de lâcher prise. Reportage.

Iels sont là depuis quelques heures, le menton dans le col et les mains enfoncées dans les poches. En ce mercredi 18 mars, à Aubervilliers, le vent devant la salle d'escalade du groupe Climb Up est glacial. Quand il souffle, il fait claquer des banderoles aux couleurs un peu plus chaudes, sur lesquelles sont inscrits des messages comme « Climb Up en grève », « Faisons bloc pour nos droits » ou encore « Ascension sociale, pas du capital ». Sur le parvis, iels sont cinq salarié·e·s à grelotter devant une petite table sur laquelle est posé un plot de chantier. Autour d'eux·elles, pas de cortège. Juste deux drapeaux CGT qui flottent, quelques client·e·s à qui iels tendent des tracts et des chouquettes, et une conviction : ne pas céder.
Autant on emporte le vent
La veille, leur syndicat a annoncé la suspension de la grève nationale après avoir obtenu la démission du directeur général du groupe, et quelques concessions sur les primes et les jours de fractionnement. Partout ailleurs dans le réseau, le mot d'ordre a été entendu : le mouvement, qui devait être national, s'arrête. Le syndicat et les représentants du personnel espèrent obtenir d'autres compromis à l'issue des Négociations Annuelles Obligatoires (NAO), qui devraient se tenir dans quelques semaines. Mais Yoran, Fanny* et leurs trois camarades n'y croient pas. « Ils nous ont déjà fait le coup l'an dernier », explique Fanny qui confie avoir avoir quand même obtenu une augmentation de 75 euros brut, comme tous·te·s ses collègues, sauf les cadres. En mars 2025, les salarié·e·s d'Aubervilliers ont déjà débrayé, signant la première mobilisation sociale de l'histoire de Climb Up. À l'époque, iels étaient près d'une vingtaine à se mobiliser contre le management d'un directeur de salle – parti depuis – et des licenciements qu'ils considéraient comme abusifs. Entre autres. « On est un peu les irréductibles Gaulois, sourit Fanny en jetant un coup d'oeil par-dessus son épaule. Aujourd'hui, on est seulement 5 mais le message qu'on essaie de faire passer reste le même : on ne se contentera pas des 3 miettes qui sont censées calmer notre faim. »
« Ce qu'iels ont fait pendant les négociations, ce n'est pas un pas vers nous. Ce qu'ils ont fait hier, c'est mettre un pansement sur une jambe de bois »
Fanny, salarié·e de Climb Up Aubervilliers
Yoran et Fanny ne le cachent pas : iels sont déçu·e·s de la décision collective de leur syndicat. Pour eux·elles, le mouvement entamé par leurs collègues d'Angers, le mercredi 11 mars dernier, aurait vraiment pu inverser le rapport de force. « Là, on reste dans la temporalité de la direction, reprend Fanny. La démission du directeur général et les quelques concessions qu'iels nous ont lâchées ont été faites dans l'urgence. Et cette urgence, ce n'est pas la nôtre. » Quand Yoran compte les mesures concédées sur le bout de ses doigts, il en déduit que « pour l'instant, aucune ne donne un seul vrai avantage aux salarié·e·s ». « Nos conditions de travail sont toujours les mêmes et les objectifs restent inatteignables », résume-t-il. D'après les cinq salarié·e·s grévistes, personne ne peut encore parler de victoire.
Aujourd'hui, avec leurs gilets cégétistes sur le dos, Fanny et Yoran savent bien que leur action est symbolique. Leur grève ne durera qu'un jour et ne sera pas suivie. Mais s'iels sont là, à braver le froid, c'est bien parce que leur enjeu est clair : « Ne pas se laisser duper ». Fanny poursuit : « Ce qu'iels ont fait pendant les négociations, ce n'est pas un pas vers nous. Ce qu'ils ont fait hier, c'est mettre un pansement sur une jambe de bois ».
Le terrain contre des tableurs Excel
À Aubervilliers, les salarié·e·s grévistes ont l'impression d'avoir créé « un bastion de résistance ». Iels ont été les premier·e·s de l'histoire du réseau de 33 salles à débrayer. Aujourd'hui, iels sont de nouveau les seul·e·s à reconduire le mouvement. Depuis qu'elle s'est érigée en avril 2022, l'établissement que le groupe présente souvent comme « la plus grande salle d'escalade d'Europe » a connu plusieurs agitations sociales. Des salariés ont été licencié·e·s, un ancien directeur de la salle très contesté est parti, une polémique sur l'affichage de symboles LGBTQIA+ est remontée jusqu'au siège, même des discussions sur le conflit israélien-palestinien ont créé de fortes tensions au sein du personnel. Tout se passe comme si Climb Up Aubervilliers était finalement le miroir d'une certaine époque faite de débats polarisants et de mouvements sociaux.

Pour autant, les grévistes du jour ne veulent pas laisser entendre que leurs revendications sont locales. À part trois points en bas de page, tout ce qu'iels ont noirci sur le tract constitue selon eux des problèmes globaux. En gras : « La dégradation des conditions de travail », « Le malaise social à l'échelle du groupe » et « La prime du tout ou rien ». C'est sur ce dernier point que Yoran souhaite insister en levant la main. Pour cet hôte d'accueil qui a débarqué dans le groupe en 2023, il est symptomatique d'un défaut de fonctionnement. « Plus personne ne réalise ses objectifs depuis le nouveau système de prime instauré en janvier, explique-t-il. Donc, plus personne ne touche rien. Soit on est tous·tes devenu·e·s incompétent·e·s en 2026, soit les objectifs sont mal fixés. »
Fanny et Yoran croient savoir que cette situation s'exporte bien au-delà de l'enceinte de leur salle francilienne. Selon eux·elles, la stagnation que vit le secteur de l'escalade touche toutes les salles du réseau Climb Up, qui affichait en 2024 un résultat net déficitaire de 276 000 euros selon Libération. Le modèle économique de l'entreprise, Fanny le résume par un mot, « celui que la direction a le plus à la bouche depuis un an ou deux : rentabilité ». Sauf qu'elle se calcule sur « des objectifs trop ambitieux », selon la salariée. « C'est là où nos visions sont différentes, continue-t-elle. Nous, professionnel·les du secteur, nous sommes en contact avec les client·e·s. On a un rapport au secteur qui n'est pas le même que des gens qui regardent des chiffres dans un tableau Excel et qui coupent des budgets. » D'après les grévistes, les salles souffrent de ces coupes. « On ne parvient plus à les entretenir : ici, il n'y a plus de porte dans les toilettes, les douches sont crado, les fontaines à eau ne marchent plus, enchaîne Fanny. Moi franchement, si j'étais néo-grimpeuse, par rapport au prix qu'on me demande, je me dirais : "Bof". »
Un futur incertain
Ce contact avec la réalité du terrain, les salarié·e·s grévistes de Climb Up le considèrent comme un vrai atout. Néanmoins, iels n'ont pas la sensation d'être écouté·e·s. « Depuis l'arrivée de François Charpy, tout a été uniformisé par la direction générale alors qu'on a plein de talents dans chaque salle », indique Yoran. « Je pense qu'il y a tellement de mépris de classe vis-à-vis des employé·e·s qui sont au bas de l'échelle. C'est dommage, parce qu'on aurait deux ou trois conseils à leur donner. Si on faisait marcher l'intelligence collective, peut-être que l'ensemble serait plus cohérent », continue Fanny. Tous les cinq, iels dénoncent « un système qui dépasse les questions interpersonnelles ». « C'est la raison pour laquelle on ne peut pas se satisfaire de la démission de François Charpy (l'ancien directeur général, ndlr). Si le groupe reste sur son modèle, la personne qui le remplacera ne changera rien », tonne Yoran.
« Ce qui est désolant, c'est qu'on a l'impression de n'avoir aucun contrôle sur la destinée de Climb Up qui continue d'aller droit dans le mur »
Yoran, salarié de Climb Up Aubervilliers Au-delà des conditions de travail, une crainte plus profonde habite les grévistes : celle d'un plan social. Dans leur tract, iels rappellent que depuis septembre 2025, quatre personnes ont quitté les effectifs de Climb Up Aubervilliers et n'ont pas été remplacées depuis. « C'est un risque fort, on le sait, admet Yoran. Mais ce qui est désolant, c'est qu'on a l'impression de n'avoir aucun contrôle sur la destinée de Climb Up qui continue d'aller droit dans le mur. » Alors avec des chouquettes et des banderoles qui claquent, iels espèrent encore incarner un refus avant d'avoir à négocier une situation plus difficile encore. Et pour Fanny, même un vent glacial pourrait rallumer les braises. « Ce n'est pas la même situation que l'an dernier, dit-elle. Cette fois-ci, on sait que le mouvement peut repartir à tout moment. »
Le directeur d'exploitation de la salle d'Aubervilliers, rencontré sur place, a décliné notre demande d'interview.
* Le prénom a été modifié.













