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Éloge de la durée : quand l’escalade apprend à écouter le corps plutôt que la cotation

Née d’une double tendinopathie, l’application We Are Climbers veut importer dans l’escalade une culture encore peu installée dans les salles : celle du suivi physiologique. Charge d’entraînement, récupération, fatigue, cycle menstruel… Derrière l’outil imaginé par Julien Salvadori, une question simple : et si progresser, en escalade, c’était aussi apprendre à durer ?


We Are Climbers application

À l’origine du projet, il y a une séance de bloc comme beaucoup en ont déjà vécu : ça tire, mais on insiste. Ce jour-là, Julien Salvadori force sur une double réglette. Ses deux mains lâchent, une décharge traverse ses avant-bras. Le diagnostic tombe : double tendinopathie, arrêt complet, reprise lente, plusieurs mois pour retrouver son niveau. Interrogé par Vertige Media, Salvadori raconte que les signaux étaient déjà là. « Au départ, je pensais que c’était juste des courbatures », explique-t-il. We Are Climbers est né de cet angle mort. Dans une discipline qui mesure très bien la cotation, le bloc sorti ou le niveau du voisin, l’application veut déplacer le regard vers ce que la performance raconte mal : la charge réelle, la récupération, la répétition des efforts, la fatigue accumulée. Tout ce que le corps finit toujours par présenter à l’addition.


Mais We Are Climbers ne s’est pas construit dans le seul huis clos d’une blessure personnelle. Le projet est aujourd’hui partenaire officiel de la Ligue Nouvelle-Aquitaine de la FFME, s’appuie sur une dizaine de bêta-testeur·euse·s et doit prochainement intégrer cinq coachs fédéraux dans la phase de test de son outil dédié à l’encadrement. Pour un projet encore jeune, cette structuration n’est pas anodine : elle permet de confronter très tôt l’application à des usages réels, du ou de la grimpeur·euse amateur·ice à l’athlète.


Cotation floue


L’escalade voue un culte tenace aux chiffres et aux symboles. Passer dans la couleur supérieure, valider une lettre de plus, atteindre ce niveau que l’on regarde depuis quelques semaines avec envie. Ces repères ont leur utilité. Ils motivent, organisent, donnent un cap. Mais ils racontent assez peu le coût réel de l’effort. Salvadori le résume ainsi : « On voit la progression en escalade souvent par ces paliers-là, par des couleurs, ou par des cotations. »


Le problème n’est donc pas que l’escalade mesure. C’est qu’elle mesure surtout ce qui se voit : le résultat plus que le processus, la réussite plus que la charge. Cette culture valorise aussi, implicitement, une forme d’épuisement. « Si on ne sort pas d’une séance d’escalade complètement rincé·e, on considère qu’on n’a pas travaillé », observe Salvadori.


« Ça vient t’apporter des notions de performance, mais ça vient surtout t’expliquer comment mieux progresser »

Sébastien, bêta-testeur de la solution et grimpeur amateur régulier


C’est face à ce dogme que We Are Climbers tente de proposer une autre lecture. Le dispositif repose aujourd’hui sur un bracelet Polar 360, équipé notamment d’un capteur de fréquence cardiaque et d’un accéléromètre. Le bracelet mesure, l’application traduit : temps réel d’effort, nombre d’essais, nombre de mouvements, durée de préhension des prises, sollicitation des avant-bras, récupération cardiaque. L’objectif est de transformer des données en indicateurs compréhensibles pour les grimpeur·euse·s.


Car toutes les séances ne se ressemblent pas. Entre le temps social de la séance — celui où l’on parle, regarde, assure, commente — et le temps physiologique, l’écart peut être immense. « On n’est pas pendant deux heures de session en train de grimper », rappelle Salvadori. « Savoir est-ce que sur deux heures, on n’a fait que cinq minutes de grimpe ou est-ce qu’on en a fait 45 minutes, ça change complètement la physionomie d'une séance. »


We Are Climbers app

Pour comprendre la manière dont cette promesse se traduit dans l’usage, Vertige Media a également échangé avec Sébastien, bêta-testeur de la solution et grimpeur amateur régulier. Comme beaucoup, il a déjà utilisé des applications permettant de suivre sa progression à travers les blocs réalisés ou les niveaux atteints. Mais il y manquait, selon lui, une lecture de l’état réel du corps. « Ça vient t’apporter des notions de performance, mais ça vient surtout t’expliquer comment mieux progresser », résume-t-il.


We Are Climbers essaie ainsi de comprendre comment une séance s’inscrit dans une série. Est-elle plus chargée que d’habitude ? Trop proche des précédentes ? Le corps a-t-il récupéré ? Le sommeil suit-il ? Pour cela, l’application s’appuie notamment sur deux notions issues de la préparation physique : la monotonie, qui évalue la similarité des séances, et la contrainte, qui croise cette monotonie avec la charge globale hebdomadaire. À cela s’ajoutent des informations déclaratives comme le sommeil, le stress, les courbatures ou l’effort perçu.


« Les fonctionnalités dans la partie cycle menstruel sont limitées justement par la littérature scientifique »

Julien Salvadori, fondateur de We Are Climbers


L’équipe pose toutefois une limite nette : « on n’a pas vocation à être une app médicale », insiste Salvadori. L’application signale plutôt une conjonction de facteurs défavorables : surcharge, récupération insuffisante, séances trop similaires, fatigue déclarée, sommeil dégradé. Une invitation à rationaliser l’entraînement là où la passion, l’habitude et l’ego poussent souvent à continuer.


Cette approche arrive à un moment charnière pour l’escalade. Avec la massification de la pratique indoor, la multiplication des salles et la banalisation de séances régulières, les grimpeur·euse·s grimpent plus souvent, plus intensément, parfois sans disposer d’une culture d’entraînement proportionnelle à cette répétition. We Are Climbers ne prétend pas abolir ce rapport passionnel à la pratique. Mais le projet cherche à rappeler qu’une progression durable ne se mesure pas uniquement au niveau maximum atteint un soir de grande forme. Julien Salvadori résume sa promesse en une formule : « Grimper mieux plus longtemps. »


Les corps qui comptent


L’autre intérêt de We Are Climbers se situe dans ce que l’application tente d’intégrer dès le départ : la diversité des corps. Le projet s’intéresse notamment à un sujet encore trop souvent traité en marge dans le sport : le cycle menstruel.


Historiquement, les sciences du sport se sont largement construites autour de cohortes masculines, avant de généraliser un certain nombre de conclusions à l’ensemble des pratiquant·e·s. En escalade aussi, les données spécifiques aux femmes restent limitées. Julien Salvadori en a conscience et avance sur ce terrain avec prudence. « Les fonctionnalités dans la partie cycle menstruel sont limitées justement par la littérature scientifique », reconnaît-il.


L’application propose donc une approche personnalisée. Les utilisatrices peuvent renseigner la durée de leur cycle, sa régularité, la date de leurs règles ou encore certaines variations ressenties. We Are Climbers croise ensuite ces informations avec la charge de travail, l’effort perçu, la fatigue, les sensations et les variations de performance. L’objectif n’est pas d’édicter une vérité générale sur « les femmes » et leur entraînement, mais de permettre à chaque grimpeuse d’identifier ses propres récurrences physiologiques.


Pour mesurer ce que cette fonctionnalité peut changer côté athlètes, Vertige Media a aussi échangé avec Elsa Ravinet, grimpeuse de haut niveau et bêta-testeuse du dispositif. Pour elle, le cycle menstruel n’est pas une variable abstraite. Il agit directement sur l’entraînement, la douleur, la force, la disponibilité physique et mentale. « Me concernant, il y a un bon nombre de séances qui ont sauté à cause de ça », explique-t-elle.


« En aucun cas, je voudrais remplacer des coachs, et ce n’est pas du tout l’objectif »

Julien Salvadori, fondateur de We Are Climbers


Elle le dit avec lucidité : « Un bracelet, ça ne va pas changer la douleur. » We Are Climbers ne supprimera ni les règles douloureuses, ni l’endométriose, ni les jours où le simple fait de bouger devient compliqué. Mais l’outil peut aider à anticiper, ajuster, alléger. Décaler une séance de force. Privilégier du travail technique. Réduire la charge globale. Surtout, il peut éviter d’interpréter une baisse de performance passagère comme une régression technique, mentale ou personnelle.


Plus la grimpeuse utilise l’application, plus celle-ci accumule de données sur ses séances, ses sensations, ses phases de cycle et ses variations de performance. L’objectif n’est pas d’appliquer un modèle général à tous les corps, mais d’affiner progressivement une lecture individuelle.


We Are Climbers travaille également sur une interface destinée aux coachs. Là encore, le témoignage d’Elsa Ravinet éclaire l’usage. Son coach n’est pas toujours à ses côtés. Une partie du suivi repose donc sur ce qu’elle raconte : son état, ses sensations, sa fatigue, la qualité perçue de ses séances. L’application pourrait compléter ce débriefing verbal par des données régulières : nombre d’essais, temps réel d’effort, récupération, charge, état de forme, historique des séances.


Salvadori refuse toutefois l’idée d’un entraîneur automatisé. « En aucun cas, je voudrais remplacer des coachs, et ce n’est pas du tout l’objectif. » La future interface coach doit rester un support de décision pour l’humain, non un substitut. C’est aussi pour cela que We Are Climbers croise la donnée captée avec du déclaratif : sommeil, fatigue, stress, courbatures avant la séance, effort perçu après. Le corps n’est pas seulement mesuré. Il est aussi interrogé.


Le fondateur souhaite aussi inscrire We Are Climbers dans une logique de recherche. Le projet vise, d’ici les deux prochaines années, à monter plusieurs programmes pour valider ses algorithmes d’estimation de charge externe, contribuer à des projets portés par l’INSEP avec la FFME, et explorer une intégration dans un protocole mené à l’Université de Pau autour du suivi de l’entraînement et de la prévention des blessures chez les jeunes grimpeur·euse·s. Si ces pistes se concrétisent, We Are Climbers pourrait devenir un outil de collecte et d’analyse à une échelle encore rare dans l’escalade.


Le fondateur souhaite aussi inscrire We Are Climbers dans une logique de recherche. Le projet vise, d’ici les deux prochaines années, à valider ses algorithmes d’estimation de charge externe, à contribuer à des projets portés par l’INSEP avec la FFME, et à explorer une intégration dans un protocole mené à l’Université de Pau autour du suivi de l’entraînement et de la prévention des blessures chez les jeunes grimpeur·euse·s.


L’avenir du projet passe désormais par une campagne de financement participatif, ouverte sur Ulule jusqu’au 24 juin. Cette phase doit permettre de valider l’accueil du marché et de lancer les premières précommandes autour du bracelet et de l’application. Pour Julien Salvadori, l’enjeu est aussi de financer la suite : développement produit, amélioration des algorithmes, future interface coach et, à terme, collaborations scientifiques structurées.


La performance valide ce que l’on réussit. La charge mesure ce que cela coûte. Entre les deux, We Are Climbers essaie d’ouvrir un autre chemin : une escalade moins aveuglée par le sommet que par la possibilité de continuer à grimper demain, le mois prochain, l’année prochaine.


Article sponsorisé par We Are Climbers

 
 

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