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L’indépendance de la presse à l’épreuve des algorithmes

il y a 28 minutes
5 min de lecture

Quand la visibilité d'un travail journalistique dépend d'une poignée de plateformes privées, la simple liberté de publier ne suffit plus. Chez Vertige Media, nous avons décidé de reprendre la main.


Indépendance presse
(cc) Bank Phrom / Unspalsh

En août 2023, Meta prenait une décision radicale : bloquer la consultation et le partage des contenus des médias d'information sur Facebook et Instagram au Canada. Une mesure prise en réaction à l'adoption d'une loi canadienne destinée à contraindre les grandes plateformes à négocier une rémunération avec les éditeurs de presse. Trois ans plus tard, le blocage persiste. Les rédactions canadiennes n'ont pas cessé d'enquêter ni d'écrire, mais un acteur privé a pu, d'un trait de plume, fermer l'un des principaux canaux d'accès à leur travail.

Et les conséquences sont considérables. Selon le Media Ecosystem Observatory, les médias canadiens ont perdu 85 % de leurs interactions (commentaires, likes, etc. ndlr) sur Facebook et Instagram dans l'année qui a suivi le blocage. Des travaux de l'Institute for Strategic Dialogue ont également observé, dans des groupes Facebook consacrés au conflit israélo-palestinien, une place accrue des publications d'opinion, des images sorties de leur contexte et des contenus trompeurs au détriment des liens vers des sources journalistiques reconnues. Cette séquence canadienne résume l'un des enjeux majeurs de notre époque : un média peut être libre d'informer tout en demeurant dépendant de ceux qui contrôlent sa visibilité.


Aujourd'hui, cette dépendance façonne l'ensemble du paysage médiatique. Selon le Digital News Report 2026 du Reuters Institute, 54 % des personnes interrogées dans 48 marchés déclarent utiliser les réseaux sociaux et les plateformes vidéo pour s'informer, contre 51 % les sites et applications des médias. Pour la première fois, les plateformes arrivent en tête de ces modes d'accès à l'information, même si leurs usages se cumulent. Nous avons fini par percevoir cette distribution automatisée comme un prolongement naturel de nos habitudes. C'est un confort indéniable, mais il occulte une réalité politique : cette spontanéité repose largement sur des mécanismes de sélection qui nous échappent.


La grande illusion


Un algorithme de recommandation ne constitue pas une ligne éditoriale. Sa fonction n'est pas d'évaluer la pertinence démocratique d'une enquête, l'intérêt scientifique d'une découverte ou la rigueur d'une démarche journalistique. Son (dys)fonctionnement repose notamment sur des prédictions d'engagement, à partir de signaux comme le nombre de réactions, la fréquence des interactions ou la durée de visionnage. Meta le détaille elle-même dans la documentation de ses systèmes de recommandation. Ces critères mesurent la probabilité qu'un contenu capte notre attention ou génère une émotion, pas sa valeur journalistique.


L'indépendance ne consiste pas seulement à résister aux pressions politiques ou financières, elle réside dans la capacité à préserver ses choix de traitement, même lorsque ceux-ci contredisent les métriques dominantes.

Certes, les réseaux sociaux ont permis de diversifier le débat public, de favoriser l'émergence de nouvelles voix et d'offrir à un média comme Vertige Media un terrain de développement inespéré. Mais ce modèle repose sur une vulnérabilité permanente. Selon les données de Chartbeat analysées par le Reuters Institute, les visites apportées par Facebook aux sites d'information ont reculé de 43 % en deux ans et demi. Le trafic issu de la recherche Google a quant à lui diminué de 33 % entre novembre 2024 et novembre 2025 dans un échantillon de plus de 2 500 sites, sans que les causes exactes de cette baisse puissent être entièrement établies. Plus récemment, le déploiement de Google Overviews – l'outil dopé à l'intelligence artificielle du moteur de recherche - a fait chuter la fréquentation des sites de presse français en septembre selon une étude de ACPM (Alliance pour les chiffres de la presse et des médias, ndlr). Une rédaction aura beau affiner son traitement éditorial, elle verra simultanément une partie considérable de son audience lui échapper parce qu'un intermédiaire a modifié ses règles du jeu.

Cette tension peut aussi modifier, plus discrètement, la fabrication même de l'information. Une étude publiée en 2025 dans Journalism Studies, fondée notamment sur une expérience auprès de 412 journalistes, montre que les indicateurs d'audience influencent les décisions de maintenir ou non un article en visibilité après sa publication. À force d'observer les tableaux de bord et de mesurer la popularité instantanée d'un contenu, le risque est grand de confondre ce qui fonctionne sur le marché de l'attention avec ce qui mérite d'exister dans le débat public. Pour un journalisme d'escalade et de montagne comme le nôtre, l'arbitrage est quotidien : une image spectaculaire ou une polémique éphémère peut attirer bien davantage de réactions immédiates qu'une investigation au long cours. Or, la popularité d'un sujet relève d'une donnée statistique, son importance relève d'un choix éditorial.


Reprendre la main


Face à ce constat, il ne s'agit pas d'opposer de manière stérile la noblesse des sites de presse à la superficialité des réseaux sociaux. Des articles en ligne peuvent être racoleurs et des formats vidéo sur les réseaux sociaux remarquablement documentés. La question cruciale ne porte pas sur le support, mais sur la maîtrise de la relation entre un média et son public.


Nous ne nourrissons aucune illusion naïve : un nouveau site ne nous rendra pas miraculeusement autonomes.

Lorsqu'une rédaction s'appuie sur des lecteur·ice·s qui choisissent délibérément d'ouvrir son site, de recevoir sa newsletter ou de soutenir financièrement son travail, elle ne supprime pas tous les intermédiaires, mais elle réduit sa dépendance aux plateformes qui organisent sa visibilité. L'indépendance ne consiste pas seulement à résister aux pressions politiques ou financières, elle réside dans la capacité à préserver ses choix de traitement, même lorsque ceux-ci contredisent les métriques dominantes.


C'est cette ambition qui motive la refonte globale de Vertige Media. Le lancement de notre nouveau site ne répond pas uniquement à un défi technique ou esthétique. Nous voulons bâtir une plateforme que l'on choisit de visiter, un espace où l'escalade reste pensée comme une grille de lecture du monde social, culturel et environnemental, débarrassée de la nécessité d'adapter nos articles aux seuls formats viraux.


Nous ne nourrissons aucune illusion naïve : un nouveau site ne nous rendra pas miraculeusement autonomes. Nous continuerons à publier sur les réseaux sociaux, à étudier nos audiences et à solliciter vos partages pour faire circuler nos idées. Il existe une ironie manifeste à mobiliser les rouages de l'économie de l'attention pour promouvoir la possibilité de s'en détacher, et nous assumons pleinement cette contradiction. Mais nous refusons de laisser ces outils dicter la valeur de notre travail.

L'indépendance de la presse ne se limite pas à la liberté d'écrire : elle exige la possibilité réelle d'être lu. En attendant de vous dévoiler ce nouveau chapitre, nous vous invitons à vous inscrire à notre newsletter pour choisir directement la manière dont vous souhaitez recevoir nos informations.

 
 

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