Comment des bénévoles ont sauvé le site de bloc le plus populaire d'Angleterre
- Matthieu Amaré

- il y a 13 minutes
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À Stanage, le site de bloc le plus fréquenté du Royaume-Uni, des années de popularité intense ont lentement rongé le sol sous les blocs. En juin 2026, quarante bénévoles ont décidé de réparer ça. Avec 8 tonnes de gravier et des questions encore plein la tête.

Rob Greenwood ouvre son application Strava et tape « Trail run dans le Derbyshire ». Il clique sur démarrer. Il est prêt. Pourtant, ce qui suit ne ressemble en rien à une course en montagne. Dans les mains de Rob, il n'y a pas de bâtons mais un sac de gravier de 25 kg. Ce matin de juin 2026, ce « brand manager » pour le média d'escalade UK Climbing est au pied de Stanage Edge, dans le Peak District (centre-nord de l'Angleterre, ndlr). Autour de lui, une quarantaine de bénévoles finissent leur café. L'objectif de la journée : transporter à la force des bras 8 tonnes de grès concassé jusqu'aux blocs de Stanage Plantation, le site de bloc le plus fréquenté du pays. L'ambition ? Réparer ce que des années de grimpe intense ont lentement effacé du sol.
Aussitôt sa montre activée, Rob s'élance avec sa brouette, sur un sentier coté à 8%. « Zone deux ! Let's go ! » Le trentenaire ne plaisante qu'à moitié. Car au-dessus de lui, le problème est réel, et dure depuis bien longtemps. Sous les blocs emblématiques de Stanage Plantation, des années de passages répétés ont d'abord tassé la végétation, puis arraché les racines qui retenaient le sol en place. Quand celles-ci disparaissent, la pluie emporte d'abord la terre en surface, puis le sous-sol, creusant peu à peu des cicatrices que seul un œil averti finit par repérer. Par endroits, le terrain a perdu jusqu'à soixante centimètres de profondeur en trente ans, soit environ deux centimètres par an. Pour les grimpeur·se·s de bloc, la zone de chute se dégrade. Néanmoins, le problème est surtout environnemental : chaque centimètre de sol emporté représente des années de formation naturelle qui ne se reconstituent pas en une saison.
Alors ce jour-là, trois organisations se retrouvent sur le terrain : la marque britannique Rab, le British Mountaineering Council (BMC, la fédération britannique de montagne et d'escalade, ndlr) et la Peak District National Park Foundation. Ensemble, elles ont décidé de s'atteler à la plus vaste opération de réparation de Stanage Plantation. Une seule journée pour porter 300 sacs de 25 kg, contenant près de 8 tonnes de gravier en tout.
L'amour ouf
C'est Jade Harrison, coordinatrice communication chez Rab, qui a passé les cinq premiers mois de l'année à construire l'opération. Depuis cinq ans, la marque, dont le berceau historique se situe à côté de Stanage, à Sheffield, finance discrètement la Peak District National Park Foundation. Une enveloppe annuelle de 5 000 livres sterling est généralement destinée aux projets généraux de restauration. Cette année, c'est différent. La marque décide de faire grimper le budget à 10 000 livres sterling. Les équipes ne se contentent plus de suivre le projet sur des tableurs Excel. Elles enfilent des gants. « La première réunion a eu lieu ici, dans nos locaux, en janvier, explique Jade Harrison depuis Sheffield. Les trois organisations ont tout réparti : qui fait quoi, qui finance quoi, qui gère la logistique sur le terrain. »
« En tant qu'utilisateurs réguliers, on a clairement contribué à l'érosion. Il fallait rendre quelque chose »
Tim Fish, directeur produit chez Rab
La préparation aura pris cinq mois, notamment pour décrocher l'accord de Natural England, l'organisme gouvernemental chargé de la protection de la nature en Angleterre. L'institution impose une contrainte stricte : quarante participant·e·s maximum, issu·e·s des trois organisations partenaires, pour ne pas surcharger le site le jour J. Tim Fish, directeur produit chez Rab, grimpe à Stanage depuis plus de trente ans. Ce jour-là, il est parmi les premiers à soulever un sac. « En tant qu'utilisateurs réguliers, on a clairement contribué à l'érosion, précise-t-il à Vertige Media. Il fallait rendre quelque chose. »
Jon Fullwood était lui aussi présent ce matin-là. Chargé d'accès et de conservation à la BMC, il grimpe à Stanage depuis trente-cinq ans. Quelques jours après la journée, il tend la photo d'un vieux topo des années 90 vers son écran d'ordinateur. En visio, il montre à Vertige Media que sous l'un des blocs emblématiques de la Plantation, le sol est recouvert de végétation. Une prairie, presque. « Quand tu y vas tous les jours, tu ne t'en aperçois pas, explique-t-il. L'érosion est tellement progressive que tu t'y habitues. Mais avec cette photo, j'ai vraiment pris conscience de l'ampleur du changement. » Aujourd'hui, cet endroit a perdu près de trente centimètres de sol. La prairie a disparu. Si Stanage souffre autant, c'est parce que le lieu est, tout simplement, l'un des plus prisés du pays.
Stanage Edge, c'est cinq kilomètres de grès sculpté dans le Peak District, coincé entre Sheffield, Manchester et Leeds. Le lieu comporte plus de 2 400 voies, certaines cochées près de 12 000 fois par la communauté. Environ un demi-million de personnes visitent le site chaque année. Tou·te·s là pour ce rocher particulier, cette lumière du soir, ces fissures dans le grès qui ont dessiné les grandes lignes de la grimpe britannique. L'histoire de Stanage commence dans les années 1890, quand les premiers grimpeur·se·s posent les mains sur le rocher, souvent en douce, parfois en corrompant des gardes-chasse, sur des terres privées réservées à la chasse par l'aristocratie locale. Pendant des décennies, l'accès y est une bataille. En 1932, la grande marche de protestation de Kinder Scout – point culminant du Peak District situé à une quinzaine de kilomètres de là – catalyse le mouvement pour l'accès libre aux espaces naturels d'Angleterre. Aujourd'hui, Stanage est en accès libre. N'importe qui peut y marcher et y grimper. C'est une victoire politique. C'est aussi, en partie, la source du problème.

« Ces endroits fantastiques sont tout simplement devenus victimes de leur propre succès, pose Jon Fullwood. Ce sont des sites de qualité, des cibles pour les grimpeur·se·s du monde entier. Et c'est justement parce qu'on les aime autant qu'ils s'abîment. »
Pour 2 389 calories de plus
La journée commence par un café. Un discours de bienvenue est donné par Roisin Joyce, directrice de la Peak District National Park Foundation, puis c'est le tour de Tim Fish suivi de Paul Ratcliffe, directeur général de la BMC. Il est l'heure de s'y mettre. Le groupe regarde alors les 300 sacs de grès concassé du Peak District, exactement le même matériau que celui emporté par l'érosion. L'idée, c'est que la réparation se fonde dans le paysage. « On ne mettait pas un matériau étranger, précise Jon. On remplaçait ce qui avait disparu par ce qui aurait dû rester là. » Une semaine avant la journée, lui et Tom, le ranger du parc national, avaient préparé le terrain en creusant quelques dispositifs de drainage discrets, pour que l'eau passe sous le remblai plutôt que de l'éroder à nouveau. Le jour J, les bénévoles n'avaient plus qu'à porter et compacter.
Ce « n'avaient plus qu'à », Adam s'en souvient. Le « content coordinator » de Rab se rappelle aussi de l'éclat de rire général à la pause déjeuner. « Vers midi, on s'est regardés en se demandant combien de sacs il restait, confie-t-il. On avait fait une palette et demie. Il y en avait vingt-deux en tout. » Une personne courageuse avait prévu une sortie vélo après. Une autre, une randonnée. À la fin de la journée, tout le monde est directement rentré chez soi, épuisé. Rob Greenwood, lui, regarde sa montre. En arrêtant l'activité, les chiffres tombent : 9,87 km, 749 mètres de dénivelé, 2 389 calories brûlées.
« La jeune génération qui grimpe est souvent plus consciente de son impact environnemental que nous l'étions, observe Jon. Le problème, c'est qu'ils sont beaucoup plus nombreux »
Jon Fullwood, chargé d'accès et de conservation à la BMC
Remettre les compteurs à zéro
Depuis son bureau, Jon Fullwood rappelle que ce n'est pas la première fois qu'on s'attaque à une remise en état de Stanage. Un chantier similaire avait été organisé il y a une vingtaine d'années, via les forums de la communauté de grimpeur·se·s du coin. « Mais celui-ci est le plus grand et le plus collaboratif. Et maintenant, on sait que ça peut fonctionner », reconnaît-il. D'autres chantiers sont déjà en discussion, jusqu'au pays de Galles. La vraie question, celle que Jon pose depuis des années, reste comportementale. Ne pas traîner les crashpads sur la végétation. Ne pas piétiner la frontière fragile entre sol nu et zone végétalisée, là où l'érosion s'étend. Aller grimper sur des blocs moins fréquentés. Éviter le rocher mouillé, qui casse les prises. « La jeune génération qui grimpe est souvent plus consciente de son impact environnemental que nous l'étions, observe Jon. Le problème, c'est qu'ils sont beaucoup plus nombreux. »

L'escalade a attiré des générations entières de grimpeur·se·s, portées par l'essor des salles, les Jeux olympiques et les réseaux sociaux. Des personnes qui ne sont, pour la plupart, jamais passées par la transmission orale des pratiques de falaise. Assurer cette transmission, c'est aussi le rôle de la communauté. Dans dix ans, Jon Fullwood espère revenir sur les blocs de Stanage Plantation et voir que le sol tient. Que l'herbe repousse. « Je pense sincèrement que dans dix ans, ces endroits seront bien mieux qu'en janvier de cette année. On a vraiment remis les compteurs à zéro. »












