Journal d’une prise de pied (que personne ne respecte)
- Pierre-Gaël Pasquiou
- il y a 24 minutes
- 5 min de lecture
Dans le grand récit de la verticalité, les honneurs reviennent toujours aux biceps et aux mouvements spectaculaires. Pourtant, la véritable frontière entre l’enchaînement fluide et la chute se situe sous la semelle, sur ces minuscules reliefs que les grimpeur·se·s négligent avec constance jusqu’à la crise de panique.

Dans l’ombre des bacs instagrammables, des volumes spectaculaires et des mouvements conçus pour alimenter vos réseaux sociaux, j’observe, depuis mon éternel angle mort, le grand malentendu de l’escalade : la plupart d’entre vous pensez manquer de force, alors que vous manquez simplement de décence technique.
Je ne suis pas spectaculaire.
Je ne déclenche aucun murmure d’admiration au pied des voies. Personne ne traverse la salle pour venir m’analyser avec cette dévotion solennelle que vous réservez aux plats violets ou aux pinces neuves. Personne ne débat de mon grain, de ma ligne ou de mon esthétique. Je ne suis pas une prise de main. Je ne suis pas un bac final. Je ne suis pas cette grosse lèvre orange autour de laquelle trois adultes en débardeur forment soudain un comité scientifique.
Je suis une prise de pied. Autrement dit : je suis ce que vous refusez de considérer, jusqu’au moment précis où votre estime de vous-même dépend entièrement de mon existence.
Où que je sois sur le mur — tout en bas à frôler le tapis ou perchée à trois mètres de haut en pleine dalle — je vis sous votre champ de vision utile, sous votre fierté, à hauteur de gomme et de jurons. Vous entrez dans un bloc comme on entre dans une négociation narcissique avec le réel. Les yeux montent, les doigts s’imaginent déjà victorieux, les avant-bras anticipent leur propre tragédie. Vous voyez tout ce qui permet de raconter l’escalade comme une affaire de courage et de biceps — cette petite grimace intense que vous faites pour masquer le fait que vous refusez obstinément de plier les genoux.
Moi, vous me voyez après. Souvent trop tard.
Quand votre pied cherche le vide avec la panique d’un chaton sur un toit ouvrant. Quand votre bassin part discuter avec un autre axe gravitationnel. C’est à cette microseconde de lucidité pure que vous réalisez que ce bloc n’a pas été pensé pour être résolu uniquement avec vos tractions et votre abonnement à la salle.
C’est aussi le moment où le désespoir vous égare. Pris·e de panique, vous tentez parfois de m’attraper avec les mains. Il faut voir le ou la grimpeur·se aux abois essayer de pincer mes deux centimètres de relief avec la pulpe des doigts, griffant la résine en espérant un miracle. Je ne suis pas faite pour vos mains.
Puis, inévitablement, vous tombez. Vous baissez les yeux, et vous m’accusez.
Pas directement, bien sûr. Vous dites : « Le pied est nul ». Ou : « Ça zippe ». Ou encore l’indémodable : « C’est morpho » — le refuge élégant de celles et ceux qui découvrent que leur corps n’est pas tout à fait le fantasme biomécanique qu’iels s’étaient imaginé. Vous appelez ça « zipper ». J’appelle ça poser le poids de son déni sur deux centimètres de plastique.
Il faut vous voir me piétiner. Mon quotidien se divise en quelques grandes tribus de la mauvaise foi.
Dans l’économie symbolique de la salle, je sers de prolétariat à votre réussite
Il y a d’abord les déménageur·se·s. Iels arrivent avec le pied comme on descend un frigo américain dans un escalator. Aucun angle, aucune douceur. La semelle tombe, la physique fait ce qu’elle peut, et quand ça glisse, iels accusent la gravité, l’ouverture ou la température de la salle.
Puis viennent les tapeur·se·s. Iels testent le terrain. Tap. Tap. Tap. Comme s’iels essayaient de réveiller une vieille machine à café. Iels me sentent, mais refusent de me charger, parce que faire confiance à un pied demande un acte de foi technique dont iels sont incapables. Iels préfèrent rester suspendu·e·s aux bras, rigides comme des cintres, pour conclure que « le bloc est un peu bizarre ». Non, le bloc n’est pas bizarre. Vous avez juste tenté de négocier avec la pesanteur sans lui apporter d’argument valable.
On croise enfin les théoricien·ne·s, qui ont une approche très verbale du désastre. Gourde en inox, pantalon ample, iels analysent pendant des heures au pied du mur. Iels disent : « En vrai, si tu prends l’inversée en épaule, ça libère le bassin ». Iels disent beaucoup de choses, en somme, sauf la seule qui compte : « Je devrais peut-être poser mon pied proprement ».
Dans l’économie symbolique de la salle, je sers de prolétariat à votre réussite. Quel que soit mon emplacement sur la structure, je soutiens, j’absorbe, et je disparais du récit. Quand vous enchaînez, vous racontez la relance, le jeté, la tenue de réglette. Vous ne dites jamais : « Et là, j’ai accepté de mettre mon destin entre les mains d’une petite excroissance croisée en plein milieu ».
Enlevez-moi, et votre monde fluide devient une séance de torture physique.
Votre tragédie, c’est que vous rêvez d’avoir des doigts d’acier alors que vous avez surtout besoin de croire en vos orteils.
Le haut du corps a bonne presse : il se contracte, il produit des veines, il est photogénique. Les pieds, eux, vivent enfermés dans des chaussons trop petits et rappellent à l’espèce humaine qu’avant d’être un projet vertical, elle est composée de mammifères qui doivent apprendre à transférer leur poids. C’est moins vendeur. On ne lance pas une carrière d’influenceur·se sur la qualité d’une carre externe.
Pourtant, les vrai·e·s savent. Iels arrivent, lisent les appuis, et comprennent que la main n’est souvent qu’une conséquence. Iels ne me posent pas dessus comme on écrase une idée gênante : iels me chargent.
Charger, ce n’est pas juste appuyer. C’est accepter que le corps se place pour que le poids devienne une force d’adhérence. C’est une conversation technique entre la gomme, l’axe du bassin et la décision d’arrêter de tirer comme un sanglier. Il y a, dans une belle pose de pied, une forme de politesse envers le mur.
C’est pour cela que je connais votre vrai niveau. Pas celui de votre bio sur les réseaux, ni celui que vous annoncez avec une modestie savamment calculée dans la zone des « 7a » — cette région administrative merveilleusement floue où vivent tant d’ambitions blessées. Votre vrai niveau se résume à la microseconde où votre chausson me rencontre. La précision. Le silence. Ou le vacarme.
Je ne suis pas jalouse des prises de main. Elles ont la lumière, on les brosse, on leur prête des intentions : « Le plat est vicieux », « la pince est physique ». Moi, je suis « le graton ». Un détail de mobilier. Mais enlevez-moi d’une section, et tout le monde pleure. Enlevez-moi, et votre monde fluide devient une séance de torture physique.
Je suis petite, étroite, rarement confortable. Mais je suis une promesse. Je vous dis simplement : baissez votre regard, diminuez votre orgueil dans la cheville, et posez votre pied. Pas comme une formalité administrative avant le « vrai » mouvement.
Posez-le comme si tout votre monde en dépendait. Parce que, statistiquement, c’est le cas.












