L'après-incendie à Fontainebleau : quelle forêt pleure-t-on ?
Trois mois après les flammes qui ont dévoré plus de 2 000 hectares de la forêt de Fontainebleau, l'heure est à « l'après ». Restrictions d'accès, chartes, tribunes enflammées : chez les grimpeur·se·s, la blessure reste vive. Mais d'où vient cet attachement si viscéral à quelques blocs de grès ? Il semblerait qu'en fonction d'où l'on se trouve par rapport à la forêt, on ne soit pas fait du même bois.

Il y a d'abord eu les images. Des colonnes de fumée au-dessus des pins, des blocs familiers filmés de loin, des stories en guise de faire-part. En juillet 2026, plus de 2 000 hectares de la forêt de Fontainebleau ont brûlé en quelques jours, du jamais-vu depuis 1943. Puis sont venus les mots. Beaucoup de mots : messages de deuil sur les réseaux, discussions enflammées dans les clubs, réunions publiques, jusqu'aux tribunes signées dans la presse par des grimpeur·se·s, des chercheur·se·s ou des figures historiques du bloc. Restrictions d'accès, règles de bonne conduite, liberté de grimper : trois mois plus tard, l'après se négocie toujours, et rarement dans le calme.
Forcément, chacun·e y défend sa vision de la forêt. Mais à lire ces prises de parole, une chose saute aux yeux : beaucoup de monde parle d'amour. Pas forcément du même. Alors, que pleure-t-on, au juste, quand on pleure Bleau ?
Ce rêve Bleau
« J'ai cru que ma vie allait partir en fumée. » Le témoignage recueilli par Vertige Media et Reporterre au lendemain des flammes dit bien la violence du choc. Ce n'est pas seulement une forêt qui brûle, c'est un morceau de soi. Les psychologues de l'environnement ont un nom pour ce lien : l'attachement au lieu. Les chercheur·se·s canadien·ne·s Leila Scannell et Robert Gifford le décrivent comme un triangle. Il y a une personne : le grimpeur ou la grimpeuse qui use ses chaussons sur les mêmes circuits depuis quinze ans. Il y a un lieu : le grès, les pins, les mousses, mais aussi les potes croisé·e·s au pied des blocs. Et il y a un processus psychologique, ce mélange d'émotions, de souvenirs et d'habitudes qui fait qu'un dimanche au Bas-Cuvier (secteur historique du massif, considéré comme le berceau du bloc bleausard, ndlr) finit par compter autant qu'un anniversaire. La psychologue polonaise Maria Lewicka, qui a passé en revue quarante ans de recherches, le confirme : on s'attache d'autant plus à un lieu qu'on le fréquente longtemps, qu'on y noue des liens et qu'on y accumule des souvenirs. La roche et la bande, ensemble.
À force de vidéos, on connaît le nom des blocs, leurs cotations, leurs méthodes, avant même d'avoir posé un chausson sur le grès. On se sent un peu insider sans avoir jamais vraiment habité la forêt.
Rien d'étonnant, donc, à ce que les grimpeur·se·s se désignent comme des « Bleausard·e·s ». Le géographe canadien Edward Relph l'écrivait dès 1976 : un espace devient un lieu lorsqu'on l'investit de significations. Il opposait l'insideness, le sentiment d'être chez soi, à l'outsideness, celui d'y être étranger. À Bleau, on passe « à l'intérieur » en maîtrisant un vocabulaire (les circuits, le pof, les dévers), des références communes et des règles implicites : on brosse ses prises, on s'essuie les pieds avant de grimper. Fréquenter la forêt devient un marqueur d'appartenance.
Voilà pourquoi l'après fait encore si mal. Le philosophe australien Glenn Albrecht a forgé un mot pour cette douleur : la solastalgie, ce mal du pays qu'on éprouve sans être parti, quand le lieu familier se transforme sous nos yeux. Voilà aussi pourquoi le débat sur l'accès au massif s'embrase si vite. Quand on touche à un lieu auquel on tient, on touche à une part de son identité. Reste à savoir qui, exactement, se sent chez soi à Bleau.
Loin des yeux, loin des pleurs
Le massif accueille entre 1,1 et 1,3 million de journées de grimpe par an, selon une étude publiée en mars 2026 par Seine-et-Marne Attractivité et Essonne Tourisme. Et près des deux tiers des grimpeur·se·s qui le fréquentent viennent de l'étranger. Le chiffre mérite qu'on s'y arrête. Dans les clubs, les réunions publiques et les tribunes, ce sont surtout les locaux qui prennent la parole. Normal : ils vivent à côté, ils y grimpent toutes les semaines, ils ont presque « la sensation d'avoir perdu un proche ». Mais la majorité de celles et ceux qui fréquentent Bleau sont ailleurs, parfois à des milliers de kilomètres, et on ne les entend presque pas. On s'est beaucoup demandé ce que l'incendie faisait aux Bleausard·e·s. On s'est bien moins demandé ce qu'il faisait à celles et ceux qui aiment Bleau de loin.
C'est pourtant là que beaucoup se joue. Comment s'attache-t-on à une forêt qu'on arpente une semaine par an, voire une seule fois dans sa vie ? Quand on vit loin, on regarde Bleau à distance. Autrement dit, le plus souvent, à travers un écran. Une revue de la littérature publiée en 2024 par les chercheur·se·s Maxwel Azevedo-Ferreira et Déborah Moraes Zouain montre que les images attractives et les recommandations partagées par d'autres utilisateur·rice·s pèsent sur le choix des destinations touristiques, au point de concentrer les visiteur·se·s sur les sites les plus montrés. Or sur Instagram, l'algorithme sert à la chaîne des vidéos tournées sur les blocs de Bleau.
D'où une hypothèse. Dans les années 1950, les sociologues Donald Horton et Richard Wohl décrivaient le lien parasocial : cette relation à sens unique que les spectateur·rice·s nouent avec les personnalités qu'elles et ils voient à l'écran, comme si elles et ils les connaissaient. Et si l'on pouvait nouer un lien du même ordre avec un lieu ? À force de vidéos, on connaît le nom des blocs, leurs cotations, leurs méthodes, avant même d'avoir posé un chausson sur le grès. On se sent un peu insider sans avoir jamais vraiment habité la forêt.
Attention toutefois à ne pas jouer les ancien·ne·s combattant·e·s. Bleau n'a pas attendu Instagram pour être mythifiée : topos, magazines et films de bloc en avaient fait une Mecque bien avant les stories. Et les réseaux ont aussi ouvert la porte du grès à des publics qui n'y auraient jamais mis les pieds. La question n'est donc pas de savoir qui aime « mieux » la forêt, mais ce que cet amour par écran interposé laisse dans l'ombre.
Parce que c'est notre projet
Regardez une vidéo de bloc à Bleau : un corps, un rocher, une cotation en incrustation. La forêt ? Hors champ. Tout se concentre sur la technique, le niveau, la progression individuelle. L'attachement se fixe alors sur un décor de performance, où l'on prête peu d'attention aux mousses, aux animaux ou à l'état de la roche, sinon pour s'assurer qu'on pourra continuer à grimper. Le bloc devient « notre projet », la forêt une extension de la salle.
Une grimpe plus attentive au vivant, comme on en voit davantage chez les adeptes du trad, permettrait de considérer la forêt comme un milieu de vie plutôt que comme un terrain de jeu.
Le sociologue allemand Hartmut Rosa a décrit cette manie moderne de vouloir rendre le monde disponible, de le transformer en liste de choses à atteindre et à cocher. Ce qu'on y perd, selon lui, c'est la résonance, une relation au monde qui nous transforme en retour. À Bleau, la grimpe ne s'est d'ailleurs jamais réduite aux blocs. Dans une tribune parue dans L'Obs, le géographe Pierre-Arnaud Chouvy rappelle que les circuits mêlent marche et escalade, et que marcher fait pleinement partie d'une manière d'« habiter » la forêt. Même l'appel publié par Grimper pour défendre la liberté d'accès reconnaît que se mesurer au rocher « exige précisément un respect de sa fragilité ». Le désaccord porte moins sur ce respect que sur la façon de l'apprendre.
Et si on l'apprenait en regardant autour du rocher ? Reconnaître les plantes, comprendre l'érosion du grès, savoir où file le sable qu'on déplace en marchant : une grimpe plus attentive au vivant, comme on en voit davantage chez les adeptes du trad, permettrait de considérer la forêt comme un milieu de vie plutôt que comme un terrain de jeu. Il ne s'agit pas de faire porter aux grimpeur·se·s la responsabilité des flammes. Mais déplacer le regard, c'est déjà choisir quelle forêt on veut défendre.
Ce regard pourrait d'ailleurs commencer plus près de chez soi. Il existe un nombre considérable de lieux où grimper, en France comme ailleurs. Pourquoi n'encourage-t-on pas davantage une pratique plus raisonnée, à proximité de là où l'on vit ? On l'a vu, ce sont les lieux qu'on connaît le mieux, ceux qu'on fréquente longtemps et où l'on tisse des liens, qu'on est le plus susceptible de comprendre, de chérir et de protéger. À l'inverse, le lien parasocial entretenu par les réseaux pousse de plus en plus de monde à avaler des centaines, voire des milliers de kilomètres pour cocher un bloc mythique. Comme s'il fallait avoir grimpé à « Bleau » pour faire partie des vrai·e·s grimpeur·se·s. L'après, lui, est en train de s'écrire. Reste une question, en suspens au-dessus des blocs noircis : à quoi bon grimper du 8a dans une forêt qui part en fumée ?













