Quand l’expérience engage l’autre : la cordée à l’épreuve du droit
- Pierre-Gaël Pasquiou

- il y a 3 heures
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La condamnation, en février 2026, d’un alpiniste autrichien pour homicide involontaire après la mort de sa compagne sur le Grossglockner, plus haut sommet d’Autriche, relance une question de frontière : où s’arrête l’aléa, et où commence la faute pénale ?

Le 18 février 2026, le tribunal d’Innsbruck condamne un alpiniste autrichien de 37 ans à cinq mois de prison avec sursis et 9 600 € d’amende pour homicide involontaire par négligence grave, après la mort de sa compagne, 33 ans, en janvier 2025, à une cinquantaine de mètres du sommet. Le maximum légal encouru était de trois ans. Selon nos confrères de l’Associated Press, le juge Norbert Hofer retient une faute de gestion dans un contexte d’asymétrie, estimant que le niveau de la victime était « à des galaxies » de celui de son compagnon.
Le contexte, tel que rapporté par la chaîne d'audiovisuelle publique suisse SRF, éclaire ce que la justice examine. La cordée visait le Grossglockner par l’arête du Stüdlgrat. L’ascension a pris du retard et le couple n’a pas fait demi-tour. Dans la nuit, le temps se dégrade, avec de fortes rafales et une température autour de −8 °C, pour un ressenti proche de −20 °C.
« On a besoin de rien tout va bien »
Une mort enclenche une enquête et une chronologie. C’est cette chronologie qui permet au tribunal de qualifier des décisions, et pas seulement de constater un accident. La cour retient une négligence grave, estimant une sous-évaluation de la gravité de la situation et un retard dans la sollicitation des secours, dans un contexte où l’accusé était objectivement le plus expérimenté. Le jugement ne porte pas sur le choix d’une ascension en soi. Il porte sur ce que la cour considère comme des manquements dans la conduite de la situation, au moment où elle bascule.
Nos confrères du Guardian rapportent que le tribunal reproche à l’accusé de ne pas avoir utilisé du matériel d’urgence disponible et de ne pas avoir déclenché l’alerte de façon adéquate, tout en évoquant des informations trompeuses transmises aux secours. Dans cette lecture, l’enjeu n’est pas de savoir si la cordée était « trop engagée », mais si des moyens concrets ont été laissés de côté au moment où l’urgence s’installe.
La défense soutient que les décisions étaient prises à égalité, que la victime n’était pas novice, et que le départ pour chercher de l’aide s’est fait avec son accord. C’est un point central, parce qu’il touche à l’idée, très ancrée en montagne, d’une responsabilité strictement partagée. La cour, elle, retient l’asymétrie d’expérience comme un élément structurant, et donc une responsabilité accrue pour celui qui était le plus compétent.
Le Guardian rapporte également qu’un policier en contact téléphonique avec l’accusé cette nuit-là cite une réponse donnée alors qu’un hélicoptère était déjà mobilisé : « On n’a besoin de rien… tout va bien ». En audience, cet élément est discuté comme un indice possible de sous-estimation, au moment où les secours cherchent à évaluer l’urgence. Enfin, selon l’Associated Press, le juge estime que la victime aurait « presque certainement » survécu « si les mesures appropriées avaient été prises ». Cette formulation est l’un des pivots du dossier, parce qu’elle affirme un lien entre des choix et une issue, ce qui fonde la qualification de négligence grave.
La cordée, ce couple politique
L’affaire pose une question récurrente, rarement formulée aussi frontalement. Que devient la responsabilité quand l’expérience est asymétrique ? Une cordée n’est pas une démocratie parfaite. L’expérience pèse sur les décisions, sur le moment du demi-tour, sur l’appréciation de la fatigue, sur l’appel aux secours. L’écart d’expérience ne se voit pas seulement dans la technique, mais dans la capacité à anticiper, et dans la manière dont l’autre s’y remet.
En Suisse, rappelle SRF, existe la notion de « direction de fait » (« faktische Führerschaft »). Lorsque le groupe se repose sur la compétence d’une personne plus expérimentée, cette position entraîne un devoir particulier de prudence dans l’itinéraire, le matériel et le moment où l’on renonce. Sarah Umbricht, cheffe du service juridique du Club Alpin Suisse, décrit à SRF cette logique comme une responsabilité qui se renforce dès lors que l’expérience d’un membre sert de repère aux autres. Le jugement d’Innsbruck ne condamne pas une pratique, ni une « culture de l’engagement ». Il sanctionne ce que la cour considère comme un manquement, dans un contexte d’asymétrie d’expérience, au moment où la situation se dégrade.
Ces poursuites restent rares. Dans un article de synthèse, nos confrères de Climbing Magazine citent le secouriste autrichien Georg Waller : ces dossiers sont « très rares », « on les compte sur les doigts d’une main » certaines années et, en alpinisme, « c’est l’exception ». L’affaire se situe donc à la marge, mais elle n’est pas anecdotique. D’autant que le verdict n’est pas définitif, précisent nos confrères de l’Associated Press, et qu’il est susceptible d’appel. Reste la question posée par le dossier lui-même : à partir de quel moment l’écart d’expérience cesse d’être une donnée de cordée pour devenir une responsabilité pénale ?














