Les salles d’escalade Arkose pendant la canicule : un modèle en surchauffe
- Matthieu Amaré
- il y a 1 heure
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Pendant la canicule, les salles d'escalade non climatisées d'Arkose en région parisienne sont devenues des fours. La direction du siège a pourtant maintenu leur ouverture. Des salarié·e·s racontent leur quotidien transformé en véritables traversées du désert.

Une enquête publiée en partenariat avec Reporterre.
Les chaleurs extrêmes peuvent créer des mirages. Pourtant, en ce jeudi 25 juin, la scène est bien réelle. Au cœur du parc de la Villette, dans le 19e arrondissement de Paris, la nouvelle salle d'escalade de la Fédération française de la montagne et de l'escalade (FFME) est pleine à craquer. Des familles sont attablées avec un verre de sirop, des télétravailleurs tapotent sur leur clavier, des sportif·ve·s grimpent un peu partout. Comme un aimant, iels sont venu·e·s profiter de la climatisation flambant neuve.
À moins de 3 kilomètres de là, le monde est renversé. Dans la salle Arkose non climatisée de Pantin, en Seine-Saint-Denis, il n'y a presque personne. Un ventilateur distribue de l'air chaud. Au fond de la salle, deux grimpeurs en nage se demandent s'ils vont remettre un essai dans leur voie. L'atmosphère est si dense qu'elle rend visibles les particules de magnésie qui flottent dans l'air.
« On savait tous qu'on allait douiller »
Issa, salarié d'Arkose
En quelques jours, la vague de chaleur inédite qui a frappé la France a opposé deux catégories dans l'univers de l'escalade en salle commerciale. D'un côté, les structures climatisées métamorphosées en îlots de fraîcheur. De l'autre, celles qui ne le sont pas, transformées en fournaises que seule une poignée de téméraires ont décidé d'affronter. Sauf qu'elleux ont le choix. Ce n'est pas le cas de la centaine de salarié·e·s d'Arkose en Île-de-France qui doivent travailler – à l'accueil, en cuisine, dans la zone de grimpe – sous des températures qui ont parfois culminé à plus de 40 °C. Plusieurs d'entre elleux ont contacté Vertige Media pour témoigner de leurs conditions de travail dégradées. Toutes et tous ont choisi de le faire sous couvert d'anonymat.
Passoires thermiques et Mister Freeze
Au début de la canicule, quand Issa* a commencé sa journée de travail, il s'attendait déjà à ce que ce soit compliqué. « On travaille dans des passoires thermiques, affirme-t-il. L'hiver, il fait très froid. On savait tous qu'on allait douiller. » Issa travaille dans l'une des treize salles que l'enseigne compte dans la région Île-de-France. Contrairement à d'autres grosses enseignes comme Climb Up et Climbing District, les salles Arkose les plus importantes – à Massy, Pantin, Nation ou Montreuil – ne sont pas climatisées.
À la tête de 30 salles en Europe, le groupe français a érigé ses murs dans d'anciens bâtiments industriels très mal isolés. « Le mardi 23 juin, quand je suis arrivé au boulot en début de matinée, il faisait déjà plus de 30 °C dans la salle », reprend Marine*, une autre salariée d'Arkose en région parisienne. La jeune employée décrit une impréparation à une canicule qui aura causé une hausse de 30 % de la mortalité pour la semaine du 23 au 28 juin, selon Santé publique France. « Au début de la journée, mon directeur m'a dit de prendre 20 euros dans la caisse et d'aller acheter des Mister Freeze », précise Marine.
À ce moment-là, aucun·e salarié·e du groupe n'avait reçu de communication officielle de la part de la direction d'Arkose. Pourtant, selon nos informations, une réunion entre la direction et les représentants du personnel avait bien eu lieu le lundi 22 juin. Dès le lendemain, les salarié·e·s ont vu débarquer des climatiseurs portables, des ventilateurs, des brumisateurs et des bouteilles d'eau. Leurs directeurs de salle ont aménagé leurs horaires, et ce sont souvent eux qui achètent le matériel nécessaire pour créer « des points fraîcheur ».
S'iels saluent l'implication de leurs supérieurs directs, toutes et tous s'étonnent du fait que le siège de l'entreprise n'ait pas voulu fermer. Autour d'eux, plusieurs enseignes concurrentes, selon les informations que nous avons recueillies, ont baissé le rideau de leurs salles non climatisées, au moins une partie de l'après-midi. C'est même la décision qu'a prise une salle franchisée (donc indépendante du siège, ndlr) d'Arkose, à Angers, qui a annoncé, avant l'épisode caniculaire, une fermeture à partir de 15 heures du lundi au jeudi.
« Si on ferme à chaque pic au-delà de 35 °C, nos exploitations sont mortes »
Samy Carmarzana, directeur général d'Arkose
Au bout du fil, Marine souffle. Elle ne s'explique pas que sa direction lui ait demandé de venir travailler sous plus de 35 °C. Elle connaît pourtant très bien la raison. Comme la plupart de ses collègues, elle a lu les mêmes mots transmis aux équipes salariées par écrit : « nécessité de maintenir l'exploitation ». « Le truc, c'est que cette raison n'est pas valable, rétorque-t-elle. J'ai été payée à ne rien faire, donc je pense qu'ils ont davantage perdu d'argent qu'en fermant. » Toutes et tous nous le disent : en temps normal, que ce soit à Pantin, à Massy, à Nation ou à Montreuil, le nombre de passages clients se situe autour de 600, les bons jours. Au pic de la canicule, ces chiffres sont parfois tombés à 70. « Les grimpeurs ne consommaient rien à part de l'eau, continue Issa. Ils font des séances de vingt minutes, repartent avec un sourire gêné et prononcent toujours les mêmes mots : bon courage. »
Quoi qu'il en coûte
Contacté par Vertige Media, le directeur général et cofondateur d'Arkose, Samy Camarzana, assume. « À un moment donné, il faut un minimum que les salles tournent. On ne peut pas fermer comme ça, affirme-t-il au téléphone. Ou alors, dans ce cas-là, vous me trouvez un généreux donateur qui va combler tout ça. » Pour le directeur, c'est vital. Dans un contexte économique de plus en plus morose pour le secteur, « si on ferme à chaque pic au-delà de 35 °C, nos exploitations sont mortes ».
Malgré l'impératif économique, Samy Camarzana a dû s'y résoudre : ses salles ont fermé. D'abord l'espace de bloc à Pantin, en Seine-Saint-Denis, qui a atteint 38 °C : le directeur sur place a décidé, seul, de le condamner. À Massy ensuite, où le seuil de 40 °C a plusieurs fois été dépassé. L'espace grimpe de la salle s'est arrêté à la suite d'un arrêté signé par la préfète de l'Essonne en date du vendredi 26 juin « portant interdiction de la pratique sportive dans des salles non climatisées pendant la vigilance rouge canicule ». Si Laurent* sait qu'Arkose est connu pour sa politique d'ouverture « 365 jours par an », cela ne l'empêche pas de piquer une colère noire. Il bosse en cuisine – « là où on souffre loin des regards » – et sait ce que c'est que d'ouvrir un four quand il fait plus de 40 °C dehors. Alors, quand il a appris que ses employeurs fermaient l'espace grimpe de Massy sous arrêté préfectoral, mais pas la cuisine, il a bondi. « C'est vraiment n'importe quoi », lâche-t-il, furieux.
C'est cette priorité donnée au chiffre d'affaires et à la productivité qui exaspère tou·te·s les salarié·e·s contacté·e·s. « Pourquoi ouvrir une salle quand il y a moins de dix passages en cinq heures ? Pourquoi je poireaute en cuisine pour ne faire aucun couvert ? », apostrophe Laurent. « Les priorités sont claires pour la direction : l'obsession capitaliste passe avant la santé de leurs équipes ! »
De son côté, Samy Camarzana certifie que « globalement, on a fait en sorte de protéger les plus faibles ». Il en veut pour preuve de longues discussions avec les représentants du personnel et des élu·e·s de la CGT avec qui il aurait pris des mesures élaborées de concert. En premier lieu ? « Un mail dans lequel on a demandé aux salarié·e·s des salles non climatisées de se signaler auprès des ressources humaines pour savoir s'iels avaient ressenti des symptômes. Le cas échéant, on [indiquait qu'on] les contacterait pour mettre en place un aménagement partiel ou total de leur temps de travail », explique le directeur général du groupe.

Ce mail, les équipes salariées l'ont bien reçu, le mercredi 24 juin, au climax de la canicule. Issa y a même répondu en décrivant des maux de tête, des nausées et des vertiges. Le jour même, il a reçu une réponse de son directeur le remerciant et lui disant avoir bien reçu sa demande. Puis... plus rien. « On ne m'a jamais accompagné ni proposé quoi que ce soit », précise-t-il. Le lendemain, il est reparti au boulot sous une chaleur de plomb. Une salariée a choisi d'elle-même de ne pas venir travailler à Pantin, le jeudi 25 juin. La veille au soir, ce sont deux salarié·e·s qui décidaient de faire valoir leur droit de retrait. Au téléphone, Issa laisse passer un ange, puis pose : « C'est ce qui arrive quand on fait porter une responsabilité individuelle aux salarié·e·s. On est tous potes dans nos salles. La direction le sait. Donc si c'est à nous de nous déclarer en arrêt de travail, ils savent aussi que ce sera à nous d'assumer de mettre les collègues dans la merde ».
De la clim et du froid dans le dos
Samy Camarzana reconnaît que « tout n'a pas été parfait ». Pour autant, le directeur général ne veut pas croire aux « solutions miracles ». « La solution, c'est l'adaptation », tranche-t-il. Les ventilateurs, les clims portables, les aménagements d'horaires, les pauses, les tabourets à l'accueil... En temps normal, les hôtes et les hôtesses d'accueil d'Arkose n'ont en effet pas le droit de s'asseoir.
« Cette vague de chaleur était inédite, c'était un crash-test empirique, explique-t-il. On a fait comme on a pu, et chaque directeur a adapté sa sauce. À Massy, ils ont arrosé en permanence la baie vitrée pour créer de la fraîcheur. Dans d'autres salles, les équipes prenaient leur pause dans la pièce climatisée des fûts de bière. » La débrouille, le patron ne compte la vivre qu'un été. Car l'ambition d'Arkose est de climatiser l'ensemble de son parc de salles d'escalade d'ici l'été prochain. Samy Camarzana chiffre l'opération à des centaines de milliers d'euros. Un investissement qu'il juge nécessaire s'il ne veut pas que son staff suffoque encore.
« Cette façon de mettre la productivité avant la santé de ses employés, ce n'est pas l'image que je me faisais de l'escalade »
Marine, salariée d'Arkose
En attendant la clim, il va probablement falloir encaisser une, voire deux, voire trois vagues de chaleur cet été. Pour Marine, Laurent, Issa et les autres, le corps mais surtout la tête sont déjà éprouvés. Marine évoque « un mélange de colère et de déception ». « Cette façon de mettre la productivité avant la santé de ses employés, ce n'est pas l'image que je me faisais de l'escalade, poursuit-elle. Désormais, quand on me demande d'incarner les valeurs de l'"Arkose Family", ça me tend très fortement. » La jeune femme souligne « le culot du siège » qui « au lieu de nous adresser des messages d'encouragement, envoie des rappels à l'ordre pour ne pas porter de débardeur en service ».
Issa, quant à lui, est parcouru d'une autre émotion. « Franchement, j'ai peur. À la fois pour mon intégrité physique mais surtout de ne pas être, une nouvelle fois, écouté et soutenu par mon entreprise ». Le jeune salarié se dit membre d'une génération « ultra-angoissée par le dérèglement climatique ». « Les gens qui bossent ici sont très jeunes et flippent tous en pensant à l'avenir, explique-t-il. Cette absence de considération s'ajoute à notre sentiment d'insécurité. » Et de conclure : « Pour la plupart d'entre nous, ça reste un boulot alimentaire. On ne va pas se flinguer la santé pour ça ».
*Les prénoms ont été modifiés.












