Bleau Meteo : « Ça faisait des semaines que j'indiquais un risque de feu extrême sur la forêt »
- Matthieu Amaré

- il y a 4 heures
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Docteur en sciences de l'atmosphère, grimpeur averti et animateur du compte Instagram Bleau Meteo, Jimmy suit depuis 2019 les conditions météorologiques et climatiques de la forêt de Fontainebleau. Alors que deux incendies d'une ampleur historique ravagent le massif depuis le week-end dernier, il répond aux questions de Vertige Media, le cœur lourd.

Vertige Media : Qu'est-ce que Bleau Meteo ?
Bleau Meteo : J'habite à l'entrée de la forêt, côté Barbizon, depuis un peu moins de dix ans. J'ai fait mes études en météorologie jusqu'à un doctorat en sciences de l'atmosphère. Quand je me suis installé dans le coin, tous mes copains grimpeurs me posaient la même question : « C'est bon, ça va grimper ? » Je me suis dit que j'avais quelque chose à apporter à la communauté — c'est comme ça qu'est née Bleau Meteo, en 2019.
L'idée, c'est de faire des prévisions météo, d'anticiper les conditions de grimpe — comment le rocher sèche, à quel rythme — et de donner régulièrement un état des lieux climatique de la forêt, dans une optique factuelle, pas moralisatrice. Fontainebleau, c'est l'endroit de bloc en extérieur le plus fréquenté au monde. Je pense que le fait qu'un local prenne le temps de donner des informations précises et situées a aidé à fédérer près de 10 000 personnes autour du compte.
Vertige Media : Comment tu te sens face à ce qui se passe ?
Bleau Meteo : C'est un mélange de sentiments. Moralement, les derniers jours en forêt n'ont pas été les plus faciles. Mais il y a une vraie dynamique de solidarité, beaucoup de bonne volonté de la part de la communauté des grimpeurs et de tous les acteurs locaux. Ça fait chaud au cœur, malgré le désastre à côté.
Vertige Media : Dans les médias, le mot « sidération » est souvent revenu. Toi qui surveilles la forêt au quotidien, as-tu été surpris ?
Bleau Meteo : Sidéré par l'ampleur, oui. Surpris que ça arrive, non — clairement pas. Un événement de grande ampleur à Fontainebleau était attendu. L'année dernière, en 2025, un gros exercice de simulation avait réuni différentes équipes de pompiers et des élus locaux, avec des Canadair. Ce type d'événement était anticipé. Ce qui m'a frappé, c'est l'intensité. Dans mes bulletins, ça faisait plusieurs semaines que j'indiquais un risque de feu extrême sur la forêt. Mais à ce point-là, non, je ne pensais pas. Les conditions depuis mai ont été particulièrement sévères : des vagues de chaleur successives, quasiment aucune pluie. Les dernières précipitations durables remontent à la première quinzaine de mai. Ça fait plus de deux mois.
« En termes de surface brûlée, c'est de très loin le plus grand feu que la forêt ait connu dans son époque moderne »
Vertige Media : Peux-tu revenir sur la chronologie de ces derniers jours ?
Bleau Meteo : La semaine avant les deux grands feux, il y avait déjà eu un premier départ du côté de Barbizon (commune située à l’orée de la forêt, ndlr). Dans une saison classique, ça aurait déjà été un feu significatif pour la forêt. Il a été complètement éclipsé par l'intensité de ce qui a suivi : le feu des Trois-Pignons (massif forestier situé à l'ouest de la forêt de Fontainebleau, ndlr), déclenché dimanche, puis celui de la Faisanderie (domaine de chasse historique de la forêt, ndlr), lundi. En termes de surface brûlée, c'est de très loin le plus grand feu que la forêt ait connu dans son époque moderne.
Vertige Media : Y avait-il de vrais signes avant-coureurs ?
Bleau Meteo : Oui, et certains sont moins connus. Il faut savoir qu'il existe en réalité deux saisons de feu à Fontainebleau. La première, c'est la période estivale classique. La deuxième, c'est à la sortie de l'hiver, en mars-avril. En général, un tapis de fougères de l'année précédente, entièrement sèches, couvre le sol. Si le début de printemps est sec, c'est largement suffisant pour déclencher un feu. Ce sont généralement des feux de surface, qui n'atteignent pas les arbres. Mais le combustible est là, à même le sol. Cette année, un premier feu notable a eu lieu fin avril — environ 2 000 mètres carrés brûlés. À l'époque, ça semblait déjà sérieux. Ça a vite été oublié.

Vertige Media : Depuis sept ans que tu fais cette veille, quelles tendances climatiques observes-tu sur la forêt ?
Bleau Meteo : Sur les précipitations, il n'y a pas de tendance claire. J'avais récupéré soixante-dix ans de données de la station météo de Melun, la plus proche de la forêt : le régime des pluies n'évolue pas significativement dans un sens ou dans l'autre. En revanche, sur les températures, la tendance est frappante. On a de moins en moins de jours de froid en hiver. Par exemple, le nombre de gelées diminue drastiquement chaque année par rapport aux normales climatiques. Et à l'inverse, les fortes chaleurs s'étendent sur des périodes de plus en plus larges. Avant, les pics de chaleur se concentraient sur juillet-août. Aujourd'hui, de mai à septembre, on peut avoir des températures très élevées. Cette tendance s'accélère depuis dix à quinze ans.
« Sur le sol sableux de Fontainebleau, qui retient très peu l'eau, le moindre épisode sec se ressent immédiatement »
2026 en est l'exemple parfait. On a failli dépasser pour la première fois les 35 degrés en mai. On a dépassé pour la première fois les 40 degrés en juin, pendant plusieurs jours consécutifs. Ce sont ces températures extrêmes, bien plus que le régime des pluies, qui aggravent le risque. Sur le sol sableux de Fontainebleau, qui retient très peu l'eau, le moindre épisode sec se ressent immédiatement.
Vertige Media : Pour un·e grimpeur·se qui ne connaît pas la forêt, quelles zones sont les plus touchées et qu'est-ce que ça représente ?
Bleau Meteo : Les Trois-Pignons sont très largement impactés — à la louche, les trois quarts du massif. C'est là que se trouvent les grandes plaines de sable, le circuit des 25 bosses prisé en randonnée et en trail. Et pour les grimpeurs, des secteurs incontournables : le Cul du Chien, la Roche au Sabot, le 95.2. Des endroits que pratiquement tous ceux qui viennent à Fontainebleau connaissent, pour la qualité de l'escalade et la beauté des paysages. Côté Fontainebleau ville, les pompiers ont réussi à empêcher le feu de traverser la route principale. Des secteurs comme la Cuisinière ou les parties les plus fréquentées des Gorges de Franchard n'ont pas été touchés pour l'heure, mais la situation peut encore évoluer.
Vertige Media : Ces paysages emblématiques des Trois-Pignons sont-ils perdus pour toujours ?
Bleau Meteo : C'est encore tôt pour dresser un bilan définitif — les images arrivent au compte-gouttes. Ce qui est certain, c'est que certains secteurs ne seront pas accessibles pendant plusieurs mois, voire à l'échelle de l'année. En premier lieu, il y a tout à sécuriser : des arbres calcinés sur pied qui peuvent tomber. Puis, il faut engager toute la réflexion sur la gestion forestière : quelles espèces replanter, comment adapter la forêt au changement climatique ? La forêt de Fontainebleau est déjà l'une des plus touchées d'Île-de-France par le dépérissement des arbres : on peut aller jusqu'à 50 % de dépérissement chez certaines espèces comme le chêne et le hêtre. La réhabilitation sera un travail de longue haleine pour l'ONF (Office national des forêts, ndlr).
« Au-delà de ce que certains appellent “terrain de jeu” qu'elle représente pour nous, grimpeurs, la forêt reste avant tout un environnement fragile qu'il faut protéger »
Vertige Media : Et les blocs eux-mêmes — le feu peut-il endommager la roche ?
Bleau Meteo : C'est une vraie question, et pour l'instant, la réponse est floue. Classiquement, les feux à Fontainebleau sont des feux de sol qui « nettoient » les blocs : le rocher blanchit, perd ses lichens, mais il n'y a pas d'éclatement ni de dégât structurel. Il existe des endroits où l'on grimpe dans des zones qui avaient déjà brûlé par le passé, sans aucun problème de solidité.
Mais sur des feux de cette ampleur, avec des températures potentiellement bien plus importantes, c'est une autre affaire. Le grès de Fontainebleau, c'est du sable. Le sable peut réagir à la chaleur, se vitrifier, produire des altérations structurelles difficiles à anticiper. Sur une telle intensité, je ne sais pas si la forêt a déjà connu ça. L'évaluation ne pourra se faire que quand on aura accès à ces zones pour constater les dégâts de visu.
Vertige Media : Tu penses qu'il y aura un avant et un après pour la pratique de l'escalade à Fontainebleau ?
Bleau Meteo : Oui, je le crois. Dans le sud de la France, des massifs comme les Calanques ferment lors des épisodes de sécheresse critique pour limiter le risque d'incendie. Ça pourrait arriver à Fontainebleau. Des fermetures temporaires lors de périodes estivales trop sèches, c'est une possibilité réelle à terme. La pratique va devoir composer avec ça.
Vertige Media : Faut-il attendre un changement de comportement de la communauté des grimpeur·se·s ?
Bleau Meteo : Ce travail de sensibilisation existe depuis plusieurs années, et il porte ses fruits — sur le temps long. Quand je travaillais en salle, j'ai vu une vraie évolution des mentalités. Il y a cinq ans, il ne pleuvait pas : les gens partaient en forêt, point. Aujourd'hui, beaucoup attendent que le rocher sèche, se tournent vers la salle, demandent des conseils sur les conditions. Ce changement est réel.
Mon sentiment, c'est que cet événement peut être un électrochoc. Cela peut renforcer cette sensibilisation et lui donner un écho plus large auprès des publics moins avertis. Fontainebleau, c'est l'endroit de bloc le plus fréquenté au monde. Des grimpeurs du monde entier y viennent. Après ce qui s'est passé, il y aura une sensibilité beaucoup plus forte sur les comportements à adopter — parce qu’au-delà du « terrain de jeu » qu’elle représente pour nous, grimpeurs, la forêt reste avant tout un environnement fragile qu’il faut protéger, la forêt reste avant tout un environnement fragile qu'il faut protéger.












