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Squamish : l'escalade rapporte 25 millions de dollars par an

Au Canada, Squamish prouve que l'escalade peut être le moteur économique d'une ville, voire d'une région entière. Une étude inédite menée sur sept mois vient de quantifier pour la première fois cet impact : 25,4 millions de dollars canadiens injectés dans l'économie locale en 2025. Un chiffre éloquent sur le poids économique de la pratique, qui ne doit toutefois pas éluder la question de sa régulation.


Squamish en forêt
(cc) Chewool Kim sur Unsplash

Entre les parois granitiques du Stawamus Chief et les milliers de blocs disséminés dans la forêt pluviale, Squamish cultive depuis cinquante ans sa réputation de mecque mondiale de l'escalade. Ce que personne n'avait quantifié jusqu'ici, c'est à quel point cette pratique structure désormais une part importante de l’économie locale. Le 23 mars 2026, la Squamish Access Society (SAS), l'association locale des grimpeur·ses, publie la première étude d'impact socio-économique jamais réalisée au Canada sur un site d'escalade. « Squamish n'est pas seulement la meilleure destination d'escalade du Canada. C'est une destination de classe mondiale, et nous avons désormais les données pour le prouver », proclame l'association sur ses canaux.


L'enquête s’appuie sur un dispositif conséquent : 566 questionnaires, 128 jours de comptages de terrain sur neuf sites majeurs entre avril 2024 et septembre 2025, interviews d'expert·es locaux·ales ainsi qu’une modélisation économétrique confiée à un cabinet spécialisé dans l’analyse des retombées économiques des activités de plein air en Colombie-Britannique.

Et pour quelques millions de dollars de plus


Les chiffres confirment que l’escalade constitue désormais un pilier de l’économie locale. En 2025, les grimpeur·se·s ont directement généré 25,4 millions de dollars canadiens dans l’économie locale de Squamish. L'impact total pour la Colombie-Britannique atteint 42,3 millions de dollars — cet écart s’explique par les effets indirects et induits : activité des fournisseur·se·s et sous-traitant·e·s, mais aussi dépenses réalisées par les salarié·e·s du secteur dans d’autres commerces de la région. L'étude recense 462 000 journées-grimpeur — unité de mesure standard qui comptabilise chaque journée de pratique individuelle (deux personnes grimpant une journée équivalent à deux journées-grimpeur, ndlr) — soit une multiplication par 40 depuis 1986. Cette fréquentation soutient 148 emplois directs à Squamish, 214 à l'échelle provinciale, et rapporte 7,1 millions de dollars de recettes fiscales.


« Les gens qui grimpent aujourd'hui ont des carrières, de l'argent. Nous sommes devenu·e·s plus fortuné·e·s qu'il y a 20 ans »

Ashley Green, responsable d'un magasin de grimpe historique à Squamish


La répartition des dépenses révèle deux économies complémentaires. Les grimpeur·ses visiteur·ses — qui représentent 80 % des journées-grimpeur — dépensent 21,1 millions de dollars en hébergement, nourriture, transport et équipement. « Les grimpeur·se·s sont devenu·es un segment économique particulièrement précieux. Ils et elles restent plus longtemps, voyagent hors des périodes de pointe et sont très engagé·e·s avec le territoire », explique Lesley Weeks, directrice de Tourism Squamish, à la CBC. Les résident·e·s injectent 4,3 millions de dollars annuels en matériel technique, vêtements et abonnements en salle.

Ashley Green, responsable opérationnelle de Climb On Equipment — magasin historique installé à Squamish depuis le milieu des années 1990 — voit bien cette transformation sociologique. « Les gens qui grimpent aujourd'hui ont des carrières, de l'argent. Nous sommes devenu·es plus fortuné·e·s qu'il y a 20 ans », confie-t-elle à la CBC. Son entreprise emploie 22 personnes à temps plein et 10 à 15 saisonnièr·es. En juillet, pic de la saison qui s'étend de mai à septembre, les ventes sont six fois supérieures à celles de janvier.


Samuel Fagan, guide local chez Squamish Rock Guides — compagnie établie depuis 1991 — confirme l'évolution. « L'escalade a vraiment gagné en popularité ces dernières années… et les gens l'intègrent dans leurs vacances », raconte-t-il à la CBC. Guide depuis dix ans, il encadre jusqu’à quatre journées par semaine sur le terrain pendant la haute saison. « Je pense que cette étude économique montre vraiment que l'escalade est une industrie en plein essor dans cette ville. » Ces données confirment la place centrale de l’escalade dans l’économie touristique locale. Selon les données de Tourism Squamish, le tourisme global de Squamish génère 408 millions de dollars de dépenses en 2024 et soutient 3 640 emplois. L'escalade représente ainsi 6,2 % des dépenses touristiques totales, mais contribue fortement à façonner l’identité économique et sociale du territoire.


Grimper pour vivre ici


Car au-delà des flux économiques, l'étude met en lumière un phénomène rare de migration choisie lié à l’escalade. 81 % des grimpeur·ses résident·e·s — estimé·es à 1 567 personnes — déclarent que l'escalade a été « un facteur important » dans leur décision de déménager à Squamish. 88 % affirment que c'est une raison majeure pour rester. D'après l'étude, trois résident·e·s sur cinq ont déménagé à Squamish spécifiquement pour l'escalade. 10 % supplémentaires sont devenu·es grimpeur·se·s après leur installation.


Peter Larose, chercheur principal de Larose Research & Strategy qui a piloté l'enquête, prend un peu de hauteur : « Squamish attire des travailleur·se·s mobiles, éduqué·e·s, qui choisissent leur lieu de vie en fonction de leur qualité de vie en plein air plutôt que de leur proximité à un employeur fixe ». Le profil des répondant·e·s va dans le même sens : 35 % des grimpeur·se·s résident·e·s ont plus de 40 ans, 30 % grimpent plus de 70 jours par an. L'escalade ne structure pas seulement les loisirs : elle organise le quotidien, les réseaux sociaux, les choix résidentiels.


Les bénéfices autodéclarés en matière de santé et de bien-être atteignent des niveaux remarquables : 99 % des résident·es estiment que l'escalade améliore leur santé mentale (91 % « fortement d'accord »), 99 % leur santé physique, 99 % leur connexion à la nature. Ce consensus quasi total suggère que l'escalade fonctionne comme un système de valeurs partagé, bien au-delà d'une simple activité récréative.


Les limites de la croissance


Cette réussite économique et sociale a aussi son revers. L'enquête identifie trois tensions majeures : le stationnement, la surfréquentation et le camping sauvage. Les comptages révèlent des pics de fréquentation sur trois des sites les plus populaires, avec jusqu'à 160 véhicules simultanément. 40 % des résident·e·s se disent insatisfait·e·s de la foule. L'étude note qu'aucune corrélation n'existe avec le type d'escalade ou le niveau de difficulté. La saturation apparaît donc comme un phénomène généralisé.


« Le surpeuplement est définitivement un problème. Mais facturer le stationnement aux résident·es pour accéder à leur nature, c'est créer une barrière économique qui exclut les populations marginalisées »

Un·e résident·e de Squamish


Le camping informel polarise les débats. 34 % des visiteur·ses pratiquent le camping sauvage ou en bord de route. Les résident·e·s réclament massivement « régulation et conformité » plutôt qu'une interdiction pure. Les commentaires libres révèlent une ligne de fracture : certain·es souhaitent réprimer cette pratique, d'autres demandent qu'elle soit autorisée et gérée. L'étude a d'ailleurs testé un scénario de stationnement payant (3 dollars canadiens de l'heure ou 10 dollars la journée). Résultat : 80 % des résident·e·s affirment qu'iels grimperaient « beaucoup moins » ou « moins » dans les zones payantes. Cette opposition massive cristallise une tension fondamentale entre gestion de la fréquentation et équité d'accès. Un verbatim de résident·e résume l'impasse : « Le surpeuplement est définitivement un problème. Mais facturer le stationnement aux résident·es pour accéder à leur nature, c'est créer une barrière économique qui exclut les populations marginalisées ».

Au-delà de ces trois enjeux majeurs, l'étude dresse une liste de chantiers urgents : gestion des infrastructures d'escalade et reconnaissance des besoins spécifiques des grimpeur·se·s (sentiers, accès, équipements), traitement des déchets et déjections humaines, éducation à la sécurité et à l'environnement pour les débutant·e·s (pollution sonore, groupes laissant des cordes en place, chiens en liberté) ; régulation du camping en van, développement et entretien de nouvelles voies, protection de la faune et sensibilisation environnementale via une coordination entre agences et usager·e·s.


« Les activités de plein air sont depuis longtemps comprises comme le fondement de Squamish. Des rapports spécifiques à une activité comme celle-ci quantifient l'importance de ce secteur pour notre économie maintenant et à l'avenir »

Armand Hurford, maire de Squamish


Face à ces préoccupations, le ministère de l'Environnement et des Parcs de Colombie-Britannique rappelle que les activités de plein air comme l'escalade contribuent directement à hauteur de 4,8 milliards de dollars à l'économie provinciale, et représentent 1,5 % du PIB réel.

Armand Hurford, le maire de Squamish, a salué le rapport dans la foulée de sa publication : « Les activités de plein air sont depuis longtemps comprises comme le fondement de Squamish. Des rapports spécifiques à une activité comme celle-ci quantifient l'importance de ce secteur pour notre économie maintenant et à l'avenir. »


L'étude de Squamish établit un précédent : c'est la première analyse aussi exhaustive jamais réalisée au Canada sur l'impact socio-économique d'une destination d'escalade. Les chiffres prouvent que l'escalade n'est plus une sous-culture de niche — c’est devenu un moteur territorial de premier plan, qui attire des populations, génère des millions, crée des centaines d'emplois. Mais cette réussite pose une question désormais incontournable : jusqu'où peut croître une destination d'escalade avant de s'épuiser elle-même ? Les données de Squamish résonnent bien au-delà de la Colombie-Britannique. À Margalef, village catalan de 100 habitant·e·s qui accueille 89 000 visites par an, les barrières payantes installées en octobre 2025 ont déclenché des appels au boycott et des actes de vandalisme répétés, selon les médias spécialisés. Partout, la même équation : l’escalade fait vivre des territoires, mais qui assume le coût de leur préservation ?

 
 

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