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- Symon Welfringer : « Les échecs, c’est en fait de la performance »
Aux côtés de Charles Dubouloz, Symon Welfringer est parti ouvrir la plus belle ligne de sa vie au sommet du Gasherbrum 4, à plus de 7000 mètres d’altitude. Après trois semaines en bas dans la face, la cordée française n’y est pas parvenue et s’est résignée à faire demi-tour. De retour à Grenoble, l’un des meilleurs alpinistes français du moment tente de revenir sur cette expédition sans sommet avec ce qu’elle convoque de frustration, de remise en question et de bascule narrative face aux exploits sportifs. Un nouveau récit dont le mantra pourrait tenir en trois mots : écouter nos défaites. Entretien en pente douce. Symon Welfringer et Charles Dubouloz quelque part en bas du sommet du Gasherbrum 4 © Mathieu Ruffray Vertige Media : Comment relativises-tu cette expédition sans sommet ? Symon Welfringer : Les retours d’expéditions sont toujours des moments très particuliers. Cela fait trois semaines que je suis rentré du Pakistan, et il y a toujours beaucoup de choses qui se mélangent. Surtout cette fois-ci, où il n’y a pas la pseudo-réussite qui vient noyer tout le reste. Tu rentres chez toi dans un état de fatigue, d’usure. Tes relations sociales, intimes, ont aussi été altérées par ton absence. Mais tous ces trucs négatifs sont normalement effacés par l’image du sommet. Le souvenir de ce moment où tu es arrivé en haut, quand tu commences à redescendre… Des émotions qui me paraissent mille fois plus dingues que tout ce que j’ai vécu dans ma vie. Vertige Media : Et cette fois-ci ? Symon Welfringer : Eh bien là, je ressens juste une fatigue énorme. Je crois que je n’ai jamais été aussi fatigué de toute ma vie. Ça fait trois semaines que je n’arrive pas à me lever le matin. Je me pose des questions sur la suite, sur mon niveau, sur la raison pour laquelle on a fait demi-tour, sur ma vraie motivation à faire tout ça. Tout le monde sait que quand on est fatigué, on ne réfléchit pas bien et qu’on a souvent tendance à broyer du noir. C’est un cercle vicieux qui n’est pas évident à gérer de retour chez soi. Vertige Media : Justement, comme gères-tu ce retour chez toi ? Symon Welfringer : J’ai une chance énorme : celle d’avoir un « vrai » métier à côté. Je bosse à l’antenne météo de Grenoble. Je fais des prévisions météo et de la nivologie donc les bulletins d’avalanche, les trucs comme ça… J’ai vraiment plaisir à retourner au bureau et à revoir mes collègues qui sont dans un autre monde : le monde normal. Parce que je trouve qu’il existe vraiment deux mondes. Ce qu’on vit là-haut, j’aurais beau essayer de te le décrire, te montrer des photos, ça reste un monde à part. Symon Welfringer, détente, dans un monde à part © Mathieu Ruffray Tout est mitigé. Tu es là… Tu n’as pas de croix à vendre, ni à partager sur les réseaux. C’est hyper facile de parler quand t’as fait un sommet et de dire que c’est le plus beau jour de ta vie. Là, on a plein de choses à dire, à transmettre mais c’est plus complexe. C’est plus sensible. Après, je ne retiens quasiment que du positif de cette expédition. Déjà, on est rentrés entiers. Et dans ce genre d’expé, ce n'est pas anodin. Je n’ai pas forcément envie qu’on retienne encore une fois que l’alpinisme, c’est une activité corrélée aux risques. Mais quand même… Envisager d’ouvrir une voie sur le Gasherbrum 4 en style alpin au-delà de 7500 mètres d’altitude, ça sous-entend que t’es prêt à tenter des choses. Et à ce niveau-là, ça veut dire que t’es pas sûr à 100% de rentrer. Vertige Media : C'est la première fois que tu rentres sans être allé au sommet ? Symon Welfringer : Non, pas du tout ! Avec Charlie (Charles Dubouloz, son compagnon de cordée, ndlr), on a déjà fait trois ou quatre expés où il ne s’est quasiment rien passé. D’ailleurs, l’an dernier on a réussi un truc vraiment fort au Hunghi, en ouvrant une voie qui culmine à plus de 7000 mètres d’altitude au Népal. On a fait un film, Le cavalier sans tête, qui parle de la place de l’échec. Quelque chose que j’ai beaucoup connu. Mais là, c’est la première fois qu’on échoue aussi proche du but. Normalement, quand les conditions ne sont pas bonnes en expédition, tu changes d’objectif et tu te rabats sur un plan B. Au Gasherbrum 4 (G4), on avait décidé que les mauvaises conditions feraient partie de l’expérience. En sachant très bien qu’on avait 5% de chances de réussir. « J'ai découvert la montagne de mes rêves. J’ai rencontré la ligne qui pouvait me faire dire : "Après ça, je pourrais tout arrêter". J’ai trouvé mon truc, ma muse » Vertige Media : Mais si tu savais que tu avais si peu de chance de réussir, comment expliques-tu cette si grande frustration de retour chez toi ? Symon Welfringer : Je pense que j’ai encore trop les crocs en fait. J’ai cette motivation, ce désir qui n’est pas encore assouvi, parce qu’arrivé là-bas, je pensais vraiment qu’on allait le faire. Il y a des expéditions que je n'ai pas faites et où je n’ai jamais été frustré tellement l’expérience a été horrible mais là… On se sentait bien physiquement, l'acclimatation a été très positive, tout se passait bien. Dans ma tête, à un moment je me suis dit qu’on avait 70% de chances de la faire mais en fait, non, c’est impossible. Le pourcentage objectif, c’est 5%. Et quand on a buté, j’ai compris qu’il fallait que je redescende de mon nuage. Mais ce jour-là, j’ai aussi découvert la montagne de mes rêves. J’ai rencontré la ligne qui pouvait me faire dire : « Après ça, je pourrais tout arrêter ». Là clairement, je te le dis sans filtre, la ligne dans la face sud du G4, j’ai envie de la faire dans ma vie. Je veux y retourner. Peut-être deux fois, trois fois. J’ai envie que ce soit un projet à long-terme. J’ai trouvé mon truc, ma muse. Vertige Media : Alors comment décrirais-tu cette muse, cette ligne qui t’obsède tant ? Symon Welfringer : Alors déjà, c’est une face. Et c’est un truc qui m’a toujours fait rêver depuis que j’ai commencé la montagne. On dit souvent qu’en Himalaya, tout a été grimpé. Que l’âge d’or de l’alpinisme est derrière nous. C’est un peu vrai quand il s’agit de parler des lignes majeures. Cela dit, personne n’a jamais vraiment grimpé dans les faces en Himalaya. Je ne dis pas qu’on a commencé à le faire avec Charles mais aller pleine face dans un sommet si haut, avec un style hyper léger, je pense que c’est une manière de faire assez novatrice. Elle résonne vachement en moi parce que je viens du monde de l’escalade. Pendant mes vingt premières années, j'habitais en Moselle et je faisais de la compèt de grimpe dans des gymnases. Je ne suis pas du tout un alpiniste à la base. Je suis un grimpeur de falaises qui travaille des projets de manière acharnée. Donc je viens de là, et je retrouve un peu ça dans l’alpinisme de face. Ce côté grimpe qui me hante un peu. La face sud du G4, c’est haut, c’est technique mais pas trop. Cette ligne rassemble tout ce qui me fait envie en montagne. Et avec une bonne équipe, je me sens capable de la faire un jour. « Plus tu as d'échecs, plus le moment où ça marche prend de l'ampleur et devient gratifiant. En suivant cette philosophie, même les échecs les plus cuisants peuvent se transformer en joie » Vertige Media : C’est aussi pour ça que vous avez choisi le Gasherbrum 4 à l'origine ? Symon Welfringer : Le projet de base n’était pas forcément clair. On avait le sommet, le G4, mais on ne savait pas trop par où le gravir. Ce n’est qu’après qu’on a découvert la face sud : une face vierge, un itinéraire mixte à la fois neigeux et rocheux, très logique. Ce choix avait aussi quelque chose de très important : il n’y a pas de risque objectif. Pas de chute de pierre, pas de sérac. Même si je te disais qu’il s’agit forcément de prendre des risques à ce niveau, ce qui m’est le plus cher dans mes expéditions, c'est de rentrer vivant. Pas de doute, ils ont vraiment les crocs © Mathieu Ruffray Vertige Media : Et pourtant, même avec ce risque calculé, vous avez bien failli ne pas rentrer tous les deux… Symon Welfringer : Oui, il s’est passé deux événements un peu marquants qui nous ont bien rappelé à l’ordre. Charles est tombé dans une crevasse et on s’est pris l’aérosol d’une avalanche. Après, Charles a employé ses mots. Moi, j’ai vécu le truc différemment. C’est sûr que c’était très chaud mais je suis toujours surpris de voir comment ce genre de truc prend de l’ampleur chez les gens. Ça m’interroge. Vertige Media : Comment ça ? Tu penses que ce n’est pas si grave que ça ? Symon Welfringer : D’année en année, il y a des choses auxquelles tu t'habitues un peu. Du coup, tu banalises certains risques. Tu vois, l’aérosol de l'avalanche, c’est hyper impressionnant. Mais moi, ça ne m’a pas fait peur du tout. On savait que ça n’allait pas nous tuer. Bon, ça a quand même arraché quatre tentes, donc la puissance de ce truc génère un risque. Disons que c’est un phénomène qu’on connaît un peu. On s’y attend. Pour la crevasse, c’est pareil, on sait que c’est écrit, que ça va arriver à un moment. Là, on a été cons parce qu’à ce moment-là, on n’était pas encordés. Bon ça, c’est l’altitude, tu perds ta lucidité, certains réflexes, ton instinct. C’est un peu comme être complètement bourré en fait. Tout ça est dangereux et en même temps, on a aussi découvert sur quoi il fallait s’entraîner. La crevasse, tout ça, ça traduit un manque d’expérience. Il faut savoir pourquoi tu en es arrivé là. Il faut en parler. Et là, cet incident est survenu en début d’expédition, pendant l’acclimatation. Une fois sortis d'affaires, on a un peu inconsciemment mis cette histoire dans un coin de notre tête. Notre cerveau l’a un peu caché. Parce que si ça prenait trop de place dans nos têtes, on allait rentrer chez nous. Vertige Media : Quelle relation tu as face au risque aujourd’hui ? Symon Welfringer : Avant, je ne pensais pas qu’on pouvait mourir en expédition. Je n’avais jamais le risque mortel en tête. Je me disais que c’était dangereux, mais que ça allait. Puis, il y a quatre ans, j’ai eu un grave accident en cascade de glace et je me suis rendu compte de beaucoup de choses. Depuis ce jour-là, j’ai conscience que le plus important, c’est de rentrer en vie. Cela dit, quand on aime autant l’engagement du sport de haut niveau et autant repousser les limites, il y a forcément un moment où tu ne te rends pas vraiment compte des risques que tu prends. Ça crée un vrai décalage avec les gens qui reviennent sur ce que tu as vécu. « Pourquoi fouler un sommet me rend-t-il si heureux ? Je me pose beaucoup la question et ce que je sais pour l’instant, c’est que je suis en quête. Une quête intérieure qui ne vise pas forcément l’exploit sportif mais une sensation à partager avec quelqu’un » Tu vois, par exemple, quand je suis rentré du G4, ma mère était de passage à Grenoble et on a parlé de l’histoire de la crevasse. Elle m’écoute, et ensuite elle me dit : « Je m’inquiète un peu Symon. Ça me marque la manière dont tu parles de ces accidents. Tu les banalises plus qu’avant. Ton vocabulaire a changé ». Je lui ai raconté l’épisode de manière très factuelle, alors que Charles a failli mourir. C’est en discutant avec des gens qui ne l’ont pas vécu que tu te rends compte que, de l’extérieur, ces événements peuvent paraître inhumains et inconscients. Mais il ne faut pas trop s’en inquiéter non plus : on a quand même des billes pour gérer ce genre de trucs là-haut. Vertige Media : Qu’est-ce que tu vas chercher personnellement dans ce type de projet ? Symon Welfringer : Quand je foule un sommet après avoir ouvert des voies, je ne peux pas être plus heureux. Je ne suis jamais aussi transcendé. C’est un plaisir profond qui peut m’habiter pendant très longtemps. Du coup, j’ai envie de le revivre. C’est ce qui me motive. C’est ce qui m’intrigue aussi. Pourquoi cela me rend-t-il si heureux ? Je me pose beaucoup la question et ce que je sais pour l’instant, c’est que je suis en quête. Une quête intérieure qui ne vise pas forcément l’exploit sportif mais une sensation à partager avec quelqu’un. « Un jour, elle sera mienne ! » © Mathieu Ruffray Vertige Media : Il y a quand même cette envie de laisser une trace, d’écrire quelque chose de singulier dans le monde de l’alpinisme, non ? Symon Welfringer : Oui, c’est vrai. Je viens du monde de la compète quand même. J’en ai fait en escalade, j’en ai fait en kayak. J’ai arrêté assez jeune pour me consacrer à mes études. Et même dans mes études, j'ai fait une prépa, maths sup/maths spé avec pas mal de concours. Et les concours, c’est quand même la grosse compèt’. Je n’ai jamais rien vu de plus extrême que ça. Tu passes des oraux avec deux autres élèves devant un prof. Et tu te fais déglinguer. À 20 ans, j’ai craqué en plein oral devant mes potes et un prof. Je n'arrivais pas à m’arrêter de pleurer. En sortant, je n’avais qu’une envie : lui montrer ce dont j’étais capable. Je me suis rendu compte que j’avais un esprit de compétition hyper présent. Aujourd’hui, je le noie un peu dans des visions artistiques, un peu mélancoliques. Mais si je suis totalement honnête, j’ai clairement envie de réussite et de faire une photo au sommet. Vertige Media : Au final, quel message porte cette expédition toute particulière ? Symon Welfringer : L'éloge de l'échec. C'est une notion que j'ai souvent partagée en escalade auprès de gens qui grimpaient beaucoup en falaise, mais qui s'interdisaient de travailler des voies trop dures pour eux. Et moi, assez rapidement, je suis allé dans des voies où je ne faisais pas les mouvements à la première montée. Des voies où j'ai mis un, deux, trois années de travail acharné. Pendant ce processus de travail, je faisais l'éloge de l'échec parce que j’ai compris que les échecs, en fait, c’est la performance. Les expés, c'est complètement ça. Plus tu as d'échecs, plus le moment où ça marche prend de l'ampleur et devient gratifiant. En suivant cette philosophie, même les échecs les plus cuisants peuvent se transformer en joie. Elle peut être énorme, unique. Et en partant en expédition, c’est cette joie que je continue d’aller chercher.
- Simone Badier et Maud Vanpoulle : sur la corde raide du risque
En partenariat avec Simond, Vertige Media prolonge l’expérience du podcast Learn from Altitude : alpinisme au féminin. Chaque épisode encorde deux trajectoires, deux époques, deux visions. Dans ce septième volet, Simone Badier, pionnière des années 60 et 70, et Maud Vanpoulle, guide et docteure en sociologie, se rejoignent symboliquement sur une arête invisible : celle du rapport au risque en montagne. Le risque en montagne est une évidence, une donnée brute comme la neige ou le rocher. Mais derrière cette apparente neutralité, une question se pose : les femmes et les hommes l’abordent-ils de la même manière ? À travers les décennies, les récits d’alpinisme ont surtout glorifié les prises de risque masculines, érigeant en vertus le panache, l’audace et la témérité. Et si les femmes, longtemps invisibles dans ces récits, avaient ouvert d’autres voies - tout aussi engagées mais différemment racontées ? C’est ce qu’illustre ce nouvel épisode en encordant symboliquement deux générations : Simone Badier, pionnière des années 70 aujourd’hui disparue, et Maud Vanpoulle, guide et sociologue. Deux visions, deux époques, une même corde tendue au-dessus du vide. Une femme libre face au nord « Tu es complètement folle d’avoir fait ce pas ! » La réplique sonne comme un reproche, elle résonne plutôt comme un hommage. Nous sommes sur l’éperon Croz, aux Grandes Jorasses. Simone Badier vient de franchir un passage en adhérence, sans prises franches, avec pour seule protection un piton hasardeux. Deux vies retenues par un morceau de fer planté dans du rocher douteux. La cordée survivra, et Simone, elle, inscrit un nouveau chapitre à son palmarès de courses extrêmes. Née en 1936, cette « petite femme légère et audacieuse » avait tout pour déjouer les attentes de son époque. Docteure en physique nucléaire, professeure d’université à Amiens, elle choisit ses étés pour grimper au plus haut niveau. Pas de gloire, pas de sponsor, pas même la recherche de reconnaissance : elle escalade pour elle-même, pour cette quête d’absolu que seule la montagne pouvait lui offrir. © Archives Claude Gardien À Fontainebleau et au Saussois, elle apprend d’abord la légèreté et la précision, avant de se lancer dans les Dolomites où elle signe ses premières grandes courses. Dès 1969, elle enchaîne la voie Andrichv-Faè et le dièdre Philipp-Flamm à la Civetta, deux itinéraires réputés parmi les plus difficiles du massif. Trois ans plus tard, elle gravit encore deux voies de 800 mètres sur la Marmolada en seulement deux jours, révélant une endurance et une efficacité qui impressionnent ses compagnons de cordée. Mais c’est dans les Alpes occidentales que Simone se confronte aux lignes les plus mythiques. Le pilier central du Fréney, cette cathédrale de granit au-dessus du glacier du même nom, la directe américaine aux Drus, ouverte par les légendes du Yosemite (en 1962 par Gary Hemming & Royal Robbins), ou encore la face sud du Fou, dont la réputation de sévérité en a rebuté plus d’un. Chaque fois, elle choisit la tête de cordée, assumant l’exposition et la responsabilité, là où beaucoup d’hommes eux-mêmes hésitaient à s’engager. La face sud du Fou : l’art du combat L’une de ses ascensions les plus marquantes reste sans doute celle de la face sud du Fou, en 1971. Un projet qu’elle ose proposer à son ami Thierry, pourtant amateur. Dès les premières longueurs, les difficultés s’accumulent : progression lente, bivouac inconfortable, fissures récalcitrantes. Dans la fameuse fissure diagonale, elle doit s’y reprendre à trois reprises pour franchir le surplomb. Puis vient la surprise brutale : les coins de bois censés sécuriser le passage clé ont disparu. Aucun point d’assurage possible. Simone s’élance malgré tout, portée par sa gestuelle souple et puissante, exposée à une chute qui aurait pu être fatale. Après un second bivouac, la cordée atteint enfin le sommet. Une victoire sur le rocher, mais aussi sur la peur et le doute, dont elle sort grandie. Dans un monde où l’alpinisme restait une chasse gardée masculine, Simone incarnait une liberté héritée de 68 : grimper vite, fort, et loin des projecteurs. Une liberté qu’elle couchera sur papier, en 2008, dans La Dame de Pic (Éditions Guérin/Paulsen, 2008), autobiographie sobre et tranchante, à son image. Maud Vanpoulle : la science des accidents Face à Simone, le podcast place une héritière différente : Maud Vanpoulle. Guide de haute montagne, intervenante à l’ENSA, ex-membre de l’Équipe nationale d’alpinisme féminin, elle a choisi d’attaquer la montagne par une autre voie : celle de l’analyse. Docteure en sociologie (Univ. Lyon 1, 2022) - une thèse soutenue par la Fondation Petzl - elle a travaillé sur l’accidentologie et les comportements face au risque. Maud Vanpoulle L’accidentologie, dans son approche, ce n’est pas seulement une liste de statistiques. C’est une tentative de comprendre comment et pourquoi les drames surviennent, d’analyser la chaîne de décisions et les contextes sociaux qui mènent à l’accident. Derrière chaque chute, chaque erreur de relais, il y a une histoire de perception du danger, de gestion de l’effort, mais aussi d’héritages culturels. Car l’hypothèse est là : notre rapport au risque ne se joue pas uniquement dans les mollets et les avant-bras, il se façonne aussi dans l’éducation, les attentes sociales, la manière dont on nous apprend, dès l’enfance, à oser ou à retenir. Entre deux cordées, un siècle d’écart En encordant symboliquement Simone et Maud, le podcast Learn from Altitude fabrique une passerelle fragile mais éclairante. D’un côté, une pionnière qui grimpait pour elle seule, dans une époque où les femmes devaient encore justifier leur présence sur les faces nord. De l’autre, une guide et sociologue qui décortique les mécanismes invisibles qui poussent encore bien des femmes à en faire davantage pour être simplement reconnues. Le contraste est saisissant : Simone Badier n’a quasiment jamais connu l’accident, malgré des prises de risque extrêmes. Maud Vanpoulle, elle, en fait son objet d’étude, convaincue que l’alpinisme moderne doit se doter d’outils pour mieux comprendre et prévenir les drames. Mais les deux récits se rejoignent : ce n’est pas seulement d’alpinisme qu’il est question, c’est de liberté, d’égalité, et de la façon dont nos sociétés distribuent la légitimité. La montagne comme révélateur La cordée Badier-Vanpoulle met au jour une évidence : la montagne ne se contente pas d’être un terrain de jeu, elle est un révélateur brutal. Brutal des forces physiques, bien sûr, mais aussi des rapports sociaux et des constructions culturelles. On grimpe avec ses bras, mais on grimpe aussi avec les représentations qu’on nous a collées sur le dos. Simone Badier a défié les attentes sociales de son époque en se hissant au sommet de voies où peu d’hommes osaient s’aventurer. Maud Vanpoulle, elle, interroge les héritages invisibles : pourquoi les femmes seraient-elles perçues comme plus prudentes ? Pourquoi les hommes comme plus « faits » pour le risque ? Et qu’est-ce que cela change quand une chute n’est plus métaphore, mais menace réelle ? Casser la glace, encore Avec ce nouvel épisode, Learn from Altitude : alpinisme au féminin poursuit sa mission : déconstruire le récit unique d’un alpinisme au masculin. En associant une pionnière disparue et une chercheuse engagée, il rappelle que les femmes ne sont pas seulement les actrices d’hier ou d’aujourd’hui : elles sont aussi celles qui redessinent les contours mêmes de ce qu’est « prendre un risque » en montagne. Simond, partenaire du projet, s’inscrit dans cette logique. Marque historique de l’alpinisme, elle choisit ici de soutenir une démarche qui questionne autant qu’elle raconte, qui ne se contente pas de célébrer des exploits mais éclaire aussi les angles morts du récit. Parce qu’au fond, le plus grand sommet à gravir n’est peut-être pas le Cervin ni les Grandes Jorasses, mais ce plafond invisible qui persiste encore au-dessus des têtes. Et que, cordée après cordée, épisode après épisode, il se fissure. À découvrir dans l’épisode 7 de Learn from Altitude : alpinisme au féminin, disponible sur Globule Radio et toutes les plateformes (Spotify, Apple Podcasts, Deezer). Ce podcast est inspiré de l’ouvrage Une histoire de l’alpinisme au féminin (Éditions Glénat, 2024) de Stéphanie et Blaise Agresti, qui ont eu l'idée originale de former ces cordées éphémères entre des femmes alpinistes d’hier et d’aujourd’hui.
- Himalaya hors‑ligne : le Népal débranche les réseaux sociaux
Au Népal, l’État a tiré la prise. Les accès de vingt-six plateformes numériques, dont la majeure partie des réseaux sociaux principaux, ont été coupés. Derrière la décision administrative, c’est tout un écosystème qui s’étrangle. Car sans WhatsApp, Facebook, Instagram et consorts, ce ne sont pas que des selfies qui disparaissent. Ce sont des expéditions qui deviennent impossibles. © Sylwia Bartyzel On a toujours aimé l’idée romantique d’un Himalaya déconnecté, refuge ultime pour se couper du bruit du monde. Depuis le 4 septembre, c'est presque le cas. Mais ce ne sont pas les alpinistes qui ont décidé de faire silence. C'est le gouvernement népalais qui l'a imposé par décret. Depuis quatre jours, ce sont 26 plateformes numériques dont les principaux réseaux sociaux - Facebook, WhatsApp, Instagram, YouTube ou encore X - qui ont été bannies du paysage numérique du pays, faisant basculer des millions d'habitants et des centaines d'alpinistes de passage, dans un immense hors-ligne administratif. 48 heures pour éteindre la lumière Le 28 août dernier, le gouvernement népalais avait posé un ultimatum : sept jours pour que les plateformes ouvrent un bureau au Népal, nomment un référent sur place, et mettent en place certains « mécanismes de conformité ». Le 4 septembre, faute d’obtempérer, elles feraient l'objet d'une coupure de leurs services. Ainsi, Facebook, Instagram, WhatsApp, YouTube, X, LinkedIn, Snapchat, Reddit, Discord, Signal, WeChat… ont quitté les écrans des Népalais. La liste ressemble à l’écran d’accueil d’un smartphone. Seules quelques applis, échappent à la purge, à l'instar de TikTok. Dans la foulée, certains ont bougé : la solution de calendrier népalaise Hamro Patro a déposé son dossier, X a demandé officiellement les pièces à fournir, Meta a pris contact auprès des autorités du pays... De son côté, Katmandou promet de rallumer la lumière au fil des enregistrements. La mesure s’appuie sur un arrêt de la Cour suprême du 17 août qui entérine l’obligation d’enregistrement, mais ne prescrivait pas la coupure. Le gouvernement népalais a décidé d’aller plus loin, comme si la corde juridique permettait aussi de serrer la gorge des applis. Quand le réseau bégaie Sur le papier, le blackout devait être total. Dans la pratique, il est haché. Pourquoi ? Parce que les opérateurs téléphoniques (Nepal Telecom, public, et Ncell, privé) n’ont pas basculé du jour au lendemain. Le blocage se fait par couches : on filtre des adresses IP, on coupe des noms de domaine. Résultat : certaines applis passent encore par endroits, puis disparaissent. Vu de France, c’est comme si Orange et SFR bloquaient Instagram en décalé : un utilisateur peut encore poster un message depuis Lyon, mais le destinataire à Paris ne peut plus le consulter. Cette incertitude rend la communication imprévisible — ce qui, en expédition, est pire que la coupure nette. On ne sait jamais si le message est passé ou s’il s’est perdu en route. Effet collatéral : ruée sur Viber, qui devient l’appli de secours nationale. Ironie parfaite : c’est dans un groupe Viber que les fournisseurs d’accès se coordonnent… pour organiser la censure. Hors-ligne de vie En expédition, WhatsApp n’est pas une frivolité. C’est le tableau de bord qui fait tourner la machine. On y cale les rotations d’hélico, les bulletins météo, les horaires de porteurs, les changements d’itinéraire. Coupez ça, et toute la logistique s’effiloche. Le coureur américain Tyler Andrews, arrivé à Katmandou pour une tentative de record de vitesse à l’Everest, en a fait les frais : ses canaux de communication se sont évaporés pile au moment où il voulait lancer son récit. Les sponsors, habitués à un flux continu d’images et de posts, découvrent que l’alpinisme sans réseaux, c’est aussi moins de visibilité — et donc moins de retour sur investissement. Alors, on ressort les vieilles recettes : messages codés par satellite (« OK », « retard », « demi-tour », « besoin d’aide »), horaires fixes pour donner signe de vie, mails ou SMS quand le réseau le permet. Le confort des groupes WhatsApp, c’était bien. La débrouille, elle, redevient vitale. L’affaire ne se joue pas qu’au pied des glaciers. Elle déborde sur la scène politique. La Commission nationale des droits humains demande au gouvernement de reculer, rappelant que la Constitution garantit la liberté d’expression. Le Committee to Protect Journalists parle d’un « précédent dangereux » pour la presse. Dans les rues de Katmandou, la Génération Z appelle à manifester contre la coupure, soutenue par le maire Balendra Shah, figure populaire qui incarne une jeunesse connectée et frondeuse. Ce qui devait rester une plomberie réglementaire devient un bras de fer sur les libertés publiques. On croyait que les dangers venaient des séracs instables ou des corniches fragiles. En 2025, ils peuvent surgir d’un bureau ministériel à Katmandou. La dépendance aux applis a créé une vulnérabilité nouvelle. Et c'est toute une illusion de confort qui se fissure dès qu’un gouvernement décide de jouer au censeur.
- Lucien Martinez et l'après Grimper : « J'avais ce poids... »
Pendant plus de six ans, Lucien Martinez a dirigé la rédaction de Grimper, média emblématique du monde de l’escalade en France. Dans cet entretien exclusif pour Vertige Media, il explique les véritables raisons de son départ, entre désaccord stratégique, volonté d'élargir l'ambition du magazine, et besoin personnel de se réinventer. Interview qui envoie du lourd. Lucien Martinez © Caro Sinno Vertige Media : Comment tu vas ? Lucien Martinez : Ça va. Je vis une grande période d'oisiveté parce que juste après avoir arrêté de bosser pour Grimper, je me suis éclaté l'épaule en vélo. Et j'en ai pour quelques semaines sans grimpe. Donc, je suis passé d'un projet pro à temps plein et d'un projet sportif à rien du tout. J'espère que je vais récupérer au niveau de l'épaule et que ça ne va pas m'emmerder trop longtemps. Vertige Media : Qu'est-ce qui se passe dans ta tête le premier jour où tu ne te lèves plus le matin pour bosser pour Grimper ? Lucien Martinez : L'équivalent de quand tu finis un concours. Tu as eu une activité cérébrale importante et le jour d'après, ça se lève d'un coup. Tu as l'esprit léger. Vraiment, c'était assez fou. Je ne sais pas si « soulagement » est le bon mot. Mais c'est un poids qui s'enlève. Donc, de ce point de vue-là ... Oui, on peut dire que c'est une sorte de soulagement. Avant, je ne m'apercevais pas à quel point j'avais ce poids... Après, c'est normal. Avec un boulot, tu as des responsabilités. Vertige Media : Avant de revenir sur ta carrière chez Grimper, et parler de tes projets futurs, est-ce que tu peux revenir un petit peu sur tes études ? De mémoire, tu avais fait des études d'ingénieur ? Lucien Martinez : Oui, dans l'agronomie. J'ai fait mes études d'ingénieur jusqu'au bout, en essayant toujours de combiner grimpe de haut niveau en falaise et études. Ça a été prenant, avec une frustration constante de ne pas avoir pu tout donner pour l'escalade. Après mon diplôme, j'ai pris une année sabbatique pour tester mes limites en escalade. Je m'étais fixé deux projets très ambitieux : pour l'hiver, Fight or Flight (9B à Oliana). À cette époque, seulement quelques grimpeurs dans le monde avaient atteint ce niveau (9B). Aucun Français, pas même Seb Bouin. Et pour l'été, Three Degrees of Separation (9A+ à Céüse), une voie alors réussie uniquement par Chris Sharma et Adam Ondra. J'ai passé un an sur ces deux voies sans succès, ce qui m'a frustré. Mais cette période m'a permis de réaliser que l'escalade était véritablement mon univers. J'avais du mal à me projeter dans un emploi d'ingénieur sans lien avec la grimpe. En réfléchissant à la suite, je me suis dit que le journalisme, qui m'intéressait et faisait appel à mon esprit de synthèse et d'analyse, pourrait être une manière indirecte de réinvestir mes études tout en restant proche de l'escalade. Je me suis donc lancé en freelance, dans le journalisme en escalade sans fermer la porte à l'agronomie. Cette période a duré environ six mois. Et puis, à un moment donné, le rédacteur de Grimper est parti. Son poste s'est libéré, on me l'a proposé, et j'ai accepté. Lucien Martinez à Supermanjoc, sa falaise de coeur, dans un projet extrême. © Pierre Trolliet « Avant même d'être embauché à Grimper, j’avais assuré Adam Ondra à Flatanger pendant qu’il travaillait Silence. Évidemment, je ne l’ai pas grimpée, mais j’étais là, j’ai discuté avec lui, je l’ai vu dedans. Ça me donne une vraie matière, une forme de légitimité concrète. Je ne suis pas juste quelqu’un derrière un ordi qui rapporte des propos » Vertige Media : Tu as dit quelque chose d'intéressant qu'on entend souvent chez les passionnés d'escalade : « J'ai vraiment su que l'escalade, c'était mon monde ». Comment tu en as pris conscience concrètement ? Lucien Martinez : Déjà, c’est une histoire d'assurance. J'avais la sensation de maîtriser vraiment un sujet, de ressentir une forme d'expertise naturelle à propos de l'escalade et des gens qui la pratiquent. Aussi, j’ai réalisé que je ne me lassais jamais d'y penser. Dans d’autres domaines qui m'intéressent, il y a toujours un moment où j’ai besoin de décrocher de temps en temps. Mais avec l'escalade, jamais. Quand tu remarques que tu ne satures jamais sur un sujet, tu te dis que c’est probablement un signe très clair que c’est ton univers. C’était ce genre de petits indices, cette impression de toujours être bien, content, quand je croise des grimpeurs. Vertige Media : Tu t'es retrouvé journaliste sans avoir suivi d'études spécifiques pour ça. Est-ce que tu as ressenti une forme de syndrome de l'imposteur au début, ou est-ce que cette assurance dont tu parlais vis-à-vis du monde de l'escalade t'a suffi pour te sentir immédiatement légitime dans ce rôle ? Lucien Martinez : Franchement, zéro syndrome de l’imposteur. Ça pourrait m’arriver sur d’autres sujets, mais là, pas du tout. Déjà, j’étais un gros lecteur de presse sportive, notamment de Grimper. Et puis surtout, ça faisait quelques mois que j’écrivais déjà des articles pour eux, donc je me suis senti directement légitime. Ça s’est très bien passé. Vertige Media : Pour mieux comprendre quel profil Grimper recherchait quand ils t'ont recruté, est-ce qu'ils voulaient absolument quelqu'un qui grimpe fort ? Lucien Martinez : Je ne pense pas que c’était le plus important. Ce n’est pas fondamental en soi. Évidemment, grimper fort peut être utile ponctuellement, pour avoir une certaine expertise technique dans certains articles ou faciliter des contacts. Personnellement, ça m’a permis d’apporter une touche, un angle particulier, une sorte d’âme à certains sujets. Mais honnêtement, ce n’est pas non plus le nerf de la guerre. C’était juste une spécificité que j’avais et qui a pu donner une identité à certains articles du magazine. Mais attention, ce n’est pas une légitimité absolue. Si tu es très fort mais que tu racontes n’importe quoi, que tu ne respectes aucune règle de déontologie ou que tu mens, tu n’es pas légitime pour autant. Moi, par exemple, avant même d'être embauché à Grimper, j’avais assuré Adam Ondra à Flatanger pendant qu’il travaillait Silence. Évidemment, je ne l’ai pas grimpée, mais j’étais là, j’ai discuté avec lui, je l’ai vu dedans. Ça me donne une vraie matière, une forme de légitimité concrète. Je ne suis pas juste quelqu’un derrière un ordi qui rapporte des propos. C’est utile, mais ce n’est pas non plus vital. Vertige Media : Si tu devais retenir un moment vraiment marquant ou particulièrement satisfaisant de tes années chez Grimper, ce serait lequel ? Lucien Martinez : Ce n’est pas évident à choisir. Mais je crois que le moment le plus marquant, c’était même juste avant mon embauche chez Grimper. J’avais croisé par hasard Charles Albert à Fontainebleau. À l’époque on ne se connaissait pas très bien. Je savais qu’il travaillait sur un énorme projet, un bloc en 9A. Je lui demande où il en est, il me répond qu’il se repose aujourd'hui et va l’essayer le lendemain. Je lui demande si je peux venir le voir, il accepte. Donc le lendemain, je suis là, il fait beau, et il réussit le bloc devant moi. J’étais seul avec lui. À l’époque, le seul 9A existant, c’était Burden of Dreams. Donc ce serait le deuxième 9A du monde. J’avais l’exclusivité totale, et on avait convenu avec Grimper d’en faire la couverture du prochain numéro, sans rien dévoiler avant la sortie en kiosque. C’était fou comme expérience : l’intimité de ce moment, avoir le scoop… C’était hyper fort. Il y a eu d’autres beaux moments après, mais celui-là est resté vraiment particulier pour moi. « On a gardé une approche très conservatrice chez Grimper, toujours centrée sur les mêmes thématiques historiques. On est resté dans un esprit très communautaire, très orienté vers la grimpe outdoor » Vertige Media : Plus généralement, pendant tes six années chez Grimper, tu as vu l'escalade changer : elle est devenue un sport olympique, les salles indoor ont explosé, la communauté s'est élargie… Comment as-tu intégré ces évolutions dans la ligne éditoriale du magazine ? Est-ce que tu as l'impression d'avoir apporté quelque chose de nouveau, ou plutôt d'avoir suivi la continuité d’une certaine tradition déjà établie ? Lucien Martinez : Honnêtement, je pense que je n’ai pas apporté grand-chose à ce niveau-là. Je dirais même que je n’ai pas vraiment été à la hauteur sur cette question. On a gardé une approche très conservatrice chez Grimper, toujours centrée sur les mêmes thématiques historiques. On est resté dans un esprit très communautaire, très orienté vers la grimpe outdoor, alors que la communauté, elle, s’élargissait nettement. Vous, chez Vertige Media, vous en êtes d’ailleurs une preuve. Peut-être que rester aussi communautaire, c'était une erreur. C'est une question qu'on s'est souvent posée sans jamais vraiment trancher : fallait-il s'élargir ou non ? On n’a jamais vraiment tranché cette question, car elle soulève plusieurs enjeux. Il y a notamment une dimension économique : quelle est la bonne stratégie ? Si tu restes un magazine communautaire, un peu niche, c’est plus solide, tu gardes un lectorat fidèle qui considère vraiment Grimper comme « son » magazine. Si tu élargis trop, tu prends le risque de perdre ce lectorat historique sans pour autant séduire suffisamment de nouveaux lecteurs prêts à acheter un magazine papier. Mais honnêtement, ce n’était pas mon rôle non plus de faire des études de marché. Vertige Media : Comment tu analyses aujourd'hui l'indépendance éditoriale que tu avais vis-à-vis des annonceurs ? Lucien Martinez : Il y avait clairement une vigilance sur ce sujet, notamment par peur de la diffamation. Il fallait éviter absolument les procès. Le point sensible, c’était surtout sur les sélections de matériel : on ne pouvait pas publier une sélection matos sans solliciter nos annonceurs. Pour le reste, la vraie zone « politique », c’était surtout autour des fédérations, avec parfois des articles un peu sensibles sur les conflits internes. Mais honnêtement, ce n’était pas trop mon truc, donc sous ma direction, Grimper a été encore moins politique qu'avant. Moi, je faisais surtout du sport, du spot, des sujets de grimpe pure. Je n'ai pas souvenir d’avoir écrit quelque chose qui aurait pu réellement heurter un annonceur. « Mon rôle, c'était d’aller chercher ce qu’il y avait d'intéressant ou de beau dans l’escalade, pas de défendre une cause ou un engagement précis » Après, oui, il pouvait y avoir quelques retours gênants, du genre un athlète sponsorisé par une marque apparaissant sur une photo d’archive avec le mauvais matériel, sans les bons chaussons ou le bon baudrier. Mais je n’ai jamais été confronté à une situation où il aurait fallu couvrir un scandale majeur lié à un annonceur, comme une affaire fiscale ou sociale. Peut-être aussi parce que je ne suis simplement jamais allé sur ce terrain-là. Vertige Media : Pourtant, dans le podcast de Grimposphère, tu disais clairement qu'il y avait des sujets que vous aviez choisi de ne pas traiter, de façon tout à fait assumée, parce qu'ils auraient pu compromettre des contrats avec certains annonceurs. Ce sont bien tes mots, non ? Lucien Martinez : Oui, c'était bien mes mots. Mais attention, s'il s'agit de savoir si on a subi des ingérences directes du genre « vous ne pouvez pas écrire ça », clairement, non, ce n'est jamais arrivé. En revanche, ce qu'il y avait effectivement, c'était une forme d'auto-censure. Même si le terme est peut-être un peu fort. Disons plutôt qu'on était tellement habitués à ce cadre éditorial conservateur chez Grimper qu'on ne se posait même pas la question d'aller sur certains terrains sensibles. Ce n'était tout simplement pas dans l’ADN du magazine. Vertige Media : Justement, au fond, c'est quoi concrètement la ligne éditoriale de Grimper ? Lucien Martinez : La ligne éditoriale de Grimper, en tout cas telle que je l’ai vécue, c’est un magazine fait pour les passionnés. Ça n’a jamais été écrit officiellement, mais c’est comme ça que je l’ai ressenti : je m'adressais avant tout à une communauté de passionnés. Je ne faisais pas du journalisme « sérieux » au sens strict. Je n'étais absolument pas habité par une mission sociétale ou quoi que ce soit. Pour moi, c'était du journalisme-divertissement, sans prétention particulière. Mon rôle, c'était d’aller chercher ce qu’il y avait d'intéressant ou de beau dans l’escalade, pas de défendre une cause ou un engagement précis. Et je pense que ça se ressentait clairement dans mes éditos. Dans un 7b à Alcañiz (Espagne). © Caro Sinno Après, il faut aussi se remettre dans le contexte. Aujourd'hui, tu vois, par exemple, avec la grève chez Climb Up, c'est un vrai sujet qui secoue la communauté. Là, effectivement, la question se pose de savoir comment tu traites ça. Mais à mon époque, ce genre de situation, c'était vraiment exceptionnel. Peut-être qu'avec la croissance actuelle du marché de l'escalade et l'arrivée de gros acteurs économiques, ce type de sujets deviendra plus fréquent, mais dans mon expérience, ça n'arrivait quasiment jamais. L'univers dans lequel j'ai évolué était encore très familial, très restreint. Les acteurs se connaissaient tous plus ou moins. Vertige Media : Au fond, pendant ces six années à la tête de Grimper, quelle vision de l'escalade ou quelle idée du journalisme d'escalade as-tu cherché à défendre ? Lucien Martinez : Honnêtement, je n'ai défendu aucune vision particulière du journalisme d’escalade. Peut-être parce que je ne viens pas vraiment du milieu journalistique. Je n'avais aucun idéal spécifique à défendre. Mon seul objectif, c'était simplement de proposer des articles sympas avec de belles photos. Je ne me sentais pas investi d'une responsabilité ou d’une mission sociale particulière. Franchement, je n’ai rien défendu de particulier. Ou alors, si vraiment je dois trouver quelque chose, c’est l’idée que l’escalade peut nourrir l’âme. Qu’on peut y trouver du beau, des sensations fortes, une vraie dimension esthétique. Je crois sincèrement à ça. S’il y avait un truc que j’ai cherché à transmettre à travers Grimper, c’est peut-être uniquement ça, mais rien de plus. Bon j'ai quand même essayé d'apporter une prise de conscience écologique plus forte dans les contenus du magazine. J'ai notamment fait en sorte qu'on arrête progressivement de promouvoir les destinations exotiques lointaines, en privilégiant des lieux plus proches, plus cohérents avec une pratique responsable de l'escalade. C'était ma manière d'apporter quelque chose de nouveau, qui correspondait aussi à mes convictions personnelles. « J’ai ressenti le besoin d’aller plus loin. Même si je trouvais que la ligne conservatrice de Grimper restait pertinente, je pensais vraiment qu’il fallait être plus offensif, avoir plus d’ambition » Vertige Media : Si on en vient maintenant à ton départ de Grimper, on a beaucoup entendu : « Lucien a arrêté pour aller grimper ». On sait aussi que tu n'es pas vraiment d'accord avec cette explication... Lucien Martinez : Oui, exactement. Parce que formulé ainsi, ça pourrait laisser croire que je voulais juste m’échapper, réduire mon temps de travail ou fuir mes responsabilités, ce qui n’est absolument pas le cas. En réalité, après plus de six ans passés dans le rythme intense des bouclages, avec une ligne éditoriale assez conservatrice - ce qui n’est pas du tout un reproche, car c’était assumé et ça correspondait bien à ce qu’est Grimper - j’ai ressenti le besoin d’aller plus loin. Même si je trouvais que cette ligne restait pertinente, vu les évolutions rapides du milieu de l’escalade, je pensais vraiment qu’il fallait être plus offensif, avoir plus d’ambition. Il fallait une réflexion stratégique pour profiter de ce boom, pour développer davantage le magazine, explorer de nouveaux projets et lui donner une nouvelle dynamique. Je pensais qu'il fallait vraiment permettre au magazine de grandir. C'était logique vu l'explosion du nombre de pratiquants, de gens potentiellement intéressés. Il y avait clairement matière à toucher un public plus large. Mais entre-temps, il y a eu le rachat de l'entreprise qui possède Grimper, il y a un peu plus de deux ans. On s'est retrouvés intégrés dans une structure beaucoup plus grosse, avec des enjeux différents et plus complexes. Je tiens à préciser que mon départ ne s'est pas fait sur un conflit ou quoi que ce soit. Il n'y avait aucun problème avec le magazine en tant que tel. Je m'y sentais bien, et aujourd'hui encore, j'en reste un lecteur fidèle. Mais j'avais une vision différente, j'ai tenté de soumettre cette idée, mais elle s'est vite noyée dans les multiples enjeux d'un grand groupe, où les idées d'un rédacteur en chef pèsent finalement très peu. Je n'ai simplement pas réussi à amener cette discussion là où je l'aurais voulu. Vertige Media : Quand tu as annoncé ton départ et qu'il a fallu chercher ton successeur, est-ce que tu as participé d'une manière ou d'une autre à cette étape ? Lucien Martinez : Oui et non. En fait, mon successeur c'est Martin Baudry, et pour tout le monde c'était une évidence absolue. Il n'y a même pas vraiment eu de débat : il était disponible, c'est un excellent grimpeur et un vrai journaliste. Avant même de partir, je savais quasiment déjà que ce serait lui. Vertige Media : La dernière fois qu’on s’est parlé, tu nous disais : « Laissez-moi un peu de temps, je profite de l’oisiveté ». Aujourd'hui, tu en es toujours là ou tu commences à avoir une idée plus précise de la suite ? Lucien Martinez : Je rumine pas mal en ce moment. Je prends encore le temps de réfléchir, de peser les différentes possibilités. Là, de toute façon, j’ai quelques semaines obligatoires sans grimper, donc j’en profite pour bien y penser. Ce qui est sûr, c’est que j’aimerais garder une patte journalistique et rester dans l’escalade. Je suis aussi grimpeur, athlète d'une certaine manière, donc j’ai quelques idées de projets qui pourraient avoir une vraie valeur médiatique. Mais reste à savoir sous quelle forme les raconter : est-ce que c’est mieux en vidéo, ou en article écrit, avec des photos, sous forme de récits ? Ou même pourquoi pas en tentant moi-même les projets si j’en ai le niveau, ou alors inviter des athlètes qui résonnent avec ces idées-là... Bref, tout ça tourne pas mal dans ma tête, je fais quelques essais, mais rien n'est encore fixé.
- Cordée brune : comment le nazisme a instrumentalisé l’escalade
Escalade et nazisme. Une cordée improbable, entre orgueil racial et ivresse verticale. Sous le Troisième Reich, le rocher devient propagande, l’altitude héroïsme, et la chute glorieuse. Mais derrière les sourires figés sur pellicule et les cordes tendues comme des bras levés, qu’en était-il vraiment des grimpeurs allemands dans l'ombre de la croix gammée ? Une histoire où la poudre blanche sur les doigts cache parfois une idéologie plus sombre. (CC) Wikipédia En montagne, le danger vient souvent d’en haut. Au milieu des années 1930, pourtant, pour les grimpeurs allemands, la menace venait surtout de Berlin. Le nazisme n’a pas seulement conquis l’Europe, il a aussi tenté de conquérir les sommets, instrumentalisant l'escalade comme une démonstration de force aryenne. Pendant douze ans, les parois rocheuses se sont transformées en théâtres politiques, les ascensions en actes patriotiques et les tragédies alpines en sacrifices nationaux. Pourtant, loin de l’agitation brune, des grimpeurs continuaient d’ouvrir des voies comme autant d’échappées discrètes face à un régime où chaque geste devait servir la grandeur germanique. Vertige Media plonge aujourd’hui dans cette période trouble où l’escalade s'est trouvée encordée au nazisme, dévoilant les ambiguïtés d’un sport qui a vu ses idéaux libertaires contraints de marcher au pas. Bienvenue dans l’histoire d'une grimpe en clair-obscur. L’escalade au service du Reich : des sommets pour mieux sombrer À peine installés aux commandes du pays en 1933, les nazis transforment tous les terrains de jeu sportifs en terrains idéologiques. Football, athlétisme, natation : tout devient prétexte à forger des corps d'acier au service d'une Allemagne obsédée par la pureté raciale et la préparation guerrière. Mais parmi ces disciplines mises au pas cadencé, l’alpinisme – et par extension l’escalade, sa cousine technique et moins médiatique – fait figure de prise de choix pour les idéologues bruns. La raison ? Sur une paroi, on n’est jamais loin du mythe héroïque : l’homme, blond si possible, triomphe de la nature hostile, exhibant au passage courage, détermination et muscles bandés comme les cordes qui le retiennent du vide. Une panoplie d’attributs parfaits pour l'idéal nazi d'un homme nouveau, plus proche du demi-dieu nietzschéen que du sportif dominical. Peu importe si l’ascension se terminait parfois en fiasco – une chute mortelle sur les sommets devenait aussitôt une offrande glorieuse, preuve supplémentaire de la disposition totale du héros germanique à mourir pour sa patrie. Ainsi naît la devise emblématique de l’époque : « La paroi sera à nous, ou nous serons à elle ». Poétique façon de rappeler aux grimpeurs que leur vie appartenait désormais autant au Reich qu’à la montagne. Hans von Tschammer und Osten, maître à penser du sport nazi (Reichssportführer pour être précis, mais gardons nos forces pour les phrases longues), a rapidement flairé l’aubaine propagandiste qu’offrait la verticalité. Après l’euphorie médiatique des Jeux Olympiques de Berlin en 1936, le régime voulait d’autres sommets, moins olympiques mais plus escarpés, à conquérir devant caméras et micros. Car rien ne valait un alpiniste aryen, triomphant d’une face réputée impossible, pour vanter la supériorité génétique dont Hitler rêvait la nuit. En 1938, le Führer lui-même enfonça le clou – ou plutôt le piton – en déclarant vouloir faire des héros des montagnes les ambassadeurs itinérants de sa prétendue race supérieure. L’escalade, désormais, servirait à former les guerriers de demain en même temps qu’elle alimenterait la machine à fantasmes aryens du régime. Dès 1934, l’Himalaya devient le nouveau fantasme de grandeur du Reich, une sorte d’« Eiger des Himalayas » La grimpe n’était plus seulement un défi personnel mais un devoir national, un exercice politique en altitude. Le sport, instrumentalisé jusqu’à la corde, n’était plus un simple dépassement de soi, mais bien une ascension idéologique. Ou comment prendre de la hauteur pour toucher le fond. Propagande verticale : quand les nazis tutoyaient les sommets Pour les nazis, la montagne n’est pas qu’un paysage de carte postale, c’est un décor idéal où se joue en direct le drame nationaliste. Dès les années 1930, les sommets mythiques deviennent des scènes où triomphe l’idéal aryen – quitte à tirer un peu sur la corde (et pas seulement métaphoriquement). L’exemple le plus parlant ? La mythique face nord de l’Eiger en juillet 1938. Une ascension surmédiatisée, où quatre grimpeurs germano-autrichiens se retrouvent bien malgré eux dans le rôle d’acteurs d’une pièce politique grandeur nature. Adolf Hitler, dans son fauteuil berlinois, suit heure par heure l’ascension, faisant de cette cordée héroïque le symbole idéal de l’union germano-autrichienne fraîchement célébrée par l’Anschluss. À leur descente, Anderl Heckmair, Ludwig Vörg, Heinrich Harrer et Fritz Kasparek se voient immédiatement élevés au rang de héros nationaux, accueillis à bras ouverts par un Führer radieux lors d’un grand show politico-sportif à Breslau. Une photo célèbre immortalise le moment, transformant à jamais ces hommes en icônes instrumentalisées d’un Reich avide de mythes. Face nord de l’Eiger (CC) Wikipédia La propagande nazie ne s’arrête évidemment pas aux falaises suisses : elle s’approprie chaque victoire alpine comme autant de preuves vivantes de la supériorité aryenne. On fête ainsi les frères Schmid, conquérants de la face nord du Cervin dès 1931, ou l’Autrichien Hermann Buhl, dont l’obsession pour le Nanga Parbat germe à l’époque nazie pour éclore en 1953, longtemps après la chute du régime. Dès 1934, l’Himalaya devient le nouveau fantasme de grandeur du Reich, une sorte d’« Eiger des Himalayas » où l’Allemagne se doit d’inscrire sa domination. Lorsqu’une expédition allemande échoue dramatiquement cette année-là (10 morts, dont le célèbre Willy Merkl), le régime n’a pas honte d’en faire un récit épique, héroïsant chaque mort comme un martyr sacrificiel offert à la gloire du Reich. Pour donner du corps à ce délire vertical, on crée en 1936 la Deutsche Himalaja-Stiftung (DHS), fondation directement pilotée par le Reichssportführer von Tschammer und Osten et quelques alpinistes aussi fanatiques que zélés. Entre 1936 et 1939, la DHS organise ainsi plusieurs expéditions ambitieuses au Nanga Parbat, cumulant au passage un impressionnant bilan de victimes. La devise était limpide, quoique glaçante : « Les alpinistes gagneront de l’honneur pour l’Allemagne, ou mourront en essayant ». Un programme réjouissant, où chaque sommet vaincu valait trophée national, et chaque vie perdue un nouveau chapitre d’héroïsme morbide. En matière d’antisémitisme, certains clubs alpins germanophones n’avaient pas attendu l’arrivée du Führer pour prendre de l’avance. Évidemment, cette mise en scène repose sur une presse complaisante, prête à amplifier chaque exploit ou chaque tragédie avec un sens du dramatique à faire pâlir Hollywood. Les journaux sportifs du Reich relaient ainsi avec frénésie ces épopées alpines, servant au peuple allemand une évasion verticale qui cache mal la réalité beaucoup moins glorieuse d'un régime en quête permanente de légitimité. Même le cinéma est mis à contribution grâce à Leni Riefenstahl, réalisatrice chouchoute du Führer, dont les Bergfilme (films de montagne) façonnent l’imaginaire du grimpeur idéal : audacieux, intrépide, et surtout aryen jusqu'au bout des crampons. En Italie, alliée fidèle mais concurrente de l’Allemagne dans la course aux sommets, Riccardo Cassin triomphe des Grandes Jorasses (face nord, éperon Walker) et dédie aussitôt son exploit au sport fasciste, s’attirant les faveurs personnelles de Mussolini. Ainsi, sous le Troisième Reich, l’escalade et l’alpinisme cessent définitivement d’être de simples aventures individuelles : elles deviennent outils et otages d’une dictature prête à tout pour prouver sa grandeur, quitte à transformer les montagnes en piédestaux branlants d’une idéologie à pic. Clubs d’escalade sous contrôle : l’aryanisation par la face nord Si les nazis se sont empressés de grimper les parois pour leur propagande, ils n’ont pas tardé non plus à mettre au pas tous ceux qui les fréquentaient. Mais soyons honnêtes : en matière d’antisémitisme, certains clubs alpins germanophones n’avaient pas attendu l’arrivée du Führer pour prendre de l’avance. Dès les années 1920, bien avant le premier salut nazi officiel, des refuges alpins du Club Alpin austro-allemand (DÖAV) affichaient sans gêne des panneaux indiquant : « Les Juifs ne sont pas désirés ici ». Pire, dès 1924 – oui, neuf ans avant qu’Hitler n’empoigne les commandes – des drapeaux à croix gammée flottaient déjà sur certains chalets de montagne. De quoi sérieusement relativiser le mythe d’un alpinisme apolitique ou innocent. Après 1933, l’aryanisation des clubs alpins devient systématique et brutale. Le régime décrète l’expulsion immédiate de tous les grimpeurs juifs ou jugés politiquement suspects. Avec l’Anschluss en 1938, les clubs autrichiens sont purement et simplement fondus dans le DÖAV du Reich, nettoyés des derniers « indésirables » pour satisfaire l’idéal nauséabond du nazisme en altitude. Affiche sur les refuges du DÖAV : « Les Juifs et les membres du Club Donauland ne sont pas les bienvenus » (CC) Wikipédia Le DÖAV lui-même n’échappe pas au nettoyage idéologique. Jadis officiellement « neutre », il devient rapidement une organisation alignée à 100 % sur les dogmes du régime. Le nazisme, grand amateur d’uniformité, applique le fameux « Principe du Führer » même dans les associations sportives : chaque club doit avoir son propre petit chef, validé évidemment par le NSDAP. En 1936, la Deutsche Himalaja-Stiftung sert elle-même de courroie de transmission pour parfaire cette mise au pas. Dès lors, toutes les structures alpines – des formations de guides à la gestion des refuges – doivent impérativement servir les ambitions nationales. Les nazis avaient parfaitement compris comment mélanger plaisir sportif et endoctrinement idéologique. Dans ce contexte de contrôle total, toute organisation concurrente ou suspecte passe immédiatement à la trappe. Parmi les premiers visés, les Naturfreunde, ces « Amis de la Nature », grimpeurs et randonneurs à tendance ouvrière et proches des sociaux-démocrates, sont interdits dès 1933. Leurs refuges, les accueillants Naturfreundehäuser, sont confisqués et cédés à des groupes nazifiés, tandis que leurs membres entrent en résistance ou poursuivent clandestinement leurs activités. Certains, surnommés les « bergers rouges », prendront même le risque d’aider des persécutés à franchir discrètement les frontières en montagne – jusqu’à ce que la répression s’intensifie brutalement à la fin des années 1930. De rares petits clubs clandestins voient également le jour, comme le Kletterklub Gamsspitzler 07 en Saxe ou les Lindenbrüder Hohenstein, fondé en 1940 par d’anciens membres des Nature Friends. Ces initiatives courageuses, quoique marginales, restent très discrètes. En effet, à cette époque, la moindre cordée non contrôlée par le parti pouvait vite finir en chute libre. De manière générale, l’idéologie nazie imprègne profondément la communauté des grimpeurs et alpinistes, créant des situations ambigües. Certains, comme Heinrich Harrer ou Fritz Kasparek, héros célébrés de l’Eiger, affichent fièrement leur carte du NSDAP et rejoignent la SS. D’autres, tel Anderl Heckmair, chef de cordée pourtant glorieux à l’Eiger, restent politiquement distants. Ce dernier grimpe avant tout par passion, mais voit son exploit malgré tout happé par la machine propagandiste du Reich. D’autres encore font preuve d’un opportunisme assez banal : porter ostensiblement les symboles nazis leur ouvre des portes administratives ou financières. Ainsi, des clichés datant du début des années 30 montrent des groupes de grimpeurs saxons paradant en falaises vêtus de tenues SA, brassard à croix gammée soigneusement épinglé au bras. Le photographe Rudolf Kobach raconte même avec détachement que lui et ses camarades « s’amusaient à jouer au national-socialisme » dans ces séances très mises en scène. Une ferveur factice qui disparaîtra bien vite, laissant place à une réalité bien moins drôle : celle de la militarisation totale de la montagne, où les grimpeurs troqueront leurs brassards de théâtre pour des uniformes de guerre. Jeunesse, escalade et nazisme : la face sombre du scoutisme vertical Sous le Troisième Reich, l’escalade n’était pas seulement bonne pour la propagande. Elle était aussi idéale pour préparer discrètement la jeunesse hitlérienne à la guerre. Dès la fin des années 1930, la grimpe devient officiellement partie intégrante des programmes paramilitaires imposés aux jeunes Allemands. La Hitlerjugend ne tarde pas à proposer des sorties « nature », les fameuses Bergfahrten, où l’on apprend autant à manier les mousquetons que les fusils. En 1943, la chose devient carrément officielle : on annonce fièrement la création des Bergfahrtengruppen, des « groupes d’escalade de la HJ », destinés à entraîner la future élite militaire du Reich. Soirées techniques, séances d’escalade en falaise, puis stages prolongés en altitude : le tout supervisé par les officiers supérieurs de la Wehrmacht, histoire d’être sûr qu’aucun jeune ne passe à côté des vertus guerrières promises par le régime. Sous couvert d’améliorer la santé des travailleurs, ces escapades en montagne avaient surtout pour but de renforcer l’adhésion au régime par des expériences collectives et valorisantes. Concrètement, il s’agissait moins de former des grimpeurs que de futurs Gebirgsjäger, ces soldats d’élite spécialisés dans la guerre en montagne. L’idée ? Constituer un réservoir de jeunes recrues capables, dès leur majorité, d’affronter le froid, le vertige et les balles ennemies. Un projet qui séduit tant les généraux que l’expérience sera massivement amplifiée en 1944, même si, à ce stade, l’Allemagne était déjà plongée jusqu’au cou dans le chaos de la guerre totale. D’ailleurs, le Deutscher Alpenverein, traditionnellement perçu comme une sympathique organisation de montagnards en culottes de cuir, se retrouve lui-même chargé officiellement, de 1933 à 1945, du recrutement direct des troupes alpines. La via ferrata, l’escalade technique, les bivouacs extrêmes : autant d’activités récréatives reconverties en parcours d’obstacles militaires. Actualités concernant les dirigeants nazis et les responsables des jeunesses hitlériennes associés à l'ouverture de l'école formation dans un camp des jeunesses hitlériennes © United States Holocaust Memorial Museum Les nazis avaient parfaitement compris comment mélanger plaisir sportif et endoctrinement idéologique. Les films d’époque montrent des files joyeuses de jeunes Allemands, shorts impeccables et chants du parti à la bouche, avançant en rang serré dans les Alpes bavaroises. Derrière l’ambiance bon enfant se cachait évidemment une logique de conditionnement implacable : discipline, camaraderie virile et dépassement de soi – toutes ces qualités érigées en valeurs « typiquement germaniques ». Un film particulièrement marquant de 1941 présente même de jeunes membres de la Hitlerjugend en plein apprentissage sur une paroi rocheuse, sous l’œil attentif d’instructeurs en uniforme. En clair, ce n’était plus du scoutisme, mais un entraînement militaire déguisé en colonie de vacances. Et la jeunesse n’était pas la seule concernée. Même les adultes civils étaient invités, via des organisations aussi sympathiques que le NS-Volkswohlfahrt (« Bien-être populaire nazi ») ou la Kraft durch Freude (« La force par la joie »), à prendre un grand bol d’air frais alpin à prix très modique. Sous couvert d’améliorer la santé des travailleurs, ces escapades en montagne avaient surtout pour but de renforcer l’adhésion au régime par des expériences collectives et valorisantes. Mais dès le début de la guerre en 1939, ces charmants programmes de loisirs furent remplacés par des entraînements exclusivement militaires. Veste d'alpinisme de la ligue des jeunes filles allemandes (CC) Wikipédia L’escalade devint alors presque entièrement l’affaire des soldats, des recrues et des instructeurs. Durant la Seconde Guerre mondiale, les Gebirgsjäger allemands utiliseront largement ces techniques apprises en altitude sur les fronts montagneux – des sommets glacés du front de l’Est aux escarpements rocheux de Crète. Des alpinistes civils, même célèbres comme Heinrich Harrer – l’homme de l’Eiger, devenu membre de la Waffen-SS – ou Peter Aufschnaiter, instructeur militaire tyrolien, se retrouvent mobilisés dans cette guerre verticale. L’escalade, initialement sport d’aventure et de liberté, finira ainsi instrumentalisée jusqu’au bout de la corde par une Allemagne décidée à militariser chaque recoin de la société, même les plus vertigineux. Escalade sous le Reich : de la grimpe entre parenthèses L’escalade s’est retrouvée enrôlée dans l’idéologie du Reich, mais elle n’en a pas moins continué à vivre sa vie de manière plus discrète, loin des fanfares guerrières. Durant les années 1930, à l’écart des grandes ascensions politisées, la grimpe sportive pure – celle des falaises, des parois rocheuses et des gestes techniques pointus – poursuit tranquillement sa progression. En Saxe notamment, la légendaire Suisse saxonne (Sächsische Schweiz), terrain de jeu historique des grimpeurs allemands, reste un laboratoire d’innovation verticale. C’est ici, en 1936, que Rudolf Stolle parvient enfin à dompter la face ouest du Teufelsturm, ce monument de 40 mètres en grès lisse réputé infranchissable, établissant au passage un nouveau jalon technique (coté VIIIb sur l’échelle locale). Une prouesse accomplie en silence, loin des discours tonitruants du régime. Ironiquement, certains sites alpins bénéficieront tout de même des infrastructures construites par les nazis. Même constat dans l’Autriche annexée (désormais l’Ostmark, selon la terminologie nazie), où grimpeurs locaux continuent d’ouvrir des voies ardues dans les Alpes calcaires ou au Wienerwald, atteignant des degrés de difficulté inédits (VIᵉ et VIIᵉ UIAA). Idem du côté de la Bohême, où grimpeurs tchèques et allemands se côtoient encore sur les fabuleuses tours de grès d’Adrspach et Teplice, tentant de préserver leur passion verticale malgré la tempête politique qui fait rage autour d’eux. Mais avec l’arrivée de la guerre en 1939, cette bulle d’insouciance éclate brutalement. Les falaises autrefois grouillantes de passionnés se vident, jeunes grimpeurs et alpinistes étant massivement mobilisés au front. Les rares parois encore fréquentées servent surtout de terrains d’exercices militaires. On est loin de l’ambiance détendue d’une séance de grimpe loisir – ici, le rocher est devenu une affaire sérieuse, voire carrément stratégique, surtout dans les Alpes où les voies peuvent croiser des lignes de défense ou des théâtres de combat. En France occupée, la grimpe survit en mode discret et artisanal, à l’image des pionniers du bloc comme Pierre Allain, qui continue à fréquenter Fontainebleau malgré les pénuries et restrictions qui rendent tout déplacement en montagne compliqué. C’est justement ce même Pierre Allain qui, en 1935, invente le chausson d’escalade à gomme adhérente, révolution technique majeure pour la discipline. Quatre ans plus tard, il conçoit aussi un mousqueton en alliage d’aluminium, innovation géniale qui ne se diffusera véritablement qu’après-guerre, faute de moyens industriels. Ces avancées témoignent d’une communauté grimpeuse active et ingénieuse, mais contrainte d’évoluer discrètement, à l’ombre du Reich et de ses obsessions militaires. Ironiquement, certains sites alpins bénéficieront tout de même des infrastructures construites par les nazis : refuges flambant neufs, routes spectaculaires ou téléphériques de prestige, tels que celui du Kehlstein (« Nid d’Aigle », 1938) ou la route alpine du Grossglockner (1935). Évidemment, ces réalisations visaient surtout à épater les foules ou à faciliter les mouvements militaires ; mais pour les grimpeurs, ce luxe inattendu leur permettait parfois d’accéder à des parois auparavant quasi-inaccessibles. Ce serait un raccourci paresseux de conclure que l’escalade n’existait plus vraiment à l’époque nazie. Elle continuait bel et bien d’exister, mais elle se retrouvait simplement fondue dans le vaste creuset de l’alpinisme officiel. Enfin, une poignée de grimpeurs talentueux traverse tant bien que mal la période, conservant précieusement leurs connaissances techniques jusqu’à la fin du conflit. Après 1945, ces experts rescapés, comme Anderl Heckmair (oui, encore lui), vont transmettre leur savoir à une nouvelle génération libérée, participant ainsi au renouveau de l’escalade allemande et autrichienne d’après-guerre. La grimpe, enfin débarrassée des relents idéologiques du Reich, retrouvera peu à peu son esprit d’origine : celui d’un jeu exigeant mais libre, où la seule lutte qui vaille est celle contre la gravité – et surtout pas contre l’Histoire. Escalade vs Alpinisme sous le nazisme : la grande paroi contre la petite falaise Sous le Troisième Reich, tout le monde était censé marcher droit, même en montagne. Mais, clairement, toutes les grimpes ne se valaient pas. Aux yeux des nazis, l’alpinisme XXL, celui des faces nord mythiques et des sommets himalayens, représentait le summum de l’héroïsme aryen. Gravir une paroi invincible était la parfaite métaphore d’une Allemagne que rien ne pouvait arrêter – ni la roche, ni le froid, ni la mort. L’Eiger en 1938, les tentatives répétées et mortelles au Nanga Parbat : ces expéditions monumentales devinrent de véritables blockbusters idéologiques orchestrés, financés, et exploités par le régime. Hitler lui-même distribuait accolades et poignées de main aux héros de ces « exploits nationaux », voyant en eux les ambassadeurs idéaux de sa folie expansionniste. En prime, l’alpinisme offrait aux militaires des cartes stratégiques inédites et un vivier parfait pour les futures troupes d’élite alpines. Autrement dit, grimper un sommet vierge servait autant l’égo du Führer que la logistique du front. Face à ce spectacle grandiose et tragique, l’escalade pure – celle des falaises locales, des tours rocheuses, des blocs techniques – faisait figure de parent pauvre. Jamais célébrée par la propagande, elle restait dans l’ombre, cantonnée à un rôle secondaire : vivier discret de formation technique, activité paramilitaire pour la jeunesse hitlérienne, ou simple entraînement préparatoire aux grandes aventures alpines. Sous le Reich, personne n’applaudissait une « première » dans une falaise inconnue, aucun journal n’en faisait sa une. Ces performances discrètes, réalisées par quelques passionnés dans les tours de grès saxonnes ou les rochers calcaires bavarois, n’intéressaient guère un régime en quête permanente de symboles grandioses. Pourtant, ce serait un raccourci paresseux de conclure que l’escalade n’existait plus vraiment à l’époque nazie. Elle continuait bel et bien d’exister, mais elle se retrouvait simplement fondue dans le vaste creuset de l’alpinisme officiel. À cette époque, la frontière entre grimpe sportive et alpinisme engagé restait d’ailleurs assez floue : grimper l’Eiger ou les Drus exigeait autant de technique verticale que d’endurance en haute montagne. Les nazis, pas vraiment adeptes des nuances subtiles, considéraient tout cela comme une seule et même chose : une « performance de montagne » destinée à prouver la supériorité génétique du peuple allemand. Ainsi, l’escalade ne disposait ni d’une organisation nationale dédiée, ni d’une fédération autonome. Elle relevait entièrement du Club Alpin ou des sections montagne de la Hitlerjugend. Ce n’est qu’après-guerre, loin des cris de propagande et des slogans guerriers, qu’elle commencera timidement à s’émanciper : création de clubs spécialisés, rédaction de topos spécifiques, apparition d’une identité propre. En résumé, sous le nazisme, l’alpinisme fut le porte-drapeau flamboyant et sinistre de l’idéologie verticale du régime, tandis que l’escalade resta une activité fonctionnelle, presque marginale, pratiquée par des passionnés souvent hors des projecteurs. Malgré l’emprise idéologique du Reich – exclusions des grimpeurs juifs, encadrement militaire, pressions politiques constantes – ces amoureux du rocher continuèrent discrètement à tracer leurs voies, préserver leur savoir-faire et faire progresser techniquement leur discipline. L’escalade sous Hitler fut donc paradoxale : contrainte à l’obscurité par un régime obsédé par la grandeur, elle réussit malgré tout à progresser en silence, attendant patiemment que la tempête passe pour retrouver enfin son identité véritable – libre, inventive et irrévérencieuse.
- Grimpeuses 2025 : un espace qui fissure le récit dominant
Les 4 et 5 octobre, entre Arkose Nanterre et la forêt de Fontainebleau, Grimpeuses revient pour une deuxième édition francilienne. Plus qu’un simple rendez-vous de grimpe, c’est un laboratoire vertical : ici, les femmes n’attendent pas la permission pour prendre leur place. © Loïc Lemahieu On pourrait croire que l’escalade, sport de liberté par excellence, aurait naturellement produit un espace égalitaire. Après tout, une prise est une prise, que le rocher ne distingue pas du reste. Sauf que dans la réalité, la grimpe s’écrit encore majoritairement au masculin : héros solitaires, récits virils, légendes bâties à coups de premières. Grimpeuses naît précisément de ce décalage. Non pas pour colorier les marges, mais pour réécrire la partition, montrer que l’inclusif ne se décrète pas : il se construit, bloc après bloc, discussion après discussion. Aux origines d’un collectif vertical L’idée de Grimpeuses émerge en 2018, presque comme une évidence. Si les femmes peuplent les salles, pourquoi restent-elles si peu visibles sur les falaises et dans les récits ? La réponse fut d’abord un rendez-vous intimiste à La Capelle, puis d’autres formats : des week-ends entiers à Ailefroide, une première édition parisienne, et même des stages réguliers. Toujours le même fil rouge : créer un espace en mixité choisie, où la progression technique dialogue avec la prise de parole. En juin dernier, à Ailefroide, elles étaient cinquante-six, malgré une météo dantesque, à enchaîner ateliers, débats et même une jam session improvisée. En octobre, le projet revient en Île-de-France pour une deuxième édition francilienne, avec un programme pensé comme un aller-retour entre salle et forêt, crashpads et discussions, magnésie et idées. Samedi à Nanterre : la cathédrale de béton Samedi matin, Arkose Nanterre. L’odeur de café se mélange à celle, plus persistante, de la magnésie. Les crashpads claquent mollement, les chaussons crissent sur le béton ciré. Mais quelque chose change : les groupes se forment sans hiérarchie tacite, l’ambiance est sérieuse sans être compassée. © Victoire de Parscau La matinée déroule son lot d’ateliers : échauffements, grimpe coachée par niveaux, discussions improvisées entre deux tentatives. L’après-midi, les tables rondes prennent le relais, transformant la salle en agora où l’on parle autant d’engagement que de méthode de bloc. Et pour clore la journée, le spectacle UPossible d’Eline Le Menestrel, qui brouille les frontières entre récit intime, performance artistique et manifeste politique. On y grimpe avec des phrases, on chute dans des silences, on cherche des prises dans ses propres failles. Puis vient le relâchement : apéro, jeux, magnésie incrustée jusqu’aux cuticules. Dimanche à Fontainebleau : retour au grès Le lendemain, changement radical. Exit le béton calibré, place au chaos organique de Mont Ussy. Fontainebleau, ce temple du bloc à ciel ouvert, devient le prolongement naturel du projet. Sous les chênes, les crashpads s’empilent, les semelles se chargent de sable, le grès râpe les doigts. Le matin, on grimpe encadré. À midi, pique-nique partagé. Puis les tables rondes s’installent au milieu des arbres, pour parler écologie. Parce qu’on ne peut pas aimer un site et le piétiner. Parce que grimper en forêt oblige à penser au vivant. L’après-midi, grimpe libre : chacune se lance, chute, recommence. La forêt se transforme en place commune, où l’expérience collective compte autant que la réussite individuelle. Quatre invitées, quatre trajectoires Grimpeuses ne se contente pas d’afficher des slogans, il les incarne. Cette édition réunit quatre grimpeuses dont les parcours déplacent les lignes : Eline Le Menestrel sillonne l’Europe à vélo, reliant escalade, écologie et liberté. Son spectacle, comme sa pratique, montre que grimper est un acte politique. Soline Kentzel vit sa grimpe comme une fugue. Grandes parois, expés en autonomie, traversées océaniques : elle défend une pratique joyeuse, sobre et collective. Svana Bjarnason, ses contenus mettent des mots sur l’invisible : la place des femmes dans un milieu qui se prétend inclusif. Elle milite pour une escalade joyeuse, politique, résolument partagée. Caroline Ciavaldini, enfin, relie passé et futur. Ancienne compétitrice, aujourd’hui exploratrice de voies engagées, elle incarne une pratique exigeante, éthique, profondément humaine. Plus qu’un festival : une réécriture collective Réduire Grimpeuses à un « festival féminin » serait une erreur de jugement. Ici, la progression ne se mesure pas en cotations mais en audace. Les débutantes y trouvent autant leur place que les bloqueuses confirmées. Tomber devient une normalité, recommencer une victoire. Dans un univers où la performance sert trop souvent de hiérarchie implicite, Grimpeuses propose un autre système de valeurs. On apprend à poser un talon, certes, mais surtout à poser les bases d’un autre récit. Les femmes ne sont pas des exceptions : elles sont le cœur battant d’une pratique qui n’appartient à personne. Vertige Media, compagnon de cordée Si Vertige Media s’associe officiellement à cette édition, ce n’est pas pour cocher la case diversité ni pour ajouter un logo en bas d’une affiche. C’est parce que nous reconnaissons dans Grimpeuses ce que nous défendons : une grimpe qui dépasse le simple geste sportif, qui refuse les silences, qui interroge nos imaginaires. © Victoire de Parscau Soutenir Grimpeuses, c’est affirmer que la visibilité des femmes n’est pas une faveur mais une évidence. Que l’écologie n’est pas un supplément d’âme mais un socle. Que la grimpe, enfin, peut être à la fois plaisir, performance et politique. Bref, que les murs sont faits pour être grimpés, et parfois pour être abattus. Rendez-vous au pied du bloc Les 4 et 5 octobre, entre Arkose et Fontainebleau, Grimpeuses propose deux jours de grimpe et d’échanges, de sueur et de feuilles mortes. Deux jours pour apprendre à grimper autrement, mais surtout pour penser la grimpe autrement. Parce qu’au fond, la première prise, c’est toujours celle qu’on ose saisir. 👉 Infos et inscriptions : www.grimpeuses.com/paris2025
- « La fleur des huit montagnes » : Paolo Cognetti à la verticale du cinéma
Après avoir tutoyé les sommets littéraires avec 'Les huit montagnes', Paolo Cognetti prend cette fois la caméra pour tracer son propre itinéraire documentaire. Dans 'La fleur des huit montagnes', il nous embarque au cœur du Mont Rose, sur ses traces intimes, pour raconter une montagne qui change, des vies suspendues, et notre époque en plein vertige écologique. Un premier film brut et sensible, fidèle à l'écrivain : à la fois minimaliste et intense. © Fiore Mio On le savait écrivain, contemplatif, volontiers sauvage et surtout très peu porté sur la célébrité. Mais voilà que Paolo Cognetti dégaine une caméra et s’invente réalisateur. Ce documentaire, il ne pouvait pas le confier à d’autres mains que les siennes : trop personnel, trop urgent. Alors il filme comme il écrit, sobrement, patiemment, avec cette authenticité abrupte qui lui est propre. La fleur des huit montagnes (Fiore mio), prolongement intime et naturel de son roman à succès, est une invitation à marcher avec lui, à ralentir le pas, pour mieux comprendre sa montagne et peut-être, au passage, un peu mieux notre époque. Genèse à l'italienne Été 2022, la chaleur plombe le Val d’Aoste. Une sécheresse tenace coupe net l’eau du chalet d’Estoul où Cognetti s’est réfugié pour fuir Milan, la ville, les gens, le bruit du monde. C’est le déclic. « Ma montagne était en train de changer, elle devenait méconnaissable », explique l'auteur. Plutôt que de subir, il empoigne une caméra, enrôle Ruben Impens (le directeur photo du film tiré de son roman), embarque son chien Laki dans la combine, et part à la rencontre de celles et ceux qui vivent là-haut toute l’année. Résultat : un documentaire brut, d’une beauté à couper le souffle, sobre comme une cabane d’altitude, sans fioritures ni triche, juste l’alpin brut. Présenté devant une foule de 8 000 spectateurs au Festival de Locarno en août 2024, puis en Italie et en Pologne (Millennium Docs Against Gravity, mai 2025), le film prend doucement sa route. Mais inutile pour l'instant de chercher à le streamer : Cognetti reste fidèle à lui-même, discret, privilégiant encore les festivals et salles obscures. Le grand public attendra début 2026. Cognetti, des mots aux sommets Paolo Cognetti, on l’a d’abord connu pour ses romans. Et quels romans ! Les huit montagnes, son chef-d’œuvre paru en 2016, était une ode puissante à l’amitié, au rapport complexe père-fils et à ces montagnes qui nous élèvent ou nous brisent, au choix. Son écriture délicate et nerveuse, au rythme lent, avait valu au livre une avalanche de prix : Strega en Italie, Médicis en France, deux millions d’exemplaires vendus, une adaptation cinéma récompensée à Cannes… L'homme ne faisait pas les choses à moitié. Pas de drone ni de slow-motion pompeux, juste une caméra à hauteur d’homme et de montagne. C’est brut, c’est beau, et ça pique juste là où il faut. Mais au fond, Cognetti a toujours été un cinéaste qui s'ignorait. « Je décris ce que je vois comme un réalisateur », disait-il déjà à la sortie de son roman. C’était écrit : tôt ou tard, il finirait derrière une caméra. Avec La fleur des huit montagnes, le voilà enfin dans son élément naturel, transformant ses visions littéraires en images bien réelles. Un regard brut sur la montagne qui bouge Sur l’écran, pas de grands discours sur l'écologie ni de sermons culpabilisants sur l’état du monde. Juste des hommes et des femmes authentiques, filmés au naturel, dans leur quotidien. Une gardienne de refuge, un artisan du bois, une yogi d’altitude, ou encore un cuistot népalais perdu dans les Alpes… Tous racontent leur vie suspendue, là-haut. Le film respire au rythme de leurs confidences simples mais puissantes : « Quand la montagne dira stop, elle continuera sans nous », souffle Marta, la gardienne de refuge. Cognetti l’écoute sans la contredire. On ne débat pas avec la vérité quand on la côtoie tous les jours. Le Mont Rose, ce territoire entre Piémont et Val d’Aoste, est bien plus qu’un décor, c’est un personnage en soi. La presse spécialisée est unanime : le film de Cognetti évite habilement le piège du documentaire esthétisant, préférant un réalisme pur, sans fard. Pas de drone ni de slow-motion pompeux, juste une caméra à hauteur d’homme et de montagne. C’est brut, c’est beau, et ça pique juste là où il faut. Entre les lignes du livre et les images du film Ceux qui ont lu Les huit montagnes reconnaîtront immédiatement le décor, mais surtout l'esprit. On y retrouve le même rapport intime à la montagne, cette dualité entre l’enracinement nécessaire et le besoin de partir ailleurs. Mais là où le roman suivait une fiction intimiste, entre les trajectoires croisées de deux amis, le documentaire s’ancre dans une réalité tangible, celle de Paolo Cognetti lui-même et de ses rencontres authentiques en montagne. Cognetti y filme comme il écrit, avec sincérité, humilité et sens aigu du détail qui tue. D’un côté, un récit d’apprentissage sensible où la montagne servait de décor métaphorique aux choix existentiels des héros. De l’autre, un regard direct, cru parfois, où la montagne n’est plus un symbole mais une réalité immédiate : glaciers fondants, villages désertés, quotidien incertain mais assumé de ceux qui restent. Avec ce documentaire, Cognetti confirme ce qu'on pressentait depuis longtemps : le Mont Rose, ce territoire entre Piémont et Val d’Aoste, est bien plus qu’un décor, c’est un personnage en soi. Complexe, exigeant, attachant. La montagne cognettienne dans toute sa splendeur et toute sa dureté. En attendant la suite Pour l'heure, aucune sortie officielle en streaming ou en salle grand public en France. On le voit en festivals, ou on ne le voit pas encore. Une démarche presque provocante à l'ère du tout-immédiat. Mais Cognetti n’a jamais fait dans la facilité. Peut-être même que l’attente est voulue. Qu’il cherche, consciemment ou non, à reproduire ce sentiment de solitude patiente propre aux marcheurs d’altitude. Quoi qu’il en soit, début 2026 semble un horizon réaliste pour enfin découvrir ce film ailleurs que dans des projections confidentielles. La fleur des huit montagnes est une parenthèse bienvenue, un geste artistique qui ne se précipite pas. Cognetti y filme comme il écrit, avec sincérité, humilité et sens aigu du détail qui tue. Si son roman était déjà culte, son documentaire s’annonce comme un compagnon nécessaire, une œuvre à part entière, un complément brut qui ne dénature rien mais enrichit tout. C'est Cognetti tel qu'on l'aime, simple et profond à la fois, sans artifices.
- Les Éditions Paulsen et Guérin : une alliance au sommet de la littérature alpine
Les Éditions Paulsen, créées en 2005 par l’éditeur suédois Frederik Paulsen, se sont rapidement imposées comme une référence dans les domaines de l’aventure, de la nature et de la littérature de voyage. Leur ambition : proposer des récits exigeants qui célèbrent l’esprit d’exploration et la transmission des savoirs. En 2015, Paulsen franchit une étape importante en rachetant les Éditions Guérin , fondées en 1995 par Michel Guérin à Chamonix. Célèbres pour leurs « livres rouges » reconnaissables entre tous, les Éditions Guérin étaient devenues une référence pour les passionnés d’alpinisme et de montagne, publiant des textes marquants de figures comme Gaston Rébuffat, Lionel Terray ou Reinhold Messner. Cette acquisition a permis de préserver une maison d’édition emblématique, en difficulté financière après le décès de son fondateur en 1996, tout en lui offrant un nouvel élan. Les livres rouges Guérin sont restés au cœur du catalogue, intégrés à l’univers Paulsen sans perdre leur identité singulière. Aujourd’hui, l’alliance Paulsen–Guérin représente un patrimoine éditorial unique : un catalogue qui combine récits d’exploration, biographies d’alpinistes, essais sur la montagne et œuvres littéraires d’auteurs contemporains. Cette union témoigne d’une volonté commune : célébrer la beauté, la grandeur et parfois la rudesse des sommets à travers des ouvrages d’exception. Grâce à ce rapprochement, les Éditions Paulsen ont consolidé leur rôle de référence dans l’édition de montagne et d’aventure. Leur catalogue illustre une conviction simple mais essentielle : au-delà des exploits, ce sont les récits qui font vivre l’esprit de l’alpinisme et de l’exploration.
- Les Éditions Paulsen : l’aventure éditoriale au service de l’exploration
Les Éditions Paulsen , fondées en 2005 par Frederik Paulsen, sont une maison d’édition française singulière dans le paysage littéraire. Spécialisées dans l’aventure, la nature, l’exploration et la littérature de voyage, elles se distinguent par une ligne éditoriale qui fait la part belle aux grands espaces et aux destins hors norme. Dès leurs débuts, les Éditions Paulsen ont cherché à renouer avec l’esprit des pionniers : raconter le monde à travers celles et ceux qui l’explorent. Loin d’un simple goût pour l’exotisme, la maison cultive une approche exigeante, ancrée dans la tradition des récits de voyage et attentive aux enjeux contemporains liés à l’environnement et à la transmission culturelle. En 2015, une étape décisive est franchie avec l’intégration des Éditions Guérin, fondées vingt ans plus tôt par Michel Guérin. Cette maison était déjà une référence pour les amateurs d’alpinisme et de montagne grâce à sa mythique collection des « livres rouges ». En réunissant ces deux catalogues, Paulsen a enrichi son identité d’une dimension alpine forte, tout en préservant l’âme et l’exigence éditoriale propres à Guérin. Aujourd’hui, les Éditions Paulsen poursuivent leur développement avec une ouverture vers de nouveaux horizons. En mai 2023, elles ont inauguré une collection de fiction intitulée « La Grande Ourse », pensée comme un prolongement littéraire de l’aventure, où les romans dialoguent avec l’histoire et la réalité. Le lancement de cette collection avec Ravage de Ian Manook illustre cette volonté de conjuguer exigence littéraire et ouverture à de nouveaux lecteurs. Le catalogue Paulsen réunit aussi bien des figures historiques, comme Alexandra David-Néel, que des explorateurs contemporains tels que Jean-Louis Étienne. À travers ces publications, la maison s’impose comme un lieu de mémoire et de transmission, où la littérature permet de prolonger l’expérience de l’aventure et de rendre hommage à celles et ceux qui repoussent les limites du connu. Si les chiffres économiques rappellent les difficultés inhérentes au secteur de l’édition indépendante, la force des Éditions Paulsen réside dans leur constance : une exigence éditoriale, un soin apporté aux textes et à la fabrication, et la conviction que l’aventure, qu’elle soit polaire, alpine ou intérieure, mérite d’être racontée avec justesse et profondeur. En moins de vingt ans, Paulsen a su s’imposer comme une maison incontournable pour qui s’intéresse à la littérature d’exploration. Ses ouvrages, qu’ils relatent des expéditions en haute montagne, des traversées polaires ou des voyages au long cours, rappellent qu’au-delà des exploits, c’est la puissance des récits qui ouvre des horizons et nourrit l’imaginaire.
- Lignes de vie : Antoine Le Menestrel invite Nanterre à lever la tête
Le 30 août, à Nanterre, Antoine Le Menestrel et sa compagnie Les Lézards Bleus présenteront Lignes de vie. Plus qu’un spectacle, une traversée où le public marche aux côtés des interprètes, et où les murs deviennent partenaires de danse. Dans le nouveau quartier des Groues, encore en quête de mémoire collective, cette performance vient inscrire une première histoire, faite de gestes suspendus et de regards transformés. © Nathalie Sternalski Il ne s’agit pas d’un spectacle au sens classique. Lignes de vie est une traversée : la ville devient scène, le spectateur devient marcheur. Le 30 août, à Nanterre, dans le nouveau quartier des Groues, Les Lézards Bleus vont grimper, courir, se suspendre, et redonner au béton une fonction que l’architecte n’avait pas prévue : celle de provoquer de l’émotion. Une émotion qui ne se raconte pas, mais qui se vit sur place. Antoine Le Menestrel : du rocher au béton, sans corde de rappel Dans les années 80 et 90, Antoine Le Menestrel ne se contentait pas de « faire des perfs » : il sculptait des ascensions comme d’autres écrivent des poèmes. Grimpeur de haut niveau, ouvreur, performeur avant l’heure, il avait cette manière singulière de voir chaque voie comme un récit. Puis, alors que beaucoup auraient capitalisé sur leur palmarès, lui a tourné la page… pour en écrire une autre, plus vaste. La falaise restait dans son corps, mais son regard, lui, s’est posé sur les murs de la ville. Ce virage l’a conduit à inventer la « danse de façade » : une discipline hybride, qui n’imite ni l’escalade pure ni la danse académique, mais qui puise dans les deux pour créer un langage inédit. Les murs deviennent des partenaires, les rebords, des répliques, les gestes, des phrases. Depuis, Antoine parcourt le monde avec sa compagnie, Les Lézards Bleus, pour amener la verticalité là où personne ne l’attend, et prouver qu’elle ne se résume pas à un sport ou à un loisir : c’est un état d’esprit. Lignes de vie : marcher, grimper, raconter Lignes de vie n’est pas une pièce que l’on regarde assis sur un siège numéroté. C’est une traversée, un déplacement collectif où le public suit les interprètes dans un quartier, un bâtiment, un espace à ciel ouvert. Les cinq danseurs-traceurs ne viennent pas « faire le show » : ils viennent dialoguer avec l’architecture. Chaque prise, chaque saut, chaque suspension est une réponse à une forme, une texture, une ouverture. Le parkour devient ici une grammaire, et la danse, une ponctuation. Le public, lui, vit l’expérience au rythme de la déambulation. Parfois proche, parfois à distance, il se laisse surprendre par un mouvement sur un mur qu’il croyait inaccessible, par une silhouette suspendue là où son œil n’avait jamais regardé. Lignes de vie n’est pas pensé pour la caméra : il est pensé pour l’instant, pour l’énergie qui circule entre les corps, le mur et les spectateurs. Les Groues : un terrain neuf à désordonner Le quartier des Groues, à Nanterre, c’est l’urbanisme contemporain dans toute sa maîtrise : 65 hectares en reconversion, un mélange de logements, de bureaux, d’espaces verts, reliés à la future gare du RER E Nanterre-La-Folie. Pensé pour accueillir 12 000 habitants d’ici 2030, il affiche des façades propres, des perspectives soignées, des circulations fluides. En somme, un espace idéal… peut-être trop idéal. C’est là que réside l’enjeu : comment introduire de la vie dans un lieu qui n’a pas encore de mémoire collective ? En investissant les Groues avec Lignes de vie, Les Lézards Bleus viennent inscrire une première histoire. Une diagonale sur un mur, un saut entre deux balcons, une pause en équilibre sur un rebord : autant de gestes qui, pour ceux qui les verront, feront partie de la cartographie intime du quartier. Quand, plus tard, ces spectateurs reviendront, ils ne verront pas seulement du béton. Ils se souviendront d’un corps qui l’a habité autrement. Une tournée mondiale… et locale à la fois Depuis sa création, Lignes de vie a voyagé. Maroc, Belgique, Espagne, Royaume-Uni… Chaque ville offre un vocabulaire différent. Les façades en pierre de Rabat ne parlent pas comme les briques rouges de Stockton-on-Tees, et encore moins comme les balcons de Port-de-Bouc ou les volumes italiens de la Festa di Roma. Antoine et ses interprètes adaptent leur langage à chaque nouvelle page architecturale, réécrivant sans cesse le spectacle. Mais chaque représentation est aussi profondément ancrée dans son lieu. C’est ce paradoxe qui fait la force du projet : être capable de voyager dans le monde entier, tout en restant, à chaque fois, absolument spécifique à l’endroit où il se joue. Le 30 août, ce sera donc une version unique, façonnée pour les Groues, et qui ne se rejouera jamais à l’identique. Un geste artistique et politique Pour Antoine, « tracer » ne consiste pas à laisser une marque visible. C’est changer un regard. Quand on a vu un corps courir le long d’une façade, on ne regarde plus jamais ce mur de la même façon. C’est une manière douce, mais radicale, de réappropriation de l’espace public. Ici, la politique n’est pas dans le slogan, mais dans l’usage. Et cette politique-là est contagieuse : elle invite chacun à imaginer d’autres façons de se déplacer, de vivre, de s’arrêter. Lignes de vie est un spectacle, oui, mais c’est aussi un acte d’ouverture : ouvrir des chemins invisibles dans des lieux qui semblaient fermés, ouvrir des possibles là où tout semblait réglé. Informations pratiques : 📅 Samedi 30 août – 18h15 📍 Quartier des Groues, Nanterre (secteur Hanriot / Jardin des Rails) 🎟️ Gratuit – durée : environ 1h 🚆 RER E Nanterre-La-Folie, tram, bus Ne venez pas « voir » Lignes de vie. Venez le vivre. Marchez, suivez, levez la tête. Et repartez avec l’impression que, peut-être, votre propre ville peut aussi s’habiter autrement.
- Payer les ouvreurs au pourboire : le très mauvais tips
Et si, demain, votre salle d’escalade vous proposait de glisser un pourboire à l’ouvreur·se, comme on le ferait pour un·e serveur·se ou un·e chauffeur·se de taxi ? Aux États-Unis, l’idée a déjà pris la forme d’une application mobile, Tip Your Setter. Une innovation présentée comme un geste de reconnaissance, mais qui, à y regarder de plus près, révèle bien plus sur la précarité d’un métier essentiel et sur la tentation de déléguer au·à la client·e ce que l’employeur·se ne veut pas assumer. © Tip Your Setter Un lundi soir, vous arrivez à la salle. L’odeur de magnésie flotte dans l’air, les crash pads amortissent les chocs, les prises flambant neuves dessinent un bloc qui attire immédiatement votre regard. Vous l’essayez, tombez, riez, recommencez. La séquence parfaite : une idée brillante d’ouvreur·se, quelques prises bien placées, ce mélange d’ingéniosité et de cruauté qui vous donne envie de revenir. Et puis, au moment de ranger vos affaires, un QR code sur le mur : « Aimez-vous cette ouverture ? Tipez son·sa ouvreur·se. » Bienvenue dans la grimpe version tip culture. Ce n’est pas une fiction : aux États-Unis, un grimpeur et développeur new-yorkais a lancé en juillet 2025 Tip Your Setter, une appli pour rémunérer directement l’ouvreur·se qui a imaginé votre projet du soir. Dans un pays où le pourboire est devenu une seconde monnaie, l’idée s’intègre naturellement. Mais dans la communauté, le débat fait rage : reconnaissance ou régression sociale ? Les ouvreur·ses, ces architectes invisibles On pourrait croire que les ouvreur·ses travaillent dans l’ombre. C’est faux : leur travail est sous vos yeux, sur chaque mur, chaque bloc, chaque mouv’ qui vous fait douter de vos abdos ou de votre lecture. Mais eux·elles, on ne les voit pas. Un matin à l’aube, perché·e·s sur une échelle, « choqueuse » en main, perçant, brossant, testant, modifiant. Puis disparaissant avant que la salle ne se remplisse. En France, certain·e·s sont salarié·e·s — à temps plein ou partiel —, d’autres travaillent en indépendant·e, souvent en micro-entreprise. Les premier·e·s jonglent entre leurs ouvertures et d’autres missions (accueil, maintenance, animation), les second·e·s enchaînent les contrats ponctuels, parfois pour des tarifs figés depuis des années. La passion compense souvent la paie, mais à quel prix ? Un bloc réussi ne se mesure pas seulement en nombre de prises : il a un coût en créativité, en sueur, et parfois en santé physique. Tip Your Setter : l’idée qui grimpe outre-Atlantique Aux États-Unis, Tip Your Setter a débarqué sur l’App Store le 22 juillet 2025. Concept : vous scannez le bloc ou la voie, choisissez un montant, et hop — l’ouvreur·se reçoit votre pourboire, moins 10 % de commission prélevés par l’application. Un intermédiaire de plus dans un monde qui en compte déjà trop, mais qui s’adosse à une culture où le pourboire est une norme sociale quasi automatique. © Tip Your Setter Sauf que l’escalade n’est pas la restauration. Dans un restaurant, le pourboire vient compléter un salaire horaire souvent ridicule. En salle, rien n’oblige — pour l’instant — à intégrer les ouvreur·ses dans cette catégorie de travailleur·ses « à pourboire ». Mais le risque est clair : en introduisant ce modèle, on offre aux employeur·ses une excuse parfaite pour geler ou baisser les rémunérations de base, en comptant sur la générosité des client·es pour combler le vide. La précarité derrière la prise Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon le Climbing Business Journal, un·e ouvreur·se junior américain·e commence autour de 16 $/h. Un·e Head Setter expérimenté·e gagne mieux, mais rarement de quoi rivaliser avec le coût de la vie dans les grandes villes. En France, les grilles salariales sont floues, les contrats précaires fréquents. Côté indépendant·es, les tarifs tournent souvent entre 200 et 300 € la journée, selon l’expérience, la région et le type d’ouverture. Des montants qui, rapportés aux exigences physiques et techniques du métier, restent modestes — et qui, dans bien des cas, n’ont pas bougé depuis des années. Alors, bien sûr, un billet glissé en douce ou une bière offerte, ça fait plaisir. Mais quand ce geste devient structurel, il masque un problème : le manque de reconnaissance financière par celles et ceux qui tirent réellement profit des ouvertures — les exploitant·es de salles. Et dans ce jeu, les applis comme Tip Your Setter peuvent vite devenir un pansement sur une fracture ouverte. La culture du tip : un virus américain ? Dans les cafés, les bars, les taxis, les livreur·ses, les coiffeur·ses : aux États-Unis, le pourboire est partout. Ce qui était à l’origine un geste de gratitude s’est transformé en obligation sociale. Dire non à l’écran qui vous propose 20 % ? Culpabilité garantie. Ce mécanisme a permis à certain·e·s employeur·ses de transférer une partie de la rémunération sur les épaules des client·es, tout en gardant le contrôle sur le coût du travail. Appliquer cette logique à l’escalade, c’est jouer avec le feu. Car la salle, ce n’est pas juste un lieu de pratique, c’est une entreprise avec un abonnement, des marges, et une main-d’œuvre qualifiée. Et faire croire que le pourboire est un plus, c’est ouvrir la porte à un modèle où la reconnaissance financière de l’ouvreur·se dépend plus de la sympathie du·de la grimpeur·se que de la responsabilité de l’employeur·se. Pourquoi ça nous concerne aussi En France, la culture du pourboire est beaucoup moins intégrée, mais elle n’est pas absente. Et dans un marché de la salle en pleine expansion, avec une pression croissante sur les coûts, la tentation d’externaliser le « merci » pourrait émerger. Certain·e·s ouvreur·ses, déjà payé·e·s à la prestation, pourraient voir leurs tarifs stagner au prétexte que « les grimpeur·ses peuvent compléter » La frontière est fine entre reconnaissance libre et substitution au revenu. Et il faut le dire clairement : l’ouvreur·se n’est pas un·e figurant·e qu’on remercie à la volée. C’est l’architecte du jeu, le·la metteur·se en scène de vos réussites et de vos échecs. Il·elle mérite une rémunération stable, juste, et garantie — que ce soit par une fiche de paie ou par un contrat digne de ce nom. Tip Your Setter est peut-être déjà vouée à rejoindre le cimetière des idées mal appliquées : adoption limitée, critiques massives, et même un message de son créateur laissant entendre que le projet allait s’arrêter. Mais le débat qu’elle soulève mérite de rester ouvert. Car derrière la question du pourboire, c’est toute la place des ouvreur·ses dans l’économie de la grimpe qui se joue.
- Alpinistes pour Gaza : entretien sous le drapeau palestinien
Un drapeau de 145 m² déployé dans la face ouest des Drus, en plein cœur du massif du Mont-Blanc. Derrière ce geste spectaculaire, un collectif d’alpinistes anonymes qui entend rappeler que l’escalade, loin d’être un refuge apolitique, peut devenir une caisse de résonance pour dénoncer l’inacceptable : le génocide en cours à Gaza. © Alpinistes pour Gaza Il y a des gestes qui dérangent parce qu’ils ne laissent aucune échappatoire. Suspendre un drapeau palestinien de la taille d’un court de tennis dans la face ouest des Drus, ce n’est pas un simple happening militant : c’est mettre la montagne devant ses responsabilités. Les Drus, bloc minéral qu’on croyait indifférent aux tragédies humaines, se retrouvent soudain couverts d’un cri muet. Et ce cri dit ceci : pendant que l’Occident ferme les yeux, un peuple est en train d’être méthodiquement écrasé — plus de 62 000 morts recensés à Gaza depuis octobre 2023, dont une majorité de femmes et d’enfants, des dizaines de milliers de disparus, une famine organisée, une extermination documentée par l’ONU mais toujours impunie. Mais derrière le geste spectaculaire, il y a une voix — ou plutôt un chœur. Le collectif d’alpinistes, qui a choisi l’anonymat, s’est exprimé auprès de Vertige Media par l’intermédiaire d’un porte-parole. Nous avons échangé avec l'un d'entre eux pour comprendre les raisons de ce choix, les coulisses de l’opération et, surtout, la conviction qu’il y a un lien indissociable entre escalade et politique. Car si l’alpinisme aime se raconter comme un espace pur, hors des contingences sociales, ce drapeau planté en altitude rappelle que l’acte de grimper, lui aussi, peut devenir un langage politique. Vertige Media : Aviez-vous envisagé d’autres formes d’action auparavant, ou cette idée est-elle née spontanément à ce moment-là ? Membre du collectif : Non, avec ce groupe-là en tout cas, c’était la première idée qui nous est venue. Personnellement, cela faisait un moment que j’avais envie de poser des gestes forts, de prendre position et de faire parler. Même s’il y a un sentiment général d’impuissance face à ce qui se passe, alerter de cette manière et mettre la cause palestinienne en lumière c’était essentiel pour nous. Vertige Media : Pourquoi avoir choisi une paroi aussi emblématique que les Drus plutôt qu’un autre lieu ou un autre mode d’expression ? Membre du collectif : La réponse est dans la question, les Drus sont particulièrement emblématiques. L’idée est venue d’un camarade qui voulait faire quelque chose dans les Alpes, pour atteindre la communauté de la montagne en France. Les Drus se sont imposés naturellement, parce qu’ils sont visibles depuis toute la vallée, et occupent une place symbolique forte à Chamonix. C’était un moyen de frapper fort et juste. © Alpinistes pour Gaza Vertige Media : Le drapeau suspendu, immense, ça a aussi été influencé par ce qui s’est passé au Yosemite récemment ? Membre du collectif : Oui, on peut dire qu’il y a eu une certaine inspiration. Les parois d’escalade sont un support idéal pour afficher un message en grand, visible de loin. Ce qu’ils ont fait au Yosemite avec le drapeau américain à l’envers et le drapeau transgenre a sans doute fait partie des inspirations. Et puis c’est une façon d’articuler sport et activisme. « On savait que ça allait faire réagir, que tout le monde ne serait pas d’accord. Mais qu’ils [les autorités] s’acharnent aussi vite, aussi fort, ça nous a mis en colère » Vertige Media : Quand vous avez vu les efforts déployés par les autorités pour décrocher le drapeau – alors que vous comptiez le laisser quelques jours – comment l’avez-vous interprété ? Membre du collectif : Au départ, on a été surpris. On était encore en montagne quand on a vu l’opération : trois ou quatre allers-retours d’hélicoptère, un passage avec un drone, plusieurs tentatives où on les entendait galérer à la radio… À un moment, ils ont même abandonné en disant « c’est trop la merde, on se casse », avant de revenir plus tard et de finir par y arriver. Ce n’était pas une petite opération, il y avait un vrai risque pour eux aussi. Je trouve fou de mettre autant d’énergie et d’argent public pour retirer un symbole pacifiste, un geste de solidarité non violent. On savait que ça allait faire réagir, que tout le monde ne serait pas d’accord. Mais qu’ils s’acharnent aussi vite, aussi fort, ça nous a mis en colère. Quelles sont leurs priorités ? Vertige Media : Le sport est souvent présenté comme neutre. En quoi, selon vous, est-il forcément politique ? Membre du collectif : C’est la grande critique qu’on nous a faite. Beaucoup disent : « Laissez la montagne neutre, c’est un terrain apolitique pour tout le monde ». Mais c’est faux. La montagne a toujours été politique. Il suffit de regarder l’histoire : de nombreuses premières ascensions ont été dédiées au fascisme ; la course aux sommets en Himalaya était purement politique. Le livre Alpinisme et anarchisme l’explique très bien. Et plus largement, le sport a toujours été politique, hier comme aujourd’hui. « La plupart des critiques viennent d’alpinistes privilégiés, attachés à "leur petite montagne", sans vouloir voir les tragédies du monde. On titille leur confort, ça les dérange » Vertige Media : Comment percevez-vous les réactions de la communauté grimpe et outdoor à votre action ? Membre du collectif : Je la trouve divisée. En lisant les commentaires sur les articles qui ont relayé l’action, je ne m’attendais pas à autant de réactions négatives. Peut-être que je vis dans mon entre-soi, mais ça m’a surpris. Pour moi, c’est une preuve qu’il faut continuer à être présent politiquement dans le sport. La plupart des critiques viennent d’alpinistes privilégiés, attachés à « leur petite montagne », sans vouloir voir les tragédies du monde. On titille leur confort, ça les dérange. Vertige Media : Votre communiqué a été envoyé aussi à des médias généralistes. Quelles réactions avez-vous eues ? Membre du collectif : On a eu plusieurs sollicitations. Par exemple, Le Dauphiné Libéré a publié un article assez critique, après nous avoir contactés. C’est normal : tout le monde ne peut pas être d’accord, et c’est intéressant aussi. Ça fait partie du jeu. © Alpinistes pour Gaza Vertige Media : Sur le choix de l’anonymat, qu’est-ce que cela dit de votre action et de votre rapport à la parole publique ? Membre du collectif : Ce n’était pas évident au départ, on en a discuté. Mais rapidement, on a voulu que l’action soit perçue comme venant d’une communauté, pas d’individus. On ne voulait pas mettre un nom ou un visage en avant, mais laisser l’impression que c’est « la montagne » qui parle. Et puis il y a aussi une crainte réelle de répression, voire d’arrestations. Mais la raison principale, c’était vraiment de mettre le message avant les personnes. Vertige Media : Qui êtes-vous concrètement ? Que représente votre collectif ? Membre du collectif : C’est une action ponctuelle, pas un collectif structuré. Concrètement, nous sommes une dizaine à une quinzaine de personnes francophones, sensibles à la cause palestinienne, qui discutent ensemble. Ça vient de là. Ce n’est pas un groupe chamoniard, c’est plus large. « Cette banderole a parlé à beaucoup de gens. Elle a suscité quelque chose. Même si ce n’est qu’une étincelle, j’espère que ça peut servir d’amorce, que d’autres s’en emparent pour mener leurs propres actions » Vertige Media : Comment avez-vous préparé l’action d’un point de vue sécuritaire ? Membre du collectif : Seules des personnes très compétentes en montagne ont participé. On a été prudents. Le drapeau a été fabriqué avec des filets d’échafaudage cousus et peints, ce qui le rendait léger et percé de petits trous, donc sans prise au vent. Contrairement au grand drapeau américain du Yosemite, qui avait failli causer un accident en se transformant en voile, le nôtre était bien plus sûr. C’était une vraie prouesse technique et stratégique. © Alpinistes pour Gaza Vertige Media : Qu’espérez-vous concrètement de cette action ? Sensibiliser le public ? Secouer le monde du sport ? Interpeller les politiques ? Membre du collectif : Un peu tout ça. Créer un élan de solidarité dans le monde de l’escalade et de la montagne, qui puisse s’élargir ensuite. Mettre une pression, petit à petit, sur Israël et les gouvernements occidentaux. On espère aussi encourager d’autres actions. D’ailleurs, dès le lendemain, des parapentistes à Chamonix ont volé avec des drapeaux palestiniens, et certaines salles, notamment en Belgique, ont affiché des drapeaux. C’est ce type de multiplication des gestes qui peut peser, comme l’ont fait les manifestations ou les boycotts dans le passé. Cette banderole a parlé à beaucoup de gens. Elle a suscité quelque chose. Même si ce n’est qu’une étincelle, j’espère que ça peut servir d’amorce, que d’autres s’en emparent pour mener leurs propres actions.












