Salon de l’Escalade : un espace critique disparaît du programme 2027
- Pierre-Gaël Pasquiou

- 10 juin
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 19 juin
Pendant deux éditions, les conférences portées par Vertige Media au Salon de l’Escalade ont ouvert un espace : un lieu où la grimpe ne venait pas seulement se montrer, mais aussi se discuter. Cet espace ne sera pas reconduit en 2027. À première vue, l’affaire pourrait ressembler à un simple arbitrage de programmation. Elle raconte pourtant autre chose : la difficulté, pour une filière en pleine structuration économique, à maintenir en son centre des espaces où ses propres tensions peuvent être nommées.

Il serait facile de n’y voir qu’une décision d’organisation. Un programme que l’on réoriente, un format que l’on modifie, une scène que l’on attribue différemment. Dans la vie d’un salon professionnel, ces arbitrages existent. Ils sont même ordinaires. Les événements évoluent, les priorités changent, les équilibres se recomposent. Mais certaines décisions, sous leur apparente banalité, disent davantage que ce qu’elles prétendent régler.
Selon les explications qui nous ont été données par l’organisation du Salon, la non-reconduction de cet espace fait suite aux pressions exprimées par certaines marques, gênées par la ligne éditoriale de Vertige Media, par les sujets abordés ou par ce que ces conférences rendaient possible : une parole non promotionnelle, plus indépendante, plus attentive aux tensions réelles d’un secteur en pleine structuration.
L’indépendance ne consiste pas à prétendre que l’argent n’existe pas. Elle consiste à refuser qu’il détermine seul ce qui peut être dit
Il ne s’agit pas ici de nier les contraintes propres à un salon professionnel. Un tel événement repose sur des exposants, des partenaires, des budgets, des arbitrages commerciaux. Aucun salon ne se tient hors sol. Aucun acteur de la filière, média compris, n’échappe entièrement aux réalités économiques. L’indépendance ne consiste pas à prétendre que l’argent n’existe pas. Elle consiste à refuser qu’il détermine seul ce qui peut être dit.
C’est là que se situe l’enjeu.
Un salon professionnel peut-il encore accueillir un débat qui ne soit pas uniquement compatible avec les intérêts de ses principaux exposants ? Peut-il demeurer un lieu de confrontation utile, ou doit-il progressivement devenir une vitrine où les sujets trop rugueux sont renvoyés ailleurs, dans des espaces moins visibles, moins centraux, donc moins dérangeants ?
Pendant deux éditions, Vertige Media a porté au Salon de l’Escalade un espace de conférences qui ne se limitait pas à accompagner la dynamique commerciale de l’événement. L’ambition était différente : faire exister, au cœur d’un rendez-vous de filière, un lieu où l’escalade pouvait aussi se penser comme un fait social, culturel, économique et politique au sens large du terme.
On y a parlé d’accès, de modèles associatifs, de transition écologique, de travail en salle, d’inclusion, de genre, de gouvernance, de formation, de place des fédérations, de rôle des marques et de transformation des pratiques. Ces conférences ont réuni des chercheur·se·s, des représentant·e·s syndicaux·ales, des associations, des écrivain·e·s, des sociologues, des athlètes et des acteur·rice·s économiques. Elles ont aussi permis, pour la première fois, de faire dialoguer autour d’une même table les trois fédérations qui structurent l’escalade française — la FFME, la FFCAM et la FSGT. Des sujets parfois techniques, parfois sensibles, souvent structurels. Des voix qui ne relèvent pas de l’animation périphérique, mais de la compréhension même de ce que devient aujourd’hui l’escalade.
Car l’escalade a changé d’échelle. Elle n’est plus seulement cette pratique de passionné·e·s, portée par quelques clubs, quelques spots historiques, des salles associatives, des topos annotés et une culture largement informelle. Elle est devenue un secteur. Les salles se multiplient, les réseaux se consolident, les marques investissent, les territoires cherchent à capter l’attractivité de l’outdoor, les institutions adaptent leur discours, les événements se professionnalisent. L’escalade a gagné en visibilité, en public, en poids économique.
Une filière mature ne se reconnaît pas seulement à sa capacité à croître. Elle se reconnaît aussi à sa capacité à organiser ses propres débats
Cette croissance est une chance. Elle apporte des moyens, des emplois, des équipements, une démocratisation réelle de la pratique. Il serait absurde de regarder cette transformation uniquement comme une menace. Mais elle produit aussi de nouvelles tensions. Lorsqu’un sport devient une industrie, il ne peut plus seulement se raconter à travers la passion, la communauté et la liberté. Il doit aussi interroger ses modèles économiques, ses rapports de pouvoir, ses conditions de travail, son impact territorial, ses angles morts sociaux et environnementaux.
C’est précisément le rôle d’un espace critique : permettre à une filière de ne pas confondre développement et absence de contradiction.
Cette question dépasse largement le cas du Salon de l’Escalade. Elle traverse aujourd’hui de nombreuses industries sportives et culturelles. À mesure qu’une pratique se structure économiquement, ses lieux de représentation tendent parfois à se lisser. Les récits deviennent plus maîtrisés, les discours plus consensuels, les aspérités plus difficiles à accueillir. La critique n’est pas toujours interdite. Elle est souvent déplacée. Ce qui dérange n’est pas censuré frontalement, il est rendu périphérique. Or une filière mature ne se reconnaît pas seulement à sa capacité à croître. Elle se reconnaît aussi à sa capacité à organiser ses propres débats.
L’escalade n’a pas besoin de moins de débats. Elle en a probablement besoin de davantage
L’escalade contemporaine aime mobiliser les mots de communauté, d’accessibilité, d’ouverture et de responsabilité. Ces mots ont une valeur, à condition de ne pas rester des éléments de langage. Prendre au sérieux l’accessibilité, c’est parler des barrières sociales, territoriales et culturelles qui subsistent. Prendre au sérieux la communauté, c’est accepter que des voix divergentes s’y expriment. Prendre au sérieux la responsabilité, c’est permettre que les acteurs économiques, institutionnels et associatifs soient questionnés sur leurs pratiques. À défaut, ces mots deviennent des instruments de communication plus que des principes d’action.
Ce qui disparaît avec un espace de conférences indépendant, ce n’est donc pas seulement une série de tables rondes. C’est la possibilité, au cœur même d’un événement de filière, d’articuler la célébration d’un sport et l’examen critique de ses transformations. C’est la possibilité de rappeler qu’une communauté sportive ne se construit pas uniquement par l’addition de stands, de marques et de pratiquant·e·s, mais aussi par sa capacité à se parler franchement.
L’escalade n’a pas besoin de moins de débats. Elle en a probablement besoin de davantage.
Parce qu’elle grandit. Parce qu’elle se professionnalise. Parce qu’elle attire des capitaux, des publics nouveaux, des ambitions territoriales, des stratégies de marque. Parce que ses lieux de pratique évoluent, que ses métiers se transforment, que ses imaginaires sont désormais disputés. Parce qu’un sport qui devient un marché doit accepter que le marché soit lui-même discuté.
Aucune industrie sportive ne gagne durablement à étouffer les lieux où elle peut être interrogée
Il ne s’agit pas d’opposer artificiellement les acteurs économiques aux espaces critiques. Les marques, les salles, les fédérations, les associations, les clubs, les médias et les collectivités contribuent tous, à leur manière, à fabriquer l’escalade contemporaine. Personne ne le fait depuis un lieu parfaitement pur. Pas même nous.
Mais aucun de ces acteurs ne devrait pouvoir définir seul les contours du débat légitime.
C’est à cette condition qu’une filière peut grandir sans perdre sa capacité de réflexion. À cette condition aussi qu’un salon professionnel peut rester autre chose qu’une vitrine. Un événement de filière n’a pas seulement pour fonction de montrer ce qui se vend. Il peut aussi permettre de comprendre ce qui se transforme, ce qui résiste, ce qui inquiète, ce qui travaille le milieu de l’intérieur.
Lorsque ces espaces disparaissent, le risque n’est pas que l’escalade cesse de fonctionner. Les salles continueront d’ouvrir, les prises de sortir, les chaussons de se vendre, les compétitions d’avoir lieu, les communiqués de promettre une pratique toujours plus accessible, plus durable, plus inclusive. La machine ne s’arrête pas parce qu’une scène change de forme.
Mais un milieu ne se juge pas seulement à ce qu’il parvient à faire fonctionner. Il se juge aussi à ce qu’il accepte de laisser exister quand cela le dérange.
Vertige Media continuera donc à documenter ces transformations et à ouvrir des espaces où elles pourront être discutées. Ici d’abord, dans nos articles, nos enquêtes, nos entretiens, nos tribunes. Puis ailleurs, lorsque cela sera possible ou nécessaire : dans des rencontres, des conférences, des événements construits avec celles et ceux qui pensent qu’un débat exigeant ne fragilise pas un secteur, mais participe au contraire à sa maturité. Avec les associations, les professionnel·le·s, les institutions, les grimpeur·se·s, et aussi les acteurs économiques prêts à accepter qu’une filière ne se raconte pas seulement depuis ses intérêts les plus confortables.
La croissance de l’escalade est une réalité. Sa massification aussi. Mais aucune industrie sportive ne gagne durablement à étouffer les espaces où elle peut être interrogée. Ce que l’on ne peut plus discuter au centre finit toujours par revenir ailleurs, sous une forme moins maîtrisée.
C’est aussi pour cela que l’indépendance d’un média ne peut pas rester une simple déclaration d’intention. Elle se construit, très concrètement, par celles et ceux qui considèrent que ce travail mérite d’exister. Si vous pensez que l’escalade a besoin d’enquêtes, de débats, de contradictions et d’espaces où les sujets sensibles ne sont pas systématiquement repoussés hors champ, vous pouvez soutenir Vertige Media en faisant un don.
Ce soutien nous permet de continuer à documenter ce que devient l’escalade, à provoquer ces discussions avec celles et ceux qui pensent qu’une filière ne se renforce pas en évitant les questions qui la dérangent. À ouvrir la voix.
Droit de réponse du Salon de l’Escalade
L'article intitulé « Salon de l'Escalade : un espace critique disparaît du programme 2027 » affirme qu'un lieu d'échange indépendant serait supprimé suite à la décision de ne pas reconduire Vertige Média dans l'organisation des conférences.
Cette formulation appelle plusieurs rectifications.
Depuis sa première édition en 2019, le Salon de l'Escalade accueille des conférences et débats consacrés aux enjeux sportifs, sociaux, environnementaux, économiques et culturels liés à l'escalade.
Comme en témoignent l'ensemble des guides visiteurs, ces sujets y étaient déjà largement et régulièrement traités avant la création de Vertige Média.
Ces espaces existaient donc indépendamment de leur contribution et continueront d'exister lors de nos prochaines éditions.
Dans ce cadre, notre décision prise pour 2027 ne consiste pas à supprimer un espace de débat, mais à ne plus en confier la gestion exclusive à Vertige Média.
Une proposition écrite de créneaux de conférences qui leur seraient dédiées, assortis d'une totale liberté éditoriale, leur a d'ailleurs été soumise.
Vertige Média a refusé cette offre.
Dès lors, il est inexact de présenter cette évolution comme la disparition d'un espace de réflexion.
L'article mentionne par ailleurs que cette décision ferait suite à des pressions exercées par certaines marques présentes au Salon.
Là encore, cette affirmation est inexacte : notre choix ne résulte d'aucune pression exercée par un exposant, partenaire ou marque. Il vise simplement à favoriser la pluralité des approches dans le traitement des sujets abordés.
Depuis sa création, le Salon réunit des acteurs de tous horizons: institutions, fédérations, associations, ONG, collectivités, entreprises, médias et pratiquants.
Les conférences et débats évoqués dans l'article s'inscrivent précisément dans cette continuité et continueront d'exister en 2027 et au-delà.
En conclusion, il ne s'agit ni de la disparition d'un espace de débat ni d'une mise à l'écart de Vertige Média.












