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Cotation en escalade : trop précis pour être honnête

Vous vous êtes déjà disputé·es pour savoir si une voie est en 6a ou 6a+ ? Le problème, comme pour beaucoup d'autres choses, c'est le capitalisme. Car à vouloir quantifier le réel, le plaisir de grimper se fracasse sur l'autel de la performance. Alors essayons de casser les règles.


Cotation escalade
Tableau de cotation de nouvelles voies à Climbing District St Lazare à Paris © Vertige Media

À l'ouverture ou la répétition d'un bloc ou d'une voie, on peut parfois observer les grimpeur·euse·s s'adonner à de drôles de rituels. Maniant une terminologie ésotérique, iels tentent de s'accorder sur la cotation du passage grimpé. L'un·e dira : « C'est 6a ! », quand l'autre prétendra que c'est plutôt « 6a+ », et parfois un·e dernier·e, afin d'éviter que les choses ne s'enveniment : « Pas la peine de se battre ! Disons 6a/+ ! » Ces débats, dérisoires pour le commun des mortels, sont pourtant permanents dans une communauté qui a complexifié son système de mesure des difficultés, d'abord à l'aide de chiffres (de 3 à 9) et de lettres (a, b ou c), puis en y ajoutant des « + », et enfin des « / », afin de gagner en précision. On est ainsi passé de trois niveaux par degré (6a, 6b, 6c) à… douze (6a, 6a/+, 6a+, 6a+/b, 6b, 6b/+, 6b+, 6b+/c, 6c, 6c/+, 6c+, 6c+/7a) !


Or, cette quête de précision croissante semble vouée à l'échec, comme l'a démontré Lucien Martinez, ancien rédacteur en chef de Grimper et grimpeur de haut niveau. On peut donc s'interroger sur les raisons d'une telle obsession. D'où vient cette idée, qui seule semble justifier « + » et « / », que « plus précis » équivaut à « mieux » ? C'est, je crois, ce qu'un détour par l'histoire des systèmes de mesure peut éclairer.


Toiser le problème


Dans son Essai sur la connaissance approchée, le philosophe Gaston Bachelard rappelle qu'entre 1668 et 1776, avant l'institution du mètre, les longueurs étaient mesurées à l'aune d'un étalon « scellé dans le mur extérieur du Grand Châtelet, exposé à toutes les intempéries ». Cette « Toise », faite de bois, enflait sous le coup de l'humidité, se rétractait sous l'effet de la chaleur, gagnant et perdant quelques dixièmes de millimètre. « Usée par le fréquent contrôle des étalons marchands », sa taille diminuait encore au fil des ans.


« L'exigence d'une précision toujours plus grande n'est donc pas neutre : elle procède de besoins particuliers, ceux des économies capitalistes alliées à l'État moderne »

D'une précision pourtant médiocre au regard de nos standards actuels, la Toise du Châtelet servait aussi bien dans les échanges commerciaux que dans les mesures scientifiques les plus sérieuses — elle a même servi de modèle aux instruments emportés lors d'expéditions au Pérou et en Laponie, quoique chacun fût parfaitement conscient de ses défauts. Comme le souligne l'astronome Lalande, « la différence entre deux toises peut atteindre environ 1/10 de mm ». Ainsi, conclut Bachelard, « les savants et les expérimentateurs les plus prudents et les plus minutieux de l'époque se content[ai]ent d'une détermination […] grossière, même dans les recherches scientifiques de l'ordre le plus élevé ». En d'autres termes, ce n'est pas pour répondre à une exigence scientifique que nous avons abandonné les anciens instruments de mesure au profit d'un système plus précis : les savants de l'époque de Newton et Lavoisier s'en contentaient parfaitement malgré leur imprécision. Mais alors, qu'est-ce qui a bien pu motiver le développement du système métrique ?



Pour le comprendre, il faut s'intéresser aux dates. La Toise a servi d'étalon jusqu'en 1776, date à partir de laquelle elle n'a plus été jugée suffisamment précise. C'est alors que se lance l'aventure du mètre, qui aboutira plus d'un siècle plus tard, en 1889. 1776-1889, donc. À quoi correspond ce siècle ? Tout simplement à la montée en puissance et au triomphe du capitalisme et de l'État moderne. C'est donc vers cette alliance du capital et de l'État, et pour répondre à leurs besoins, que des systèmes de mesure toujours plus précis ont été développés. Mais alors, quels sont ces besoins ?


L'État sur-mesure


C'est ce qu'explique l'anthropologue James C. Scott dans L'œil de l'État : « Au bout du compte, dit-il, trois facteurs permirent l'avènement de la "révolution métrique". D'abord, la croissance des échanges marchands poussa à l'uniformisation des mesures. Ensuite, le sentiment populaire ainsi que la philosophie des Lumières défendirent l'idée d'un standard unique à travers toute la France. Enfin, la Révolution, puis le renforcement de l'État sous Napoléon, imposèrent le système métrique en France et dans le reste de l'Empire ». « Échanges marchands » et « renforcement de l'État » : voilà à quoi servent, en particulier, l’invention du mètre et la recherche de systèmes de mesure plus précis.


L'historien Fabrice Argounès ne dit pas autre chose en retraçant l'histoire des méridiens. Dans Méridiens, mesurer, partager, dominer le monde, il souligne : « L'histoire des méridiens et des longitudes de la fin du XVIIe au début du XIXe siècle est aussi celle des empires coloniaux en expansion ». Les empires européens devaient cartographier plus précisément leurs routes maritimes pour contrôler leurs colonies — et « l'activité savante vise [alors] en priorité à répondre à des besoins économiques et commerciaux, notamment maritimes ».


« C'est parce que nous héritons sans toujours nous en rendre compte d'une certaine idéologie capitaliste et moderniste que nous héritons aussi de cette idée qu'une mesure plus précise est objectivement meilleure et désirable »

Enfin, outre ces besoins, il faut noter que le mode de production capitaliste se fonde aussi sur la mécanisation du travail. Or, ces machines deviennent toujours plus complexes et tolèrent de moins en moins de marge d'erreur. Chacun de leurs rouages doit être précisément usiné afin de s'insérer parfaitement à sa place : « Dans l'industrie moderne, l'interchangeabilité des pièces doit être totale. Elle se fait dans une limite de précision de l'ordre du micron », souligne Gaston Bachelard. Car de telles erreurs peuvent bloquer la production, empêcher les marchandises de sortir et le profit d'entrer — on ne saurait les accepter plus longtemps. Il faut donc développer des systèmes de mesure plus précis, tout simplement parce que c'est la condition sine qua non de l'accumulation du capital.


Dépasser le mètre

L'exigence d'une précision toujours plus grande n'est donc pas neutre : elle procède de besoins particuliers, ceux des économies capitalistes alliées à l'État moderne. Et c'est à cette lumière qu'on peut lire les « progrès » de la cotation en escalade : la multiplication des « + » et des « / » dont on parlait au début. Car hériter de cette recherche d'une précision croissante, c'est hériter en même temps d'une certaine idéologie dont les systèmes de mesure modernes ne sont que l'instrument et le véhicule. C'est parce que nous héritons sans toujours nous en rendre compte d'une certaine idéologie capitaliste et moderniste que nous héritons aussi de cette idée qu'une mesure plus précise est objectivement meilleure et désirable. Cette volonté de coter toujours plus précisément les voies et les blocs que nous grimpons n'est rien d'autre que l'introduction dans notre communauté d'une idée qui nous imprègne par ailleurs. Nous ne désirons pas une cotation toujours plus précise et nous ne multiplions pas les « + » et les « / », nous ne procédons pas à des comptabilités toujours plus vétilleuses par amour désintéressé de l'escalade. Nous pensons qu'une cotation plus précise est meilleure parce que nous évoluons au quotidien dans un monde qui a fait de la précision croissante un synonyme du progrès et de la modernité.

On peut accepter cette idée, la partager, mais le fait est qu'elle ne vient pas de nulle part et qu'elle ne va pas de soi. Des individus vivant dans des sociétés différentes des nôtres, sans État ni économie capitaliste, ne valoriseraient probablement pas l'idée d'une mesure toujours plus précise. Ils désireraient autrement ce que nous désirons – grimper  si jamais leur venait l'idée saugrenue de grimper pour le simple plaisir…


Non qu'il faille cesser de coter — cela peut avoir toutes sortes d'autres utilités, comme le montre aussi notre propre exploration du sujet — mais on peut légitimement s'interroger sur ce besoin pathologique de quantifier le réel et de le réduire à un ensemble de données numériques. D'abord, comme le pointait Lucien Martinez, parce ce qu'on n'y gagnera rien. Ensuite, parce que ce besoin-là n'est pas le nôtre : il appartient à un système économique et administratif dont le but est de surveiller et augmenter la productivité des territoires, celle du travail et celle des échanges. Or, si nous « travaillons » une voie ou un bloc, ce n'est heureusement pas dans le même sens que lorsque nous sommes assis derrière un bureau, ou rivés à une chaîne. Ce souci ne devrait donc pas être le nôtre  et on peut même estimer que nous en libérer ne serait pas sans quelque bénéfice pour notre santé mentale. Les systèmes de cotation que nous avons sont bien suffisants. Dans leur forme initiale, ils nous rendent un service bien plus précieux que la seule mesure comptable que nous leur demandons.

 
 

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