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Pourquoi l’escalade ressemble au surf

Dernière mise à jour : il y a 3 jours

On les rapproche souvent pour ce qu’ils offrent de plus visible : le dehors, le style, l’intensité, la sensation flatteuse d’une liberté plus pure qu’ailleurs. Ce n’est pas faux. Mais l’essentiel est peut-être ailleurs. Le surf et l’escalade ont en commun quelque chose de plus troublant : ce sont deux pratiques qui demandent à la fois un corps, un œil, un sens du moment — puis transforment très vite cette compétence en monde social, avec ses usages, ses hiérarchies et sa façon de décider qui est vraiment « dedans ».


Surf et escalade
(cc) Unsplash

Il suffit de regarder un spot un peu chargé, au moment où tout le monde attend sa vague, pour comprendre qu’une pratique peut avoir l’air libre sans être simple. Personne n’a besoin de faire un discours pour faire sentir qu’un corps de trop dans l’eau modifie l’équilibre général. Un placement un peu gourmand, une vague brûlée, une arrivée qui semble ignorer les usages, et la douceur du décor se ride aussitôt. La mer n’a pas changé. Le climat social, si.


En escalade, la frontière se montre autrement. Elle a moins le bruit du ressac que celui, plus discret, d’une conversation au pied du mur, d’une remarque sur une voie, d’un silence un peu appuyé après une fanfaronnade mal dosée. Ici aussi, on observe, on jauge, on écoute comment quelqu’un parle d’un passage engagé, d’une cotation, d’un spot, d’une séance en salle. Et très vite, sans qu’aucune règle n’ait été affichée, on comprend qu’il existe des façons plus ou moins légitimes d’être là. Deux chercheurs norvégiens en sciences du sport, Tommy Langseth et Øyvind Salvesen, l’ont bien montré : en escalade, le risque n’est pas simplement affaire de tempérament : il engage aussi la reconnaissance au sein d’un système de valeurs partagé.


C’est à cet endroit, et pas dans le simple décor, que surf et escalade commencent vraiment à se ressembler. Ce ne sont pas seulement deux sports de sensations. Ce sont deux pratiques qui débordent très vite le geste pour devenir des mondes sociaux à part entière : des univers où l’on apprend à lire un milieu, à reconnaître ce qui compte, à sentir ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, à comprendre enfin qu’une activité qui se rêve libre n’échappe jamais tout à fait à la vieille question de la légitimité.


Lire avant de forcer


Le premier point commun entre la vague et le rocher tient peut-être à cela : dans les deux cas, il ne suffit pas d’agir, il faut d’abord savoir lire. Lire un plan d’eau, une série, un courant, un déferlement. Lire une ligne, une texture, une exposition, un passage qui ne se donne pas tout de suite. Le surf comme l’escalade demandent plus qu’une exécution propre. Ils supposent une qualité d’attention, une intelligence de situation, un art de l’ajustement. C’est même, sans doute, ce qui leur donne une telle densité culturelle. On n’y admire pas seulement la puissance ou la technique. On y admire une manière de comprendre ce qui se passe.


« Ce qui compte pour moi, c’est que les choses soient faites avec style. Si tu vois que tu n’as pas de marge, tu devrais redescendre »

Rolf, un grimpeur norvégien


Dans leur article sur l’escalade norvégienne, Langseth et Salvesen écrivent qu’il existe « un lien clair entre la prise de risque et la reconnaissance dans le système de valeurs de l’escalade ». La phrase mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle dégonfle une fiction tenace du milieu : celle selon laquelle le risque serait une affaire purement intime, presque psychologique, comme si l’on grimpait seul avec son tempérament. Leur idée est plus forte. À mesure qu’ils et elles entrent dans la culture grimpe, les pratiquant·e·s « apprennent ce qui a de la valeur » et finissent par faire de ces valeurs une part de leur propre motivation. Le risque ne vaut donc pas seulement parce qu’on le ressent. Il vaut aussi parce qu’un monde lui donne du sens.


L’un des grimpeurs interrogés, Rolf, le formule d’ailleurs avec netteté : « Ce qui compte pour moi, c’est que les choses soient faites avec style. C’est-à-dire qu’une ascension soit réalisée comme, selon moi, elle doit l’être : avec style et avec de la marge. Si tu vois que tu n’as pas de marge, tu devrais redescendre ». La phrase est intéressante parce qu’elle dit beaucoup plus qu’une préférence personnelle. Elle rappelle qu’en escalade, le geste n’a jamais tout à fait de valeur en soi. Il en reçoit une de la manière dont il est conduit — et jugé.


« Nous devons établir notre territoire »

Crystal, une surfeuse californienne


Le surf raconte quelque chose de très proche. Dans une étude récente menée auprès de surfeur·euse·s d’eau froide à Jæren, en Norvège, un pratiquant décrit le moment où il prend une vague ainsi : « On a l’impression de jouer avec la nature, mais à ses conditions à elle, parce qu’on ne peut pas lutter contre la vague, il faut aller avec son mouvement. Il y a tellement de puissance dans une vague, tellement de choses qui bougent. Tout est en mouvement, et il faut composer avec tous ces mouvements. » Là encore, ce qui impressionne n’est pas seulement la maîtrise physique. C’est l’idée qu’un bon geste est d’abord une bonne lecture.


On comprend mieux, à partir de là, le prestige très particulier de ces deux pratiques. Elles donnent l’impression qu’il existe encore des activités où la compétence ne se réduit pas à l’application d’une méthode. Des activités où l’on peut avoir du niveau parce qu’on voit mieux, parce qu’on sent plus juste, parce qu’on comprend plus finement ce que le milieu autorise, refuse ou déplace. Ce n’est pas seulement une promesse sportive. C’est presque une promesse anthropologique : celle d’un savoir incarné

Le cool a ses vigiles


Rien n’est plus intéressant, ensuite, que la manière dont ces univers, si prompts à se dire libres, savent produire de la frontière. Dans le surf, le mécanisme est presque pédagogique. Une vague est une ressource rare. L’espace est limité. Le bon placement se gagne. Le partage est donc toujours, d’une certaine manière, un partage sous tension. Une étude consacrée aux surfeuses californiennes porte un titre qui dit déjà beaucoup : « Nous devons établir notre territoire ». La formule vient d’une pratiquante, Crystal, et elle fissure du même coup l’image d’Épinal. La glisse n’abolit pas les rapports de pouvoir, elle les recompose dans un autre décor.


« Le fait que ces frontières ne soient pas claires ne signifie pas qu’elles n’existent pas »

Tommy Langseth et Øyvind Salvesen


Ce qui frappe dans cette littérature, c’est à quel point la question de la place y revient sans cesse. Place physique, évidemment : qui est où, qui passe, qui attend, qui gêne. Mais aussi place symbolique : qui a l’air d’être du coin, qui connaît les usages, qui peut se permettre telle audace, qui devra faire ses preuves plus longtemps. Le surf se rêve volontiers comme communauté. Il fonctionne aussi comme économie de la rareté.


Une étude norvégienne sur les surfeur·euse·s le dit autrement : « Moins d’ami·e·s, plus de vagues : c’est l’ancienne règle ». Tout le paradoxe est là. Les pratiquant·e·s interrogé·e·s disent aimer partir à l’eau avec quelques proches, partager la session, se raconter les bons moments. Mais ils et elles savent aussi qu’au-delà d’un certain seuil, la communauté entame la ressource même qui la réunit. Quelques ami·e·s augmentent le plaisir, trop de monde le dégradent. Le surf adore les tribus, mais beaucoup moins les foules.


L’escalade, de ce point de vue, paraît plus pacifiée. Elle l’est surtout dans ses formes. La frontière y prend moins volontiers le visage du territoire brut que celui, plus élégant, du goût. Ici, on trie avec des oppositions qui ont l’air naturelles : salle ou falaise, bloc ou grande voie, engagement ou confort, style ou force, aventure ou consommation. La hiérarchie n’est pas toujours formulée. Elle n’en travaille pas moins les regards et les réputations.

Là encore, Langseth et Salvesen sont utiles parce qu’ils ne psychologisent pas trop vite ce que les grimpeur·euse·s appellent parfois « leur » rapport au risque. Ils montrent que le milieu valorise certaines prises de risque et en disqualifie d’autres. Ils vont même jusqu’à parler de « zones de crédibilité » pour décrire l’espace où un geste sera reçu comme admirable, puis les zones où il deviendra simplement inconséquent, voire ridicule. Leur phrase la plus juste est peut-être aussi la plus simple : « Le fait que ces frontières ne soient pas claires ne signifie pas qu’elles n’existent pas ». C’est tout le problème, et tout l’intérêt, de ces univers : ils remplacent les règlements visibles par des normes plus diffuses, donc souvent plus puissantes.


C’est ici qu’il faut prendre au sérieux le mot de « style », si souvent employé dans ces mondes comme s’il allait de soi. Le style n’est pas qu’une affaire d’esthétique. C’est une manière de faire qui vaut socialement. Il dit qu’on n’est pas seulement capable, mais capable comme il faut. Dans le surf comme dans l’escalade, la légitimité ne se joue donc jamais seulement sur le résultat. Elle se joue sur la manière, sur le ton, sur l’aisance, sur le rapport jugé correct au risque, à l’effort, à l’espace, aux autres. C’est une hiérarchie plus feutrée qu’un classement. Ce n’est pas une hiérarchie plus douce.


Le marché du vrai


Le parallèle devient encore plus net quand ces deux pratiques se démocratisent. Plus le surf et l’escalade s’ouvrent, plus elles paraissent obsédées par la question de l’authenticité. Le phénomène n’a rien de mystérieux. À mesure que les publics s’élargissent, que les marques s’installent, que les salles se multiplient, que les bassins à vagues apparaissent, que les réseaux sociaux fabriquent du désir, il faut bien redéfinir ce qui distinguera encore les « vrai·e·s » des autres. L’authenticité cesse alors d’être une sensation : elle devient une frontière.


Le surf donne ici un miroir particulièrement cruel. Dans Cultural Dissonance, Tommy Langseth et Adam Vyff partent d’un constat banal : « Les surfeur·euse·s se voient souvent comme “vert·e·s” »/ Puis ils montrent autre chose. Leur enquête, fondée sur un questionnaire auprès de 251 surfeur·euse·s norvégien·ne·s et six entretiens, conclut que la plupart se perçoivent comme écologiquement conscient·e·s, tout en achetant beaucoup d’équipement et en voyageant beaucoup. Les auteur·rice·s en tirent une conclusion : « Nos résultats montrent qu’il existe un écart entre les attitudes et les actions des surfeur·euse·s ». Ce qui les intéresse n’est pas de distribuer des bons et des mauvais points, mais de décrire une dissonance culturelle : le champ valorise à la fois le lien à la nature et les pratiques de consommation qui permettent de nourrir le désir de surf.

L’escalade ne raconte pas une autre histoire. Elle aussi aime se penser comme une pratique plus nue, plus directe, plus réelle. Elle aussi est devenue une industrie de lieux, d’images, d’ambiances, de récits, de voyages et de signes distinctifs. L’enjeu n’est pas de dénoncer de haut une imposture. Il est plus fin, et plus intéressant : comment une pratique peut-elle continuer de se vivre comme accès privilégié au réel quand cet accès devient lui-même un produit hautement désirable ? Cette tension entre promesse d’authenticité et mise en marché traverse aujourd’hui une large partie des sports dits « lifestyle », et le surf en fournit un cas particulièrement documenté.


C’est peut-être là, au fond, que la vague et le mur se rejoignent le plus franchement. Pas dans le simple goût du dehors. Pas même dans la promesse de sensations singulières. Mais dans cette manière très contemporaine de bâtir un prestige sur la sortie hors du sport ordinaire, puis d’administrer cette sortie à mesure qu’elle devient rentable, visible, désirée. Le surf et l’escalade aiment dire qu’ils desserrent les cadres. C’est sans doute vrai. Mais ils en fabriquent d’autres : plus souples, plus « stylés », plus difficiles à nommer — et souvent, pour cette raison même, plus efficaces. Sous le sel comme sous la magnésie, on retrouve toujours la même question, vieille comme le social, mais ici reformulée avec davantage de panache : qui est vraiment à sa place ?

 
 

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