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Fontainebleau : « La forêt telle qu'on la connaissait, on ne la reverra pas »

En juillet 2026, plus de 2 000 hectares de la forêt de Fontainebleau ont brûlé en quelques jours — du jamais-vu depuis 1943. Nous avons suivi Sophie David, responsable environnement et accueil du public à l'Office national des forêts (ONF), dans les Trois-Pignons encore fumants, là où le sol brûle sous vos pieds et où des arbres condamnés tiennent encore debout. Tristesse, colère et une conviction chevillée au corps : la catastrophe était évitable.


Sophie David, responsable de l'ONF à Fontainebleau.
Sophie David, membre de l'ONF, dans la forêt de Fontainebleau © Louis Lepron

Vertige Media : On entre dans la zone brûlée. Qu'est-ce qu'on voit ici ?


Sophie David : Plusieurs incendies ont touché trois des quatre secteurs les plus fréquentés du massif — Barbizon, les Trois-Pignons et la Faisanderie. Au total, plus de 2 000 hectares ont brûlé, soit plus de 10 % de la surface de la forêt de Fontainebleau. La mobilisation a été considérable : jusqu'à 1 000 personnes engagées dans la lutte — pompier·ère·s, gendarmes, agriculteur·rice·s, l'OFB (Office français de la biodiversité, ndlr). Nous, à l'ONF, on était au poste de commandement : reconnaître le terrain, dégager des accès, assurer la fermeture du reste du massif pour éviter tout nouveau départ de feu. Ce n'est pourtant pas un risque nouveau — la forêt connaît 30 départs de feu par an. Mais ces quinze dernières années, on n'avait jamais dépassé 10 hectares brûlés par an. On n'avait jamais imaginé un scénario de cette ampleur.


Vertige Media : Pourquoi la forêt reste-t-elle fermée au public ?


Sophie David : Le feu est fixé, mais pas éteint. La matière organique mélangée au sable continue de se consumer lentement — le feu consume les racines et peut ressortir à plusieurs dizaines de mètres de là. Le sol est encore chaud. Par endroits, des fumeroles témoignent d'un feu qui peut durer plusieurs semaines, voire plusieurs mois.


« En 1943, 1 700 hectares de la forêt des Trois-Pignons ont déjà brûlé. La forêt qui nous entourait avant cet incendie avait donc au maximum 80 ans d'âge »

Autour de nous, l'impression d'un paysage apaisé est trompeuse. Ces arbres calcinés peuvent tomber à n'importe quel moment. On n'a pas le choix : ça doit rester fermé tant que ce n'est pas sécurisé.



Vertige Media : Vous l'avez dit, on voit des arbres encore debout autour de nous. Que va-t-il se passer ensuite ?


Sophie David : Ils sont déjà morts, pour la plupart. Nos expert·e·s ont établi qu'un arbre brûlé sur plus de deux mètres de hauteur est condamné. Ici, les traces de brûlure montent sur plusieurs mètres. Sur des surfaces aussi considérables, le travail d'état des lieux et de sécurisation va être colossal.


Vertige Media : Quid des blocs de grès ?


Sophie David : Le grès, c'est une pierre très dure, elle n'est donc pas trop impactée. De façon presque paradoxale, on voit même par endroits que le piétinement autour des blocs a un peu protégé certains d'entre eux. En revanche, là où on est inquiets, c'est pour la végétation au sol qui retenait le sable : elle a brûlé. On a demandé l'expertise du service RTM (Restauration des terrains de montagne, ndlr) sur les risques d'éboulement — sans végétation, est-ce qu'on risque que l'eau emmène le sable et déstabilise des rochers ? Le rocher en lui-même, a priori, devrait tenir. En revanche, l’eau va lessiver les sols sableux.


« Il va falloir tout remettre à zéro et penser la forêt de demain — une forêt plus résiliente et mieux adaptée au climat que nous connaîtrons dans quatre-vingts ans »

Ces rochers sont là depuis 32 millions d'années — ce n'est certainement pas le premier feu qu'ils rencontrent. En 1943, 1 700 hectares des Trois-Pignons ont déjà brûlé : la forêt qui nous entourait avait donc au maximum 80 ans d'âge. On va d'une certaine façon revenir à ces paysages ouverts, au moins pour quelques décennies.

Le secteur calciné des Trois Pignons, à Fontainebleau.
Le secteur des Trois-Pignons à Fontainebleau © Louis Lepron

Vertige Media : Quel est l'avenir de cette forêt ?


Sophie David : La forêt est résiliente, elle va repousser — mais celle qu'on connaissait, on ne la reverra pas à notre échelle. C'est la particularité du métier de forestier·ère : on ne voit jamais le fruit de son propre travail. Là, au lieu de poursuivre ce qu'ont construit les générations précédentes, on repart d'une feuille blanche. Il va falloir tout remettre à zéro et penser la forêt de demain — une forêt plus résiliente et mieux adaptée au climat que nous connaîtrons dans quatre-vingts ans.


Vertige Media : Quel a été l'impact sur la biodiversité ?


Sophie David : Il est forcément important, même si on ne pourra jamais en mesurer l'exacte étendue. Insectes, reptiles, amphibiens des mares, végétation au sol, mousses — tout a brûlé. Les oiseaux ont pu s'envoler, mais certains oisillons nichant au sol n'ont pas pu fuir. Sur 2 000 hectares, on ne peut pas prétendre qu'il y a zéro victime parmi les grands mammifères. Ce qui est particulièrement lourd, c'est que parmi les surfaces brûlées, il y avait 120 hectares de landes : des espaces très riches en biodiversité.


« La semaine dernière, pendant que la forêt était en train de brûler, on a vu des gens faire un barbecue dans la forêt de Fontainebleau »

Vertige Media : Comment vous vivez personnellement ce que vous voyez ?


Sophie David : C'est une profonde tristesse. Notre lieu de travail a brûlé — et, chez les forestier·ère·s, c’est bien plus qu’un simple lieu de travail : beaucoup sont passionné·e·s. Voir le travail de générations entières partir en fumée, c'est très dur. Et puis il y a une profonde colère : on sensibilise en permanence au fait que neuf feux sur dix sont d'origine humaine, et pour autant, des gens continuent à faire des barbecues en forêt, à fumer, à mettre le feu volontairement. La semaine dernière, pendant que la forêt brûlait, on a vu des gens faire un barbecue dans la forêt de Fontainebleau. La conviction que l’individualité prime sur le bien commun a atteint un niveau vraiment très préoccupant.

Vertige Media : Le feu s'est déclaré alors que les Trois-Pignons étaient déjà fermés au public. Cette fermeture a-t-elle eu un impact concret ?


Sophie David : Elle a très certainement évité des victimes. Le dimanche 12 juillet, vers 16h, le feu se déclare. Si la forêt n'avait pas été fermée, il aurait fallu l'évacuer en urgence — il y aurait certainement eu des victimes. Ça illustre pourquoi la réglementation existe : on n'est pas là pour empêcher les gens de profiter de la forêt, on est là pour les protéger. Pour le bivouac, c'est la même logique — interdit à Fontainebleau depuis le début des années 2000. Qui dit bivouac dit feu de camp, mais aussi présence de personnes dont on ignore la localisation en cas d’évacuation.


« J'ai vu des grimpeur·se·s creuser des trous pour enterrer leurs déchets en me disant que c'était bon pour l'environnement »

Vertige Media : Difficile de ne pas évoquer le réchauffement climatique. N'est-ce pas là la cause principale ?


Sophie David : Le dérèglement climatique aggrave la situation : trois canicules en deux mois, pas d'eau... Mais on peut déjà limiter le nombre de feux en limitant nos actions humaines. 9 feux sur 10 sont d'origine humaine, dont environ un tiers volontaires. Cela signifie que six feux sur dix sont liés à des imprudences et pourraient donc être évités. Après, cette année, on est à 35 000 hectares brûlés en France (Cet entretien a été réalisé le 22 juillet 2026. Désormais, ce sont 115 000 hectares détruits en France en 2026, une situation inédite dans le pays, ndlr). C'est la même surface que pour toute la saison 2025, et on est encore en juillet.

Le secteur brûlé des Trois Pignons
© Louis Lepron

Vertige Media : À Fontainebleau, les grimpeur·se·s sont une communauté à part entière. Comment se comportent ces pratiquant·e·s dans leur environnement ?


Sophie David : Il y a clairement une scission dans la communauté des grimpeur·se·s. D'un côté, ceux et celles qui se sentent vraiment concerné·e·s par la forêt. De l'autre, ceux et celles qui ne pensent qu'à leur pratique. Iels pourraient grimper n'importe où, la forêt n'est qu'un décor. On les voit, les grimpeur·se·s qui viennent de nuit, avec ventilateurs et musique à fond. Quand on me dit que « la communauté est sensibilisée à l'environnement »... une partie l'est, oui. Pas toutes et tous. J'ai vu des grimpeur·se·s creuser des trous pour enterrer leurs déchets en me disant que c'était bon pour l'environnement. Sur les sites d'escalade, la première fois qu'on ouvre un bloc, on enlève des mousses, des lichens : c'est de la biodiversité. Et puis, si on poste sa performance sur les réseaux sociaux : ce n'est plus une personne qui vient, c'est peut-être 300. Ce qui était un petit passage devient un vrai sentier.

Vertige Media : Comment l'ONF répond à cela ?


Sophie David : Ce qu'on leur dit, c'est : on ne vous interdit pas de grimper. Il y a des sites balisés, on a 300 hectares de sites d'escalade et des milliers de blocs. Ce qu'on demande, c'est de respecter les lieux : évitez de traîner votre crash pad, utilisez la magnésie avec parcimonie, nettoyez le bloc avant de partir. Ayez conscience qu'on est des invité·e·s dans cette nature — et que des choses possibles il y a 30 ans ne le sont peut-être plus aujourd'hui.

 
 

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