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Fontainebleau Boulder : l'homme qui fait parler les blocs

il y a 6 minutes
8 min de lecture

Depuis six ans, la page Fontainebleau Boulder collige des photographies des rochers de la forêt sans celleux qui les grimpent. Derrière le compte Instagram ? Simon Senet, jeune trentenaire qui a décidé de mettre de côté la perf pour fouiller dans les archives, retrouver les ouvreur·se·s des blocs et raconter ce que les cotations ne disent pas. Après les incendies de cet été, son travail de mémoire a soudainement pris une autre dimension.


Simont Senet
Simon Senet, en pleine battle d'appareil photo © Louis Lepron pour Vertige Media

Sous les toits de Vertige Media, la pluie couvre parfois les voix. Alors pour se faire comprendre pendant l'orage, une image vaut parfois mille mots. Simon Senet se retourne pour nous montrer la grande photo qui orne le dos de son t-shirt. Un bout de caillou occupe presque toute l'image. Sur le côté, le nom du bloc, sa cotation, l'endroit où il se trouve mais pas de grimpeur. En quelques secondes et un tour sur lui-même, le jeune trentenaire vient de nous résumer le sel de son projet dont le blaze est cousu sur la poitrine. « Fontainebleau Boulder ». Simon se dit satisfait de cette série de tee-shirts faits maison. Mais visiblement moins que cette photo qu’il finit par retrouver sur son téléphone où trois de ses clichés encadrés se retrouvent accrochés au-dessus d’un canapé. « C’est une famille allemande qui m’a mis dans son salon, indique-t-il en regardant l’écran. Je trouve ça fou. »

Ce qui est encore plus « fou », c'est que ces clichés de rochers font désormais partie d'archives précieuses. Depuis, plusieurs incendies ont parcouru quelque 2 000 hectares de la forêt de Fontainebleau, soit plus de 10 % du massif. Les flammes ont laissé des blocs cramoisis, du noir tout autour et le sentiment que tout est mort sur place. Début juillet 2026, une semaine avant les premiers feux, Simon Senet photographiait justement les secteurs mythiques de la Roche-aux-Sabots ou du Cul-du-Chien. « Peut-être que le paysage que j’ai capturé à ce moment-là, on ne le reverra plus de notre vivant de cette manière-là », confirme Simon en passant une main sur son crâne tondu. Avant de réaliser : « En fait ce travail d’archives prend encore plus de sens ».


7A, c'est plus fort que toi


Rien ne prédisposait vraiment Simon à devenir l’archiviste amateur de Fontainebleau. Le jeune trentenaire a grandi près de Saint-Omer, dans le Nord, entre un grand-père agriculteur et un père entraîneur de chevaux de course. « J’étais tout le temps dehors, mais pas en forêt, dit-il. Ce n'était pas la montagne, il n’y avait pas de cailloux. » L’escalade, quant à elle, arrivera une dizaine d’années plus tard. Simon joue alors au rugby, étudie en école de commerce et rencontre un grimpeur en soirée. Le lendemain, il pousse la porte de la première salle qu'a montée Block'Out à Cergy (95), en imaginant y gagner un peu de dynamisme pour le ballon ovale. Trois ou quatre séances suffisent à faire capoter le plan. « Je n'avais envie que de ça, confie l'intéressé. Je devais être vice-président de mon asso de rugby. J’ai tout quitté et je me suis mis à fond dans l’escalade. »


« Tu fais un circuit orange, à la fin de la journée tu as fait quarante blocs. Tu as vécu une aventure incroyable. Je pense que c’est une des vraies valeurs de Fontainebleau que tu peux retrouver nulle part ailleurs »

À Paris, ses nouveaux potes l’emmènent très vite à « Bleau ». Première sortie à la Roche-aux-Sabots, premier passage sur un circuit orange — un parcours balisé qui propose d’enchaîner plusieurs dizaines de blocs d’un niveau comparable. Dans la même journée, le groupe file au Toit du Cul-du-Chien, un bloc coté 7A, parmi les classiques de la forêt. Simon débute à peine et comprend vite qu’il n’a pas forcément envie de découvrir Fontainebleau de cette manière-là. Ce n’est pas le 7A qui le gêne. C’est plutôt l’idée que la forêt puisse se réduire à une collection de difficultés à cocher.

Simon Senet à Bleau
Simon, en forêt de Fontainebleau, quelques jours après les incendies de juillet © Louis Lepron pour Vertige Media

Il achète donc un petit crash-pad et revient seul faire des circuits. Le rapport au lieu change. Il marche, grimpe, cherche la prochaine flèche, traverse un secteur plutôt que de rester sous un seul bloc. « T’es tout seul en forêt, t’as que le bruit des oiseaux. Tu te sens un peu tout petit mais c'est magique », clame-t-il depuis le fauteuil baquet de la rédaction. Ses mains commencent à jongler. Le jeune homme les agite devant lui comme s’il pesait deux idées. D’un côté, le bloc à travailler. De l’autre, la marche entre les rochers, le paysage, les odeurs et la sensation du vent. Deux plaisirs qu’il ne cherche pas à opposer, mais dont l’un a fini par prendre beaucoup plus de place dans les images de l’escalade. « Tu fais un circuit orange, à la fin de la journée tu as fait quarante blocs. Tu as vécu une aventure incroyable. Je pense que c’est une des vraies valeurs de Fontainebleau que tu ne peux retrouver nulle part ailleurs », affirme-t-il.


« J’avais trop envie que les ouvreurs, les personnes qui sont allées chercher ces blocs-là, racontent leurs histoires et qu’on ne perde pas ce patrimoine culturel »

Les circuits ouvrent une deuxième forêt à Simon. Un jour, près de Barbizon, il grimpe seul lorsqu’il croise « un vieux de la vieille » avec son chien. Le jeune grimpeur galère, l’homme lui donne quelques conseils puis reste discuter. Il raconte un bloc, un circuit, ceux qui sont passés avant. Au fil des sorties, Simon découvre ainsi que Fontainebleau possède une histoire parallèle, disséminée dans les rochers : le premier 6A, le premier 7A, le premier 8A, mais aussi des milliers de passages baptisés par ceux qui les ont ouverts.

Kundera, un poster et des cailloux qui parlent


Le Toit du Cul-du-Chien, Délivrance, Miséricorde, Vague Patatras, L’Insoutenable Légèreté de l’Être : derrière ces noms se cachent parfois une blague, une référence culturelle, un souvenir ou une humeur. La cotation renseigne sur la difficulté. Un nom peut raconter tout le reste. C’est précisément ce qui intéresse Simon Senet. Les ouvrages historiques qu’il lit racontent souvent Fontainebleau à travers son lien avec l’alpinisme, lorsque le grès servait de terrain d’entraînement avant la montagne. Lui veut s’attarder sur la petite histoire du massif. « J’avais trop envie que les ouvreurs, les personnes qui sont allées chercher ces blocs-là, racontent leurs histoires et qu’on ne perde pas ce patrimoine culturel », explique-t-il.


Fontainebleau Boulder naît de cette envie et d’un projet photo. Car tout commence encore aujourd’hui par une image. En forêt, les contrastes sont violents, les ombres bougent et la bonne lumière peut durer quelques minutes. Simon revient parfois quatre ou cinq fois sur un bloc avant d’obtenir la photo qu’il souhaite. Ce n'est qu'une fois le rocher capturé que commence l’enquête : retrouver un nom, remonter un circuit, consulter d’anciens topos, appeler un ouvreur qui en connaît peut-être un autre.



En six ans, environ 600 blocs différents sont passés devant son objectif. Certains reviennent, parce qu’une image est meilleure ou qu’une histoire s’est enrichie. Et comme toujours, à l'image, personne ne grimpe sur les blocs. C’est le parti pris le plus visible du compte : dans un réseau social saturé de corps, de réussites, de chutes et de cotations, Simon retire le grimpeur du cadre. « J’avais envie de garder ce concept de bloc nu, pas de grimpe, pas de performance, souligne-t-il. Je prends un peu le contre-pied d’Instagram, qui est très axé sur l’ego et sur la performance. Le but, c’était de laisser la place aux rochers, à la forêt, à la beauté. »


Ce choix dépasse l’esthétique. Depuis vingt ans, les salles ont amené de nouvelles et nouveaux pratiquant·e·s vers le bloc, les réseaux ont rendu certaines lignes mondialement célèbres et la cotation fournit un langage simple pour choisir ses objectifs. Simon Senet raconte lui-même l’influence qu’a pu avoir, au début des années 2000, le poster des « 100 plus beaux 7A » de Bleau.info (site de référence sur l’escalade à Fontainebleau, ndlr) : une liste à cocher qui a contribué, selon lui, à installer le 7A comme une sorte de Graal.


 « Sensibiliser, ce n’est pas juste lâcher un message avec des bullet points : il faut faire ça, il ne faut pas faire ça. Il faut montrer aux gens pourquoi c’est important »

Le droit de chérir


Il ne s’agit pas pour autant de regretter une forêt d’avant. Simon est lui-même arrivé par une salle commerciale, s'intéresse aux cotations et travaille des blocs difficiles. Mais il voit ce que cette lecture dominante peut laisser de côté : les circuits historiques, les passages modestes, les secteurs moins célèbres et, plus largement, tout ce qu’une suite de chiffres ne raconte pas. Fontainebleau Boulder est né dans cet angle mort. Les grimpeur·se·s disparaissent de la photo, leur histoire revient dans la légende. Le contrechamp trouve son public. Le compte dépasse aujourd’hui les 16 000 abonnés et, selon Simon, près de 70 % vivent hors de France. Les publications sont donc bilingues. La proportion n’étonne guère dans un massif devenu un lieu de pèlerinage mondial du bloc : selon une étude de l’ONF menée en 2023, l’escalade représente environ 3 millions de visites annuelles à Fontainebleau, contre 2 millions en 2016, sur un total d’environ 15 millions de visites. Cette fréquentation grandissante donne forcément une autre portée au projet. Car raconter la forêt permet aussi, dans l’esprit de Simon, d’apprendre à y passer sans trop laisser de traces.

Simon et le bloc
Simon et un bloc calciné à Fontainebleau © Louis Lepron pour Vertige Media

Le jeune archiviste entend parler de magnésie, d’érosion, de crash-pads qu’on ne traîne pas au sol ou de cigarettes qu’on évite d’allumer en forêt. Mais il se méfie des inventaires d’interdictions. Quand le sujet survient, ses mains recommencent à accompagner chaque idée. Et lorsqu'il faut les asséner, ses yeux bleus se plantent dans les nôtres. « Sensibiliser, ce n’est pas juste lâcher un message avec des bullet points : il faut faire ça, il ne faut pas faire ça, plaque-t-il. Il faut montrer aux gens pourquoi c’est important. »



Tout son raisonnement tient là. Connaître l’âge d’un circuit, l’histoire d’un bloc ou la fragilité d’un milieu donnerait davantage envie d’adapter son comportement qu’un règlement supplémentaire. « C’est en comprenant le patrimoine historique, naturel, culturel de la forêt que tu peux faire comprendre au grimpeur qu’il a un impact et lui donner envie de le réduire », continue-t-il. Simon parle d’éducation positive et de bienveillance. En clair : moins rappeler les pratiquant·e·s à l’ordre que leur donner les moyens d’entrer dans une histoire commune.


« En martelant nos messages entre nous, on est persuadés qu'ils touchent tout le monde, mais on doit toucher moins de 5 % des visiteurs »

C’est dans cette logique qu’il s’est rapproché de Respect Bleau, une association qui défend une pratique durable du bloc à Fontainebleau, diffuse les bonnes pratiques et participe à la protection des sites. Simon lui a proposé de repenser sa communication autour de trois verbes : « Apprendre, Partager, Prendre soin ». « En anglais, ça sonne mieux : learn, share, care » sourit celui qui a pas mal bourlingué à l'étranger avant de s'installer près de la forêt. L’ancien étudiant en école de commerce va jusqu’à parler de « conversion ». En réalité, il s'interroge : « Combien ont vu le message, combien l’ont compris, combien changeront réellement quelque chose à leur prochaine sortie ? apostrophe-t-il. En martelant nos messages entre nous, on est persuadés qu'ils touchent tout le monde, mais on doit toucher moins de 5% des visiteurs. »

Les incendies de juillet n’ont pas créé cette réflexion. Ils lui ont surtout donné une échelle nouvelle. Face à 2000 hectares touchés en quelques jours, Simon Senet reconnaît que les efforts ordinaires des grimpeur·se·s peuvent sembler dérisoires. Pourtant, dès le premier week-end de réouverture, il retourne en forêt, pour grimper mais aussi simplement pour marcher. Il y retrouve ses amis, les blocs et le sentiment que beaucoup ont redécouvert : « la chance qu’on a d’avoir cette forêt, ce terrain de jeu, cette nature juste à côté de Paris ». L’incendie n’a pas transformé Fontainebleau Boulder en projet de préservation. Il a plutôt confirmé ce qui le traversait déjà : on protège sans doute mieux ce que l’on a appris à regarder. Et à chérir.


 
 

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