Escalade contre muscu : cris, orgueil et préjugés
- Matthias Deligniere

- il y a 18 heures
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Depuis peu, notre chroniqueur philosophe note un brin de mépris des grimpeur·se·s envers « ceux de la muscu ». Alors que de plus en plus de culturistes viennent s'essayer à l'escalade, c'était donc l'occasion pour lui de théoriser l'accueil qui leur est réservé dans les salles. Analyse d'une situation musclée entre gueulantes, Basic-Fit et Claude Lévi-Strauss.

« J'ai envoyé le jeté dans un run (...) et en fait je ne l'ai pas fait. Et avec tous les efforts que j'avais mis, je pensais que c'était la bonne et tout ça, j'ai gueulé. Je ne suis pas fier. Franchement je suis pas fier. Mais j'ai jamais gueulé aussi fort je crois de ma vie. » Le 30 juin dernier, le grimpeur pro Lucien Martinez faisait une drôle de confidence au micro de BlokCorp.
À corps et à cri
Qu'à cela ne tienne, beaucoup d'entre nous poussent en grimpant des cris plus proches de la bête que de l'homme. En même temps, cette pratique fait l'objet d'une large condamnation. On crie souvent beaucoup, mais on condamne le cri car c'est une infraction à la règle du « fair-play ». D'après une formule apocryphe attribuée au sociologue français Pierre Bourdieu, le fair-play est en effet « la façon de jouer le jeu de ceux qui savent que ce n'est qu'un jeu et qui ne se prennent pas au jeu ». Or, crier, c'est justement ignorer que l'escalade n'est qu'un « jeu », suivant le mot de Lito Tejada-Flores (alpiniste, cinéaste et écrivain américain, ndlr). C'est témoigner d'un investissement disproportionné à l'égard d'une activité « inutile » suivant le fameux mot de l'alpiniste et écrivain français Lionel Terray (dans Les Conquérants de l'inutile, ndlr), qu'on doit donc pratiquer avec un certain détachement – ou du moins en feignant un tel détachement.
« Je sais que tu as des gens qui font vraiment exprès de gueuler pour dire que c'est lourd. C'est pour imposer, pour marquer son territoire un peu »
Un jeune grimpeur
Celui qui oublie cela, celui qui ignore le fait que l'escalade doit demeurer, au moins en apparence, un simple jeu, celui-là commet une infraction qui le place en dehors du groupe. Il ne fait plus partie des nôtres : il est un autre. Ainsi, crier, c'est ici toujours le fait de l'étranger. « Nous autres » ne crions pas, car nous savons que tout ça n'est pas vraiment sérieux, et nous ne nous y laissons pas prendre. C'est, je crois, de ça dont Lucien Martinez a eu particulièrement honte. Car « pour un instant, pour un instant seulement », avant de se reprendre, il s'est laissé prendre au jeu, à l'illusio de l'escalade.
Des bleues, Christophe Colomb et des cannibales
Mais, alors, s'il n'est pas de chez nous, s'il est toujours celui de l'autre en nous, d'où vient le cri ? C'est ce que m'expliquait un jeune grimpeur récemment : « Je pense qu'il y en a qui gueulent comme des gens qui sont à la salle de muscu. Je pense que ce sont des gens qui viennent de la muscu, peut-être. Parce que je sais que tu as des gens qui font vraiment exprès de gueuler pour dire que c'est lourd. C'est pour imposer, pour marquer son territoire un peu. C'est sûr que ça existe. Après, je ne connais pas de gens qui font spécialement ça pour ça ». Ici, on le voit, le cri est à nouveau le fait de l'étranger, le fait des autres : de « ceux de la muscu ». Ici d'ailleurs, on ne « crie » même plus. On ouvre simplement une « gueule » animale. On se contente de « gueuler pour dire » au lieu d'articuler une parole comme le feraient de véritables humains. Et on le fait, ensuite, « comme des gens qui sont à la salle de muscu » : comme ces autres qui ne sont pas nous. Qui font du cinéma. Qui simulent. Contrairement à nous, les vrai·e·s grimpeur·se·s. Rien ne permet de l'affirmer, mais ça ne coûte rien de le penser : nous sommes là dans l'ordre du simple préjugé.
Comme le montre Claude Lévi-Strauss dans Race et histoire, cette tendance qui consiste à suspecter la tribu d’à côté des comportements les plus honteux, à voir en elle une population plus proche de l’animal que de l’humain, constituée tantôt de « sauvages » et de « barbares », tantôt de « singes de terre » ou d’« œufs de pou », cette tendance qu’on appelle de l’ethnocentrisme est « l’attitude la plus ancienne » et la mieux partagée du monde. Chaque société se croit supérieure aux autres et voit dans les peuples qui l’entourent une version dégradée de l’humanité. Mais, souligne encore Lévi-Strauss, si ce réflexe n’a pas épargné les
Occidentaux, il constitue avant tout le propre des sociétés qu’ils rencontraient, de sorte que, se croyant supérieures aux populations dites « primitives », les nôtres n’ont fait que « leur emprunter une de leurs attitudes typiques », et nous ne sommes sur ce point absolument pas différents des peuples que nous contactions – et exterminions consciencieusement. Ainsi Lévi-Strauss peut-il renvoyer dos à dos toutes les sociétés humaines, celles qui se croient « civilisées », et celles prétendument « primitives », toutes ironiquement réunies dans un commun rejet de l’altérité.
« Qu'il s'éclate et qu'il se fasse plaisir dans ses « bleues » toute sa vie, c'est tout à fait possible. Et, c'est bien mieux qu'il fasse ça, plutôt qu'il aille à Basic-Fit »
Un responsable d'une grande chaîne d'escalade
L'histoire raconte par exemple que Christophe Colomb, débarquant sur une des îles des Antilles, et rencontrant des populations taïnos, leur demanda si elles étaient seules en ces lieux. À cette question, les autochtones répondirent qu'il y avait par là un autre peuple, mais qu'il fallait s'en méfier car ils étaient très féroce et très cruel, et mangeaient de la viande humaine : les « Kalinagos », dont le nom, par de lentes déformations, aboutira au mot « cannibale ». Seulement, rien ne permet d'affirmer que ce peuple fut réellement mangeur d'hommes. Après tout, c'est seulement d'après le témoignage de leur ennemi que les Kalinagos sont ainsi décrits, et on peut donc douter de la véracité de cette réputation. On retrouve très bien cela chez nous avec la muscu et le cri. « Basic-Fit », sorte d'ethnonyme comme l'était le nom « Kalinagos », sert ainsi à régulièrement désigner l'ensemble des membres de la tribu opposée à la nôtre, celle de laquelle nous cherchons à nous distinguer, celle à laquelle nous attribuons la déviance (crier/manger de l'homme), celle contre laquelle nous nous construisons.
« Moi, je considère Jean-Baptiste, pas spécialement sportif, 27 ans, il s'est fait embringuer par ses copains pour une séance d'escalade le soir. Peut-être que ce ne sera jamais un très grand grimpeur. En revanche, qu'il s'éclate et qu'il se fasse plaisir dans ses « bleues » toute sa vie, c'est tout à fait possible. Et c'est bien mieux qu'il fasse ça, plutôt qu'il aille à Basic-Fit » me disait par exemple un responsable d'une grande chaîne d'escalade.
Basic Instinct
Pourquoi donc ce rejet de « Basic-Fit » ? Il y a sans doute de nobles raisons. Critique du consumérisme. Critique de l'individualisme moderne. Le tout, au nom de valeurs communautaires et humanistes soi-disant propres à l'escalade. On le voit, il y a là déjà conflit de valeurs tout à fait caractéristique de l'ethnocentrisme : d'un côté les purs (nous), de l'autre les corrompus (eux). Il y a, aussi, cette idée que les nouveaux venus traiteraient notre « art » comme n'importe quelle activité de fitness. Et qu'ils manquent de cette chose essentielle à toute communauté : la culture. Car ce qu'on leur reproche, c'est de ne pas avoir la « culture grimpe ». De ne rien y connaître. Et, par un glissement on passe ensuite de l'absence de cette culture spécifique à l'escalade à l'absence de toute culture, exactement comme les Occidentaux (que nous sommes) ont reproché à tous les autres peuples leur absence de culture sous prétexte qu'ils ne partageaient pas notre culture. Et le cri en est la parfaite expression, puisqu'il rend manifeste l'ignorance de la règle et du fair-play, l'investissement démesuré dans une activité qui suppose maîtrise de soi et distanciation vis-à-vis de ses propres performances, ainsi que le montre Olivier Aubel dans L'escalade libre en France.
Mais il n'y a là rien d'anormal. Car la construction de l'identité fonctionne ainsi. Comme le montre l'anthropologue Gregory Bateson sous le nom de « schismogenèse », chaque groupe humain se construit par opposition à l'autre. C'est à force de petites distinctions, dans le rejet de l'altérité, que se renforcent les liens du groupe et l'identification de chacun de ses membres au tout qu’ils sont censés former. Et de ce point de vue, ce n'est pas en un sens seulement métaphorique que « la grimpe » formerait une « tribu ». C'est en un sens littéral. Quasi ethnographique. Car au fond, les grimpeur·se·s se comportent à l'égard des culturistes comme les Taïnos rencontrés par Colomb à l'égard des Kalinagos : avec une suspicion mêlée de préjugés et de calomnie des plus typiques de l'ethnocentrisme primitif. Nous sommes, nous aussi, une peuplade réunie par son rejet de l'autre, de ceux d'en face, des pas comme nous.
Nous ne faisons en cela que « leur emprunter une de leurs attitudes typiques ». On peut regretter cette tendance, et il est sans doute bon d'en garder conscience afin de s'en défendre quand elle se présente, mais on peut aussi l'observer avec le recul et l'ironie de l'anthropologue. Car cela permet de descendre un peu de son bloc, et de se rendre compte que, malgré les apparences, nous ne sommes éloignés ni des quelques rescapés qui errent encore dans la grande forêt amazonienne, ni de « celles et ceux de la muscu » – dont je dois néanmoins avouer que je ne suis pas loin de penser qu'ils cachent dans leurs pots de protéines un secret culinaire inavouable. Cela dit, je suis bien curieux de savoir ce qu'ils disent de nous lorsqu'ils sont entre eux !












