« Aucun grimpeur palestinien n'est en sécurité, nulle part, à aucun moment »
- Matthieu Amaré

- il y a 8 heures
- 10 min de lecture
Présidente de la Palestine Climbing Association (PCA), reconnue par World Climbing en 2024 en tant que fédération nationale, Hiba Shaheen vit et grimpe en Palestine. Entre falaises occupées par l'État israélien, checkpoints quotidiens et motion fédérale bloquée, elle s'exprime pour la première fois à propos de la réalité des grimpeur·se·s palestinien·ne·s sous occupation — et du combat institutionnel qu'elle mène pour les faire exister sur la scène internationale. Grand entretien depuis Ramallah.

Vertige Media : Juste avant cette interview, nous avons eu l'information qu'un grimpeur palestinien venait de se faire agresser par un Israélien. Pourriez-vous nous dire ce qui s'est passé ?
Hiba Shaheen : Les événements se sont déroulés hier (le 9 juin 2026, ndlr) dans un village au nord de Ramallah. Un grimpeur membre de la Palestine Climbing Association (PCA) s'y trouvait avec des amis quand un colon est arrivé et a commencé à les attaquer. Notre grimpeur avait du matériel d'escalade avec lui. Ils ont réussi à fuir sans être blessés mais, quand ils sont revenus sur place, toutes leurs affaires avaient disparu : téléphones, passeports, matériel d'escalade, tout.
Vertige Media : Quelles sont les conditions de vie actuelles des grimpeur·se·s palestinien·ne·s ?
Hiba Shaheen : L'événement que je vous décrivais est assez caractéristique. Ce n'est pas la première fois qu'un grimpeur palestinien se fait attaquer. Il y a un mois à peine, un autre de nos membres, dans le village de Hizma près de Ramallah, a vu l'armée israélienne faire irruption dans son quartier. Ils entraient dans les maisons au hasard, menottaient les gens, leur bandaient les yeux. Les habitant·e·s du village pouvaient parfois passer une journée entière en détention, les mains ligotées. Ce ne sont pas des anecdotes, c'est notre réalité. Aujourd'hui, aucun·e grimpeur·se palestinien·ne n'est en sécurité, nulle part, à aucun moment.
« Même quand vous allez grimper en pleine nature : si l'armée israélienne survient et trouve un couteau dans votre sac, vous pouvez vous faire arrêter ou tirer dessus »
Hiba Shaheen, grimpeuse et présidente de la fédération palestinienne d'escalade
Vertige Media : Comment expliqueriez-vous la situation ?
Hiba Shaheen : Ce n'est pas si compliqué que ça : quelqu'un veut coloniser votre terre, et votre simple présence devient un problème. Les colons le disent ouvertement : « Un bon Arabe est un Arabe mort ». Ils veulent que tou·te·s les Palestinien·ne·s partent. Et aujourd'hui, ils ont carte blanche. Le soutien total du gouvernement israélien, de la police, de l'armée... Un colon peut attaquer, blesser, tuer, sans jamais être tenu responsable. Même quand vous allez grimper en pleine nature : si l'armée survient et trouve un couteau dans votre sac, vous pouvez vous faire arrêter ou tirer dessus.
Vertige Media : Dans ce contexte, où trouver la motivation de continuer à grimper ?
Hiba Shaheen : Quand vous grimpez depuis des années, ça fait partie de votre identité. Vous ne pouvez pas résister à l'envie de mettre les mains sur le rocher. Pour moi, la falaise reste le seul endroit où je me sens vraiment libre. Sur le mur, vous êtes connecté·e à la roche, à la terre. Vous vous déplacez librement. Personne ne décide du prochain mouvement à votre place. Et puis, il y a cette conscience que ça peut s'arrêter n'importe quand. Que cette falaise, aujourd'hui, c'est peut-être la dernière fois qu'on peut en profiter. C'est paradoxalement une des choses qui me pousse à grimper encore plus : profiter de ce qu'on a, aussi longtemps qu'on peut.
Vertige Media : Concrètement, comment les restrictions de mouvement impactent-elles votre pratique ?
Hiba Shaheen : Imaginez que chaque village a deux entrées. Multipliez ça par mille villages, vous obtenez 2 000 portails à traverser. Dans mon village, deux sont complètement fermés. Le troisième a des horaires : s'il est jaune, il ouvre parfois. S'il est orange, il ne s'ouvre jamais. Passé une certaine heure, vous ne pouvez plus rentrer chez vous en voiture. Notre communauté de grimpeur·se·s n'a donc jamais pu s'étendre au-delà de Ramallah. Pour aller à Naplouse (ville palestinienne située en Cisjordanie, ndlr), où nous avons une falaise relativement sûre, il faut franchir au minimum trois checkpoints. Et selon votre chance ce jour-là, l'un sera fermé ou en fouille systématique. Vous pouvez rester deux heures dans une file. C'est une logistique permanente d'incertitude.
Vertige Media : Sur une dizaine de falaises recensées en Palestine, vous n'avez accès qu'à une seule. Comment l'occupation a-t-elle progressivement confisqué ces sites ?
Hiba Shaheen : Il y a plusieurs catégories. D'abord, les falaises en zone sous contrôle israélien dont l'accès principal passe par une colonie : les Israélien·ne·s y arrivent en cinq minutes, les Palestinien·ne·s doivent contourner à pied pendant quarante minutes et passer un contrôle militaire à l'entrée. Ensuite, les falaises à proximité de colonies : la sécurité des colons débarque en quelques minutes et vous en interdit l'accès. Vous avez parfois à peine le temps de vous garer.
« Pour moi, la falaise reste le seul endroit où je me sens vraiment libre. Et puis, il y a cette conscience que ça peut s'arrêter n'importe quand. Que cette falaise, aujourd'hui, c'est peut-être la dernière fois qu'on peut en profiter. C'est paradoxalement une des choses qui me pousse à grimper encore plus : profiter de ce qu'on a, aussi longtemps qu'on peut »
Hiba Shaheen, grimpeuse et présidente de la fédération palestinienne d'escalade
Et puis — c'est le cas le plus grave — des falaises volées. Équipées par des grimpeur·se·s palestinien·ne·s, parfois avec l'aide de partenaires internationaux, puis reprises par la fédération israélienne, référencées dans leur guide, rebaptisées, puis reclassifiées en zone militaire. Ces falaises sont interdites aux Palestinien·ne·s, mais accessibles aux Israélien·ne·s. Je crois que c'est une première dans le monde : une fédération nationale qui s'approprie des voies équipées par une autre, change leurs noms, les intègre dans son propre guide — sans avoir équipé quoi que ce soit. Notre plus belle falaise, Yabrud — celle qu'on voit dans le documentaire Resistance Climbing (d'Andrew Bisharat, ndlr) — est maintenant totalement inaccessible. Un colon y a établi un avant-poste. Depuis, chaque fois que nos grimpeur·se·s s'y rendent, des jeeps militaires arrivent. La dernière fois, ils leur ont dit : « Partez ou vous vous retrouvez dans la ligne de tir ».
Vertige Media : Vous dites que des falaises vous ont été « volées ». Quelle est la position exacte de la fédération israélienne, l'ILCA (pour Israel Climbing Association, ndlr), dans ce contexte ?
Hiba Shaheen : Il faut d'abord rappeler un point fondamental. En vertu des accords d'Oslo (des accords de paix signés en 1993 entre Israël et l'Organisation de libération de la Palestine lesquels ont établi une reconnaissance mutuelle, ndlr), la totalité des colonies en Cisjordanie est illégale. La Cisjordanie appartient aux Palestinien·ne·s. Or, l'ILCA équipe des falaises et organise des activités sportives dans ces colonies, alors même qu'elle n'est pas censée opérer en Cisjordanie. Et elle ne s'en cache pas : la fédération organise fièrement des entraînements militaires pour des soldats de l'armée israélienne — rappel, nœuds, techniques de grimpe... Elle est donc directement complice des opérations militaires.
Vertige Media : Des sources militantes affirment que les logos de l'IFSC, l’ancien nom de World Climbing, la fédération internationale, et de l'UIAA (Union internationale des associations d'alpinisme, ndlr) apparaissent sur des topos de falaises en Cisjordanie occupée réalisés par l'ILCA. Vous le confirmez ?
Hiba Shaheen : Oui, je le confirme. J'ai vu ça sur le site de la fédération israélienne — leur guide porte le logo de l'IFSC. Je ne sais pas si c'est une approbation formelle ou une omission de leur part.
Vertige Media : Qu'avez-vous demandé à World Climbing, et comment l’instance a-t-elle répondu ?
Hiba Shaheen : Nous avons envoyé un courrier formel demandant la suspension de la fédération israélienne, avec les preuves des violations des statuts du CIO (Comité international olympique, ndlr) et de World Climbing — notamment l'inégalité d'accès aux structures d'entraînement imposée aux Palestinien·ne·s. Nous avons documenté le fait que nos athlètes ont été bloqué·e·s trois jours à la frontière lors d'un départ en compétition, ou que des fermetures de pont de deux semaines nous ont empêché·e·s de participer à des épreuves. Notre lettre n'a même pas été inscrite dans le dossier des motions soumises au vote. La réponse reçue a été la suivante : notre courrier ne démontrerait pas la complicité de la fédération israélienne, mais celle de l'État israélien. Et l'État ne rentre pas dans les critères.
Vertige Media : Qu'en pensez-vous ?
Hiba Shaheen : Quand ils ont suspendu la Russie, personne n'a dû prouver que la fédération russe était complice. Ils l'ont suspendue. Pour Israël, on nous impose un niveau de preuve impossible. Deux poids, deux mesures. La motion en question avait été cosignée par la Palestine mais aussi la Jordanie et l'Irak. Donc, trois fédérations. L'Espagne en a aussi soumis une, plus timorée : il s'agissait d'une demande d'investigation plutôt qu'une suspension directe, sous la pression du collectif Climbers for Palestine. Aucune de ces motions n'a été mise au vote.
« La suspension totale d'Israël des activités de World Climbing est la seule solution »
Hiba Shaheen, grimpeuse et présidente de la fédération palestinienne d'escalade
Vertige Media : Une Assemblée générale extraordinaire est prévue en juillet 2026 sur des « questions géopolitiques ». Qu'en savez-vous ?
Hiba Shaheen : Honnêtement, pas grand-chose de plus que ce qui a été rendu public. Je ne sais pas exactement ce qui sera soumis au vote ni sous quelle forme. Ce que je sais, c'est que l'idée est apparue pour traiter l'ensemble des motions en suspens — les nôtres, celles sur la Russie et la Biélorussie, et d'autres. Il faut dire que nous étions prêts à porter notre motion directement à l'Assemblée générale de World Climbing de février dernier, censée se tenir à Riyad, en Arabie saoudite. Mais Israël et les États-Unis ont frappé l'Iran. Dans le chaos qui a suivi, World Climbing a annoncé l'annulation de l'AG en présentiel et a précisé que seuls les points statutaires seraient traités. La session permettant un vote a été reportée.

Vertige Media : Comment motivez-vous vos demandes à World Climbing ?
Hiba Shaheen : La suspension totale d'Israël des activités de World Climbing est la seule solution. La participation sous drapeau neutre, comme cela a été le cas pour la Russie, ne fonctionne pas pour Israël. Chaque athlète doit prouver sa neutralité. Or, pour les Israélien·ne·s, c'est impossible. Tou·te·s leurs athlètes en âge de servir sont listés en réserve active : c'est une obligation légale jusqu'à 40 ans. Un·e athlète « neutre » qui était en service actif à Gaza six mois avant une compétition internationale ne peut pas être neutre.
Nous avons aussi précisé les critères pour lever cette suspension : que les Palestinien·ne·s aient un accès libre à leurs falaises, qu'iels puissent se déplacer entre leurs villes, qu'iels puissent voyager pour les compétitions. Pour l'instant, aucune de ces conditions n'est remplie.
Vertige Media : World Climbing peut-il réellement faire quelque chose ?
Hiba Shaheen : Le pouvoir de World Climbing, c'est son Assemblée générale. Si les fédérations membres soumettent des motions, World Climbing est obligée de les traiter et d'agir. Ce sont les fédérations qui ont le pouvoir — si World Climbing ne bouge pas d'elle-même, son AG peut le forcer à le faire. Il y a aussi un intérêt commun : ils veulent développer la pratique dans le monde entier, augmenter la participation internationale — c'est une nécessité pour rester au programme olympique. Nous leur avons demandé de l'aide pour construire une salle de grimpe. La réponse qu'on nous a donnée, c'est qu'ils n'ont pas de budget direct.
Vertige Media : Avez-vous aujourd'hui des athlètes en mesure de représenter la Palestine à l'international ?
Hiba Shaheen : Oui. Dans tout cela, il y a quand même des notes positives : Tawfiq Najada, de la communauté d'Ein Qiniya, vient de valider son deuxième 8a sur la falaise d'Iraq al-Dub en Jordanie. C'est un beau signal. Vous savez, on a fondé la PCA en 2019 avec neuf autres grimpeur·se·s. L'escalade venait de devenir un sport olympique, et elle se développait en Palestine à petite échelle. On avait une petite communauté, une petite salle, et le rêve de voir un jour des grimpeur·se·s palestinien·ne·s aux Jeux olympiques. Pour y arriver, il fallait structurer la pratique localement et avoir une représentation officielle pour intégrer les instances internationales. C'est chose faite depuis 2024. Aujourd'hui, on compte une soixantaine de membres, dont six actif·ve·s en compétition.
« Des compagnies d'assurance ont même refusé d'assurer des grimpeuses parce que l'évaluation du risque était trop élevée. C'est une des choses qui me pèse le plus. Parce que moi, je sais ce que c'est de grimper, et je voudrais que d'autres femmes de ma communauté puissent le vivre aussi »
Hiba Shaheen, grimpeuse et présidente de la fédération palestinienne d'escalade
Mais pour passer au niveau supérieur, nous n'avons pas assez d'infrastructures. Notre unique salle, Wadi Climbing à Ramallah, est une salle de bloc avec des prises qui ne correspondent plus aux standards de compétition actuels. Et sur la seule falaise qui nous reste, on ne peut pas garantir la sécurité. Ce qui complique énormément les choses, notamment pour les femmes.
Vertige Media : Pourquoi les femmes sont-elles encore plus exposées ?
Hiba Shaheen : Parce que nous sommes une culture conservatrice, et que les familles sont très protectrices vis-à-vis de leurs filles. Si un garçon se fait arrêter, on estime qu'il peut s'en sortir. Si c'est une femme, l'inquiétude est d'une toute autre nature. Des compagnies d'assurance ont même refusé d'assurer des grimpeuses parce que l'évaluation du risque était trop élevée. C'est une des choses qui me pèse le plus. Parce que moi, je sais ce que c'est de grimper, et je voudrais que d'autres femmes de ma communauté puissent le vivre aussi.

Vertige Media : Un entraîneur de la fédération d'escalade libanaise vous aurait récemment signalé la présence d'équipes de sécurité armées accompagnant la délégation israélienne dans les compétitions internationales. Qu'en savez-vous ?
Hiba Shaheen : Je le confirme. C'est ce qui s'est passé à Madrid, puis à Prague. Les grimpeur·se·s israélien·ne·s étaient les seul·e·s à avoir une équipe de sécurité armée dans les zones de compétition réservées aux athlètes. En tant que Palestinienne, ça ne me surprend pas — je vois à quel point ils militarisent chaque aspect de leur présence. Mais dans une compétition sportive sur le sol européen, il n'y a aucune raison d'être entouré d'armes. Pourquoi les autres fédérations ne réagissent-elles pas ? Pourquoi Israël estime-t-il devoir se protéger à ce point ?
Vertige Media : Les grimpeur·se·s israélien·ne·s ont été sifflé·e·s lors de l'étape de Coupe du monde d'escalade à Madrid. Sont-iels personnellement responsables des actions de leur État ?
Hiba Shaheen : Prenons Ayala Kerem, finaliste en Coupe du monde, vice-championne d'Europe 2024. Elle est sponsorisée par Shikun & Binui, un groupe immobilier connu pour sa participation à la construction de colonies illégales en Cisjordanie. Tout cela est documenté. Par ce sponsoring, elle cautionne directement la colonisation de la Palestine. Ce n'est pas une coïncidence.
« Tant que les grimpeur·se·s palestinien·ne·s n'ont pas accès aux mêmes droits, aux mêmes falaises, aux mêmes possibilités de voyager et de concourir, permettre aux athlètes israélien·ne·s de grimper librement sur la scène internationale, c'est valider un système injuste »
Hiba Shaheen, grimpeuse et présidente de la fédération palestinienne d'escalade
Vertige Media : Est-ce juste de les exclure des compétitions pour autant ?
Hiba Shaheen : Oui. Tant que les grimpeur·se·s palestinien·ne·s n'ont pas accès aux mêmes droits, aux mêmes falaises, aux mêmes possibilités de voyager et de concourir, permettre aux athlètes israélien·ne·s de grimper librement sur la scène internationale, c'est valider un système injuste.
Vertige Media : Quel est votre rapport avec le collectif international Climbers for Palestine ?
Hiba Shaheen : Je leur suis vraiment reconnaissante. Je suis en contact régulier avec la plupart d'entre elles et eux — une fois par mois environ. Je les tiens informé·e·s de ce qui se passe ici. Iels sont plus courageux·ses que beaucoup de fédérations et de gouvernements. J'espère que ce mouvement continuera à grandir.












