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  • Danse escalade : et si on arrêtait de viser le sommet ?

    L’escalade aujourd’hui ? Un peu comme un open space : chacun dans sa ligne, chacun avec ses codes couleurs, chacun avec sa croix à cocher. On grimpe pour réussir, on grimpe pour le sommet, mais on oublie pourquoi on grimpe. Antoine Le Menestrel et Ivan Le Pays étaient au Salon de l’Escalade pour proposer une autre histoire : celle où grimper, c’est d’abord créer du sens et du mouvement. Antoine Lemnestrel et Ivan Lepays © Le Cinoche Quand la cotation prend le melon Depuis que l’escalade est olympique, elle est devenue une affaire de chiffres : les prises sont fluo, les ouvertures calibrées, et Instagram célèbre surtout les « machines » qui plient des 8a comme on enchaîne les expresso. Ça fait rêver les ados et ça vend des chaussons, mais franchement, ça raconte quoi du geste, de la fluidité, de l’esthétique ? Pierre-Gaël Pasquiou, fondateur de Vertige Media et animateur de la conférence, lance la discussion avec un souvenir qui raisonne : « Ça m’est arrivé plusieurs fois de refaire une voie, et qu'on me dise : 'Pourquoi tu l'as fait ? Tu l’as déjà réussie !' Oui, mais il y avait un truc dans le mouvement que je trouvais sympa. » C’est ça la danse escalade : redécouvrir le plaisir de grimper pour grimper, comme un danseur répète un mouvement. Pas pour la performance, mais parce que c’est beau. Tout simplement. Antoine Le Menestrel : « Le sommet est une voie sans issue » Antoine est l’homme qui danse sur les murs depuis les années 80. Il aurait pu être l'un des meilleurs grimpeurs de son époque ; il a choisi d’être artiste. Mais avant de monter sur scène, il a connu les voies extrêmes et la grimpe comme un exutoire : « Je purgeais ma dépression et mon mal-être dans les voies les plus dures du monde. » Un jour, il choisit de refuser la compétition pour ouvrir les voies des compétiteurs. Paradoxe ? Plutôt révélation : « C’est en assumant ma contradiction que je me suis révélé artiste. » Antoine Lemnestrel © Le Cinoche Aujourd’hui, Antoine danse sur les façades urbaines et en cascade de glace – sans crampons, sans piolets. Une façon poétique et radicale de protester contre une escalade qu’il juge trop industrielle. La grimpe selon lui ? « Le sommet est une voie sans issue. Et la descente n’est pas indécente. » Traduction libre : grimper, ce n’est pas fuir la chute. C’est épouser la gravité. Ivan Le Pays : prise de liberté En face d’Antoine, Ivan Le Pays. Tatoueur, sculpteur et créateur de prises d’escalade hors cadre. Le genre de mec qu'on a envie d'appeler quand on se lasse du défilé des réglettes roses et vertes. Ses prises ? Oubliez les bacs bien visibles à prendre à pleines mains, pensez sculptures allongées en bois, lignes abstraites et courbes organiques inspirées des rochers de Fontainebleau. « Là où je prends le plus de plaisir en salle, c’est quasiment en faisant du multicolore. » Ivan Lepays © Le Cinoche C’est à Antoine qu’il doit le déclic : « J’avais tous ces dessins inspirés des rochers, sans savoir quoi en faire. Jusqu’à ce que je lise une phrase d’Antoine dans son livre : "Je veux jouer avec l’équilibre entre escalade et danse." Ça a fait tilt. » Aujourd’hui, Ivan propose autre chose que grimper en force : grimper pour chercher, imaginer, improviser. Des prises à l’échelle du corps, pas de la main. L’escalade a-t-elle besoin d’une cotation artistique ? Question posée dans la salle : peut-on, faut-il coter la danse escalade ? Antoine sourit, mais la réponse fuse, nette : « Ce n’est pas la cotation qui m’intéresse, c’est l’espace disponible à la poésie dans le geste. » Autrement dit : vouloir tout quantifier, c’est oublier que l’art ne se mesure pas. La danse escalade – ou appelez-la comme vous voulez – est là pour rappeler qu'on peut grimper sans réussir une voie, qu'on peut redescendre autrement, qu'on peut inventer sa propre règle du jeu. Pierre-Gaël Pasquiou © Le Cinoche « Inventez votre façon de grimper » C’est Antoine qui lance l’appel : « Il y a que vous qui dites comment grimper. Tout le reste, c’est une éthique inventée. » L’idée est belle : grimpez en solo ou en cordée, grimpez pour contempler, grimpez les yeux fermés, grimpez pieds nus pour sentir les prises sous vos orteils, grimpez pour raconter une histoire : « Avec Marie-Laure, on faisait de l’escalade poétique. Elle me disait : tu grimpes, tu descends, et tu me racontes l’histoire que la voie t’a racontée. » Grimpez à l’envers, grimpez sans sommet. Grimpez comme vous voulez. Mais grimpez pour quelque chose qui compte, pour vous. Conférence danse escalade © Le Cinoche Sortir du vertical, entrer dans le transversal Pour Ivan, c’est le chemin : décloisonner l’escalade en ouvrant à d’autres pratiques, d’autres disciplines : « Sortir de la verticalité pour aller vers la transversalité. » Son exemple : Ashima Shiraishi, grimpeuse élevée par un père danseur butô, qui grimpe comme on danse. Un modèle ? Plutôt une inspiration. Comme Antoine, comme Patrick Berhault, comme Patrick Cordier avant eux. Et comme tous ceux qui décident que grimper, ce n’est pas uniquement aller vers le haut. Mais c’est surtout aller vers soi. En sortant de la salle de conférence, on ne pense plus vraiment à la cotation ni au classement. Juste à l'envie de prendre une prise autrement, de grimper en multicolore, de faire tourner son pied sur un volume rond et de s'offrir le luxe, pour une fois, de redescendre lentement. Parce qu’après tout, le sommet peut attendre. 📽️ Vidéo de la conférence : 🔗 Retrouvez toutes les conférences du salon ici. 📖 Antoine Le Menestrel est l’auteur de Folambule, un livre à ne pas lire absolument.

  • GRAVIR : quand l'escalade devient soin, le soin devient combat

    « Être au pied du mur » : cette expression, vidée de son sens par des discours politiques paresseux et des métaphores usées, reprend soudain de l’épaisseur. Pour certains, ce mur est réel. Il se dresse dans les gymnases parisiens, une verticalité silencieuse, imposante, presque provocatrice. Pour les jeunes exilés accompagnés par le Centre Primo Levi, grimper est bien plus qu’un sport : c’est une revanche sur la vie, un pied de nez à leurs traumatismes. C’est GRAVIR, tout simplement. Derrière les murs invisibles du Centre Primo Levi Situé discrètement dans le 13e arrondissement parisien, le Centre Primo Levi reçoit chaque année plus de 400 personnes venues d’une cinquantaine de pays. Son mandat est clair : accueillir et soigner des victimes de torture et de violences politiques. Le traumatisme vécu par ces personnes dépasse souvent les capacités des soins classiques proposés en ville. Ici, l’accompagnement est pluridisciplinaire : psychologique, médical, social, juridique, et même paramédical. Chaque patient bénéficie d’une écoute attentive, souvent via des interprètes, pour garantir une prise en charge sensible et adaptée. Le Centre Primo Levi n’est pas une structure médicale ordinaire. C’est un refuge. Un lieu qui répare les liens brisés par l’horreur, où les traumatismes s’expriment souvent dans des silences assourdissants, des regards fuyants, des corps pliés par le poids d’un passé trop lourd. Mais comment restaurer la confiance en soi et en l’autre lorsqu’elle a été méthodiquement détruite ? La réponse, aussi improbable que radicale, viendra d’un mur d’escalade. Pourquoi l’escalade ? L’intuition thérapeutique d’Hélène Desforges À l’origine de GRAVIR, il y a Hélène Desforges, kinésithérapeute engagée au Centre Primo Levi, qui avait déjà expérimenté l’impact positif de l’escalade auprès d’enfants handicapés moteurs. L’intuition est audacieuse : utiliser l’escalade, pratique sportive exigeante, pour aider ces jeunes à retrouver un ancrage, à canaliser leurs énergies physiques et psychiques. « Nous faisons le pari que l’escalade peut apporter une ossature à nos patients en situation post-traumatique, qui manquent de repères et ont beaucoup de liens à retisser », explique-t-elle. L’idée n’est pas de substituer une thérapie classique à l’escalade, mais plutôt d’offrir une expérience nouvelle, structurante. L’escalade, sport du risque maîtrisé et de l’engagement contrôlé, est un parfait catalyseur pour reconstruire la confiance en soi et en l’autre. Chaque séance devient une métaphore du soin lui-même. La verticalité comme dispositif thérapeutique Chaque semaine, les jeunes sont accueillis autour d’une collation dans un café voisin. Ce premier moment n’est pas anodin : il s’agit d’ancrer dans un rituel apaisant un groupe aux membres souvent hésitants à se livrer. Puis vient le temps de l’échauffement et de l’équipement. Sous la supervision d’un moniteur diplômé d’État, épaulé par des bénévoles du Club Alpin Français et deux cliniciens du Centre, les adolescents grimpent pendant une heure et demie. Dans cet espace, chaque geste prend sens. Le grimpeur doit apprendre à gérer sa peur, à structurer son mouvement. Celui qui assure, lui, doit être pleinement engagé dans l’instant. L’engagement sportif est autant physique que moral : « Je te protège, tu me protèges », explique simplement Hélène Desforges. La confiance perdue se reconstruit sur cette assurance mutuelle, sur cette sécurité réciproque. L’alliance improbable : Primo Levi et le Club Alpin Français Le partenariat avec le CAF peut paraître improbable : une association accueillant des victimes de violences politiques et un club alpin historiquement ancré dans une culture montagnarde traditionnelle. Pourtant, la rencontre fonctionne parfaitement, fondée sur des valeurs communes d’accueil et de transmission. Le CAF offre matériel, assurance et accès aux gymnases parisiens via un système de « PASS », facilitant l’accès à des jeunes dispersés dans toute l’Île-de-France. Mais cette collaboration n’est pas sans difficultés. La nécessité absolue d’anonymat complique la gestion quotidienne. Pas de groupes WhatsApp, pas d’identification numérique directe. Chaque interaction doit être individualisée, soigneusement calibrée, respectueuse de parcours fragiles. Premières prises, premiers résultats Le projet a dépassé toutes les attentes initiales. Alors qu’Hélène Desforges espérait garder 4 à 5 jeunes sur les 10 initiaux, ce sont finalement 9 adolescents qui participent régulièrement. Physiquement, ces jeunes semblent même parfois plus débrouillards que d’autres débutants. Psychologiquement, les bénéfices se font sentir dans les séances au Centre : une confiance en soi accrue, une socialisation apaisée, un rapport au corps retrouvé. Un des jeunes participants raconte spontanément : « Ce n’est pas plus dur que d’aller chercher des fruits dans les arbres quand j’étais enfant ». Un autre souligne la complicité nécessaire en escalade, source de liens solides et réparateurs. Le défi discret du financement Le projet GRAVIR nécessite un financement régulier et conséquent. Encadrement professionnel, matériel (baudriers, chaussons), transport, collations, tout cela a un coût. Dans un contexte politique instable et une réduction drastique des financements publics et privés dédiés à la solidarité, chaque euro se négocie âprement. Le Centre Primo Levi explore actuellement des pistes auprès de fondations privées et lance des campagnes de crowdfunding pour pérenniser GRAVIR, mettant en avant la santé mentale comme grande cause nationale en 2025. Pérenniser, démultiplier, élargir L’avenir du projet est ouvert et ambitieux. Le CAF envisage déjà d’étendre ce modèle à d’autres associations et publics vulnérables. La FSGT, attentive, observe ce projet pilote avec intérêt, consciente des potentialités immenses d’un tel dispositif. À terme, l’idée est claire : permettre aux jeunes exilés de devenir autonomes, intégrés à des clubs sportifs, voire devenir à leur tour transmetteurs de savoirs auprès d’autres jeunes, créant ainsi une dynamique de résilience collective. Devant ce mur, ce ne sont pas seulement leurs corps qu’ils ont élevés, mais leur destin tout entier. Ils ont réinvesti leurs corps, repris confiance, reconstruit des liens essentiels à leur survie psychique. « Ils ne sont plus au pied du mur, ils sont en haut », conclut magnifiquement Hélène Desforges. Et peut-être, dans ce geste-là, ont-ils aidé chacun d’entre nous à voir au-delà des murs, réels ou métaphoriques, que nous dressons trop souvent autour des souffrances qu’on ne veut pas voir.

  • Massification de l’escalade : le vertige des grandeurs ?

    L’escalade est-elle en train de devenir une pratique mainstream au même titre que le foot ? C’était la question un peu provoc’ posée en janvier dernier par Lucien Martinez, rédacteur en chef de Grimper Magazine, lors d’une conférence organisée par Vertige Media au Salon de l’Escalade. Accompagné par l’économiste Gilles Rotillon, grimpeur et observateur affûté du milieu depuis 60 ans, ils ont tenté de décrypter la « massification » annoncée de l’escalade, entre croissance vertueuse et dérives potentielles. Gilles Rotillon © Le Cinoche L’escalade, nouvelle religion populaire ? À première vue, le succès de l’escalade ne fait aucun doute. « Quand j'étais au lycée, personne ne grimpait autour de moi, personne ne savait ce que c'était des chaussons d'escalade », se souvient Lucien Martinez. « Dans ma famille, personne ne grimpait, mes cousins, cousines ne savaient pas ce que c'était, on me prenait un peu pour un hurluberlu. Ces 5 dernières années, je ne compte plus le nombre de vieilles paires de chaussons que j'ai données à des cousins, à des amis qui ne savaient pas ce que c'était l'escalade à l'époque. » Le constat est unanime, et confirmé par Gilles Rotillon, économiste de l’environnement : « Il y a 20 ans, l'escalade n'apparaissait absolument pas dans ce recensement-là. Aujourd'hui quand vous posez la question, l'escalade apparaît, et elle n'est pas en dernière position des pratiques. Donc ça veut dire quand même qu'au niveau social, dans la société, elle est reconnue comme une activité. » Pour preuve ? La multiplication spectaculaire des salles d’escalade, le boom du matériel, mais aussi la croissance exponentielle des topos recensant les falaises en France : « La première édition du Guide du Cosiroc, qui date de 1982, faisait 100 pages. En 1999, la huitième édition faisait 471 pages. Si on faisait une édition aujourd'hui, elle serait le double de ça, je suis sûr, » affirme Gilles Rotillon. Alors oui, le sport vertical a bel et bien pris de l’envergure, mais s’agit-il pour autant d’une massification générale ou plutôt d’un phénomène ciblé, urbain, réservé à certaines catégories socio-professionnelles ? Lucien Martinez © Le Cinoche Escalade populaire ou élitisme urbain ? Dans la salle, les voix nuancent rapidement l’image triomphante d’une pratique devenue ultra populaire. Un gérant de salle bruxelloise témoigne : « Oui, la fréquentation augmente, mais ce n’est pas encore la facilité absolue, le tapis rouge pour attirer sponsors et partenariats comme dans le foot. » D’autres questionnent même la définition du terme escalade, renvoyant aux jeux d’enfants dans les arbres ou aux salles aseptisées des grandes villes. À Fontainebleau, un grimpeur souligne un autre biais : « On ne sait pas vraiment si cette croissance est proportionnelle à la démographie générale. Y a-t-il réellement davantage de grimpeurs en pourcentage ou simplement plus de monde ? » Pourquoi cette croissance ? Pour Gilles Rotillon, les racines de ce boom sont doubles. « D'abord, dès les années 70, on a équipé les falaises. La chute, autrefois synonyme de danger mortel, est devenue un moyen de progression. L'escalade s'est autonomisée par rapport à l'alpinisme, elle est devenue une activité en propre. » Mais ce changement technique s’est conjugué à une évolution économique mondiale majeure : la baisse des gains de productivité dans les secteurs industriels classiques. Résultat ? « Des capitaux immenses cherchant de nouveaux marchés ont investi massivement dans le loisir. Et l’escalade était parfaite pour ça : rentable, urbaine, accessible. » Pas étonnant que cette discipline ait rapidement rejoint la liste des nouveaux sports olympiques, aux côtés du skate et du breakdance – activités jeunes, dynamiques, à forte rentabilité potentielle. © Le Cinoche Entre vertus et dérives Mais la croissance est-elle forcément une bonne nouvelle ? Dans l’auditoire, les réactions oscillent entre enthousiasme et méfiance. Une grimpeuse occasionnelle déplore les tarifs prohibitifs des salles urbaines : « Ça reste élitiste, réservé à une catégorie sociale aisée. » Un ouvreur professionnel voit la dynamique d’un œil ambivalent : « Ça crée des emplois, c’est formidable, mais l’ambiance et la culture originelle de la grimpe se diluent. » Pour Gilles Rotillon, il ne s’agit pas tant d’une aseptisation que d’une autonomisation progressive des pratiques : « Il y a une autonomisation relative en ce moment de la pratique en bloc. Le scénario le plus probable, c'est une autonomisation encore plus importante si la gestuelle dans les salles d'escalade continue sur ce chemin, de plus en plus gymnique. C'est autre chose clairement, ce n'est pas la même escalade qu'on trouve en milieu naturel. » Attention au « syndrome de l’Everest » Mais le vrai danger, selon Lucien Martinez, serait ailleurs. Avec la massification se dessinent les premières dérives : « On aménage les falaises à outrance, on bétonne les parkings, on envisage de certifier des falaises comme on certifie un parc d'attraction. » Ce risque de « perte de sens » est réel. Gilles Rotillon abonde : « L'extrême d'une certaine façon, c'est l'Everest. Pourquoi l'Everest se passe comme ça ? Parce qu'on a retiré au maximum le risque de mort, on en a fait un produit commercial. » Pour éviter cela, les deux intervenants insistent : il faut préserver la responsabilité des grimpeurs dans l’équipement et l’entretien des sites, maintenir la culture associative, et surtout favoriser le lien entre salle et falaise. « L'escalade à l'école, par exemple, est quelque chose de formidable, elle démocratise la pratique en la sortant du tout marchand », rappelle Gilles Rotillon. Une vigilance collective Alors, cette croissance, bonne ou mauvaise nouvelle ? Au final, pas de réponse définitive mais un appel à la vigilance. L’escalade évolue, c’est indéniable, mais elle se tient sur une ligne de crête : d’un côté, l’ouverture, la démocratisation, l’emploi ; de l’autre, la perte du sens initial, la marchandisation excessive, l’érosion culturelle. À chacun, grimpeur ou acteur de la grimpe, de peser dans le bon sens. De rester vigilant face aux dérives potentielles, pour que l’escalade reste avant tout ce qu’elle doit être : une histoire de passion, d’équilibre, et d’humanité. 📽️ Vidéo complète de la conférence : 🔗 Retrouvez toutes les conférences du salon ici.

  • Le sauna, cette chaleur qui ne viendra pas

    Chronique pour celles et ceux qui ont un jour cru aux promesses de vapeur. Rare image de votre salle en 1972. C’est un mot discret, presque pudique, qu’on glisse souvent au détour d’une brochure, coincé quelque part entre « enrouleurs automatiques » et « smoothies maison ». Trois syllabes chaleureusement boréales qui exhalent des promesses d’évasion nordique, de récupération profonde, de corps apaisés après l’effort. Sauna . Dans l’univers moite des salles d’escalade, il brille comme une utopie tiède : un oasis de vapeur dans un désert de résine . Mais le sauna n’est jamais vraiment là. Ou plutôt : il est toujours là, mais en creux. Présent dans les discours, omniprésent dans les plans 3D et les rêves éveillés de grimpeurs épuisés par un run de trop – mais radicalement absent de la réalité. Le plus souvent, c’est une porte en bois, fermée à double tour, coiffée d’un petit mot maladroit écrit au stylo bleu – « en maintenance », « provisoirement indisponible » –, dont la calligraphie tremblante indique sans équivoque qu’il ne s’agit ni d’un incident ponctuel, ni d’un retard technique. C’est une panne ontologique. Un paradoxe quantique. Le sauna de Schrödinger : il est là et il n'est pas là. Il existe et il s’évapore . Mais ce qu’on lui reproche, au fond, ce n’est pas qu’il ne fonctionne pas. Vous l'aurez compris, le sujet n’est pas technique. Il est métaphysique . Ce que symbolise le sauna, dans une salle d’escalade, ce n’est pas seulement la chaleur du corps, c’est surtout la chaleur de l’idée . Le sauna est donc cette fiction marketing qui ne dit pas son nom, ce supplément d’âme de 4m2 qui nous convainc que nous grimpons dans un lieu pensé, presque spirituel. Un lieu où l’on ne viendrait pas seulement martyriser ses doigts sur des arquées, mais où l’on viendrait aussi prendre soin de soi, réparer ses tendons, et peut-être même sa semaine . Certaines salles poussent d’ailleurs le raffinement jusqu’à promettre un sauna avant même d’avoir coulé les fondations. On annonce fièrement « un espace bien-être à venir » dans des lieux si exigus qu’il faudrait déjà demander pardon au voisin pour ranger son sac à corde. On assure que le sauna arrivera bientôt, éthique, éco-responsable, parfaitement intégré entre une porte coupe-feu et la poubelle à chaussons. À ce stade, on comprend que le sauna n’est pas un équipement mais un horizon. C’est l’Arlésienne thermale du grimpeur moderne : toujours attendue, jamais rencontrée . C’est un besoin de maintenir intacte l’illusion, une fidélité paradoxale au mirage. Comme ces messages qu’on envoie parfois à un amour passé, histoire de vérifier que l’histoire n’est pas complètement terminée. Naturellement, ce doux mensonge laisse des traces. Les messages agacés fleurissent sur Instagram entre deux émojis flammes et un cœur rouge : « Toujours pas réparé le sauna ? », « Hâte de tester l’espace bien-être (lol) », « Vous avez pensé à mettre un panneau ‘fiction’ sur la porte ? ». On les lit, on en sourit, on les écrit sans colère véritable. On tomberait presque pour complicité . Sur Google aussi, les notes à deux étoiles rappellent à l’ordre ces salles qui n’ont jamais tenu leur promesse. Entre une critique sur le prix du houmous et la moquette tachée du vestiaire, la panne permanente du sauna est devenue un genre littéraire en soi . Un folklore digital partagé, comme si chaque grimpeur, un jour ou l’autre, avait voulu rédiger sa petite chronique de l’absence. Mais soyons sincères : personne ne souhaite vraiment sa réparation immédiate. Pas comme on réclamerait un vrai topo ou des prises nettoyées régulièrement. Ce n’est pas un vrai combat . C'est un petit mensonge collectif, dans lequel on aime faire transpirer nos plaisirs coupables. C’est un besoin de maintenir intacte l’illusion, une fidélité paradoxale au mirage . Comme ces messages qu’on envoie parfois à un amour passé, histoire de vérifier que l’histoire n’est pas complètement terminée. Et puis, si par un miracle quelconque, le sauna se décidait enfin à fonctionner, on serait presque déçu . Parce que derrière la vapeur, derrière le bois chaud, il y a Guy. Torse nu, jambes écartées, le regard franc, occupé à te raconter avec passion son stage d'ouverture à Dijon, alors que tu cherches juste un moment de silence pour expier tes chutes répétées dans le dernier 6B du fond. À ce moment précis, le rêve du sauna s’effrite. Il n'y a plus rien d' hygge , il devient une vulgaire cage en bois révélant sa vraie nature dans laquelle on n'a jamais vraiment eu envie de se plonger, juste savoir qu'elle existait . C’est probablement là que réside le vrai malentendu. Ce que l’on poursuit, à travers le sauna, ce n’est pas une chaleur réelle, mais une intention de chaleur . L’idée rassurante qu’ici, dans cette salle où les prises tournent trop vite et les bières restent trop tièdes, quelqu’un, quelque part, a pensé à notre bien-être. Même si c’est faux. Même si c’est une promesse creuse, un élan vers un mieux qui n’arrivera jamais . Alors oui, on continue d’y croire. On le réclame, on commente, on alimente le mythe avec humour, tendresse et fatalisme . On se prend à rêver du jour où, après une séance marquée par des échecs glorieux, on pourra enfin s’y glisser, au calme, sans Guy ni débat interminable sur la magnésie liquide. Mais au fond, on sait déjà que cette chaleur-là ne viendra pas. Et c’est sans doute mieux ainsi .

  • Everest sous surveillance : les drones dans la zone de la mort

    En 2024, un drone a franchi pour la première fois la barre des 8 000 mètres sur l’Everest . Une prouesse technologique dans la « zone de la mort », qui interroge moins sur ce sommet — déjà transformé en parc à thème vertical — que sur ce qu’elle autorise ailleurs. Car quand l’optimisation devient une évidence, c’est le contrat même de la montagne qui bascule. Et ce n’était qu’un début. Ce printemps, le gouvernement népalais pousse pour que ces engins deviennent partie intégrante de la logistique himalayenne . L’avenir des drones en haute altitude se joue là, maintenant, sur les pentes du toit du monde — entre efficacité assumée et inquiétude contenue. Une première dans la zone de la mort Ils filment là où les corps ne tiennent plus debout, là où les guides hésitent à monter, là où l’air s’effondre sous la pression. En mai 2024, un drone civil a dépassé les 8 300 mètres sur les pentes de l’Everest . L’engin, un DJI FlyCart 30 modifié pour résister aux températures extrêmes et à la pression atmosphérique délirante de cette zone, a été lancé depuis le camp de base avancé à 6 100 mètres, par une équipe népalaise en partenariat avec DJI, géant mondial du drone, et la société locale Airlift. Une fenêtre météo parfaite, des rotors qui tournent deux fois plus vite qu’en plaine, un survol complet de plusieurs zones critiques, des images HD, et retour à l’envoyeur sans casse : le test est concluant. Techniquement, c’est une première. Symboliquement, c’est un pas vers autre chose. L’Everest, déjà rationalisé L’objectif était clair : montrer qu’un drone peut opérer là où les hélicoptères échouent. Dans une montagne saturée, devenue vitrine touristique et laboratoire d’extrême, cette démonstration de force tombe presque sous le sens. Ce n’est plus un exploit. C’est une suite logique. L’Everest, déjà cartographié, sécurisé, marchandisé, est devenu le candidat idéal pour accueillir ce type d’innovation. Et il faut bien le reconnaître : la technologie ici ne fait que s’insérer dans un paysage déjà rationnalisé jusqu’à l’absurde . Une efficacité logistique indéniable Depuis plusieurs années, les autorités népalaises s’inquiètent de l’état du toit du monde. Chaque printemps, des centaines de grimpeurs — souvent très encadrés — s’y entassent par vagues. Et la montagne, elle, encaisse : tentes abandonnées, bouteilles d’oxygène vides, cordes fixes oubliées, déchets plastiques figés dans la glace. Lors des dernières campagnes de nettoyage, près de 11 tonnes ont été extraites. Les drones, dans ce contexte, permettent de cibler les zones les plus critiques, d’éviter les fouilles à l’aveugle, de planifier des expéditions de nettoyage plus efficaces. Ils peuvent aussi repérer des corps. Certains sont là depuis 1996. Figés, oubliés, puis soudain retrouvés. À mesure que la montagne se numérise, même les morts finissent par réintégrer le flux d’information.  Ce qui, autrefois, échappait à toute mesure est désormais localisable. Coordonnée. Comptabilisé. Soulager les sherpas, ou les surveiller ? Parmi les justifications avancées, celle-ci revient souvent : les drones permettraient de soulager les sherpas . Pas les grimpeurs, mais ceux qui rendent leur ascension possible. Ce sont eux qui montent l’oxygène, installent les camps, fixent les cordes, redescendent les bouteilles vides, parfois les cadavres. Ce sont eux qui prennent les risques, pas pour un exploit personnel, mais pour gagner leur vie. Sur l’Everest, le danger n’est pas un choix partagé. Certains grimpent pour se dépasser. D’autres pour payer le riz. Et tous affrontent le même vide. Oui, un drone peut alléger certaines charges. Mais il ne redistribue rien. Il ne rééquilibre pas les rôles. Il soulage ponctuellement, sans jamais toucher au modèle économique qui repose sur une main-d’œuvre invisible et exposée. Le drone n’est pas un remède. Il est une rustine. Et encore faut-il qu’il tienne. L’engin vole, oui. Mais à la moindre bourrasque, il reste cloué. Il transporte du matériel, mais pas grand-chose. Il soulage, mais n’inverse rien. C’est une amélioration marginale, pas une révolution. Un gadget sous conditions, pas une solution de fond. Et c’est là que l’ambiguïté devient inquiétude. Car ce qui ne fonctionne pas toujours pour alléger, fonctionne très bien pour surveiller.  Filmer. Suivre. Localiser. Organiser. On imagine mal un drone porter des caisses tous les jours à 8 000 mètres. On l’imagine très bien transmettre des coordonnées GPS toutes les dix secondes. De l’assistance au contrôle Ce que les autorités entrevoient déjà, c’est une montée en puissance du drone comme outil de gestion. Observation des files d’attente, surveillance des comportements à risque, suivi GPS des grimpeurs, anticipation des goulets d’étranglement : la montagne devient un circuit à modéliser. À terme, chaque permis d’ascension pourrait être couplé à un traceur. Sur l’Everest, le parcours est déjà figé. Ailleurs, ce type de surveillance pourrait rogner ce qu’il reste d’imprévu.  Big Brother ne regarde plus la télé, il balise les itinéraires. Ce n’est pas l’Everest le problème. C’est ce qu’il annonce C’est là que l’Everest, une fois de plus, joue son rôle de laboratoire. Ce drone qui plane à 8 300 mètres ne scandalise plus personne. Il ne transgresse rien, parce qu’il n’y a plus rien à transgresser.  Le sommet est déjà standardisé, déjà désacralisé. On y monte à la queue leu leu, on y prend des selfies, on y meurt parfois sans que personne ne le remarque. Dans ce contexte, cartographier les déchets ou rationaliser les flux n’est pas une hérésie : c’est presque une forme d’hygiène. Mais c’est précisément là que s’ouvre la vraie faille. Ce qui passe ici, sur cette montagne devenue produit , pourrait demain s’imposer ailleurs.  Dans des espaces moins domestiqués, moins visibles, encore porteurs d’une certaine idée du silence, du risque, de la liberté. L’alpinisme sous algorithme ? L’expérimentation de 2024 a été saluée un peu partout. National Geographic  y voit une avancée écologique. Outside Magazine  parle d’un tournant logistique pour l’Himalaya. Mais ce tournant ouvre des portes que l’on ne referme pas. Drones sur le K2. Surveillance du Lhotse. Missions de cartographie dans l’Himalaya indien. Usages touristiques, militaires, commerciaux. À mesure que les sommets deviennent des dashboards, on perd le vertige. L’économie de la mesure, ou le refus de l’optimisation totale C’est ici que Gilles Rotillon, économiste de l’environnement, nous tend une corde. Dans La leçon d’Aristote , il rappelle que pour le philosophe grec, l’économie n’était pas une science de l’accumulation, mais une pratique de la mesure. Penser la limite, c’était déjà penser la liberté. Ce que la montagne rappelait, jusqu’ici, c’est qu’il existait encore des lieux où l’incertitude avait droit de cité. Là où la Formule 1 réforme chaque accident, l’alpinisme engageait un contrat moral plus ancien, plus brut, où l’on acceptait que le tragique ne se résout pas toujours dans un tableau Excel. Mais avec les drones, ce contrat se recompose. Ce n’est plus l’alpiniste qui affronte le vide. C’est l’algorithme qui le mesure. La montagne était un miroir. Elle devient un écran. Et bientôt, peut-être, un tableau de bord.

  • Grimper sans piétiner : à Guadalajara, l’escalade cherche son point d’équilibre

    Il fut un temps pas si lointain où l’escalade restait une affaire discrète, presque confidentielle. Une pratique un peu marginale, habitée par celles et ceux qui passaient plus de temps à chercher une ligne juste qu’à chercher la lumière. On dormait dans des vans cabossés, on traînait dans les campings, on partageait des topos griffonnés à la main comme des trésors. La falaise était un terrain d’aventure, mais aussi un espace de silence, de lenteur, de patience. © Amegu Puis le monde s’est refermé, le temps d’un confinement mondial. Et à sa réouverture, l’appel du dehors s’est fait plus fort, plus bruyant, plus immédiat. Les sports de pleine nature, et parmi eux l’escalade, ont gagné en visibilité ce qu’ils ont perdu en secret. Les salles ont servi de sas d’entrée, les marques ont répondu à la demande, et très vite, ce qui relevait d’une culture s’est transformé en tendance.  La grimpe est devenue une activité à la mode, accessible, séduisante, partagée sur les réseaux et pratiquée en masse, souvent sans bagage technique, parfois sans repères. Et c’est là que le bât blesse. Car la falaise, elle, n’a pas changé.  Elle est restée ce qu’elle a toujours été : un milieu vivant, fragile, complexe, qui supporte mal l’accumulation sans régulation. À Guadalajara (en Espagne), dans certaines zones comme Patones ou Tamajón, cette tension est aujourd’hui visible à l’œil nu. Les sentiers s’élargissent. Le sol s’érode. Les oiseaux désertent. Les blocs résonnent d’échos nouveaux, plus mécaniques, moins attentifs. De la grimpe sans conscience au besoin de structure Ce n’est pas un procès contre les nouveaux venus. Ce n’est pas une ode aux anciens grimpeurs comme seuls gardiens légitimes du rocher. Ce qui est en jeu ici, c’est la manière dont une pratique change d’échelle sans changer de regard.  On passe du pan au rocher avec la même légèreté que l’on change de playlist. On reproduit, parfois sans le savoir, les logiques de la salle sur des environnements qui n’y sont pas préparés : consommation rapide, faible ancrage local, pratiques bruyantes, techniques approximatives. La question n’est pas tant de savoir si c’est bien ou mal, mais de reconnaître que cela a un coût. Et qu’à force de ne pas l’assumer, ce coût finit par retomber sur le vivant. Sur des espèces qui ne font pas de bruit, qui n’ont pas de comptes Instagram, et qui ont besoin de temps, d’espace, de calme. Face à cela, à Guadalajara, un collectif s’est structuré. Il s’appelle Amegu , acronyme sec pour une ambition patiente : construire un pont entre les grimpeurs et les gestionnaires d’espaces naturels. Réunissant des clubs de montagne, des associations environnementales, des biologistes, des ingénieurs forestiers, des ouvreurs, des pratiquants, Amegu n’est pas une réaction de principe, c’est une réponse de terrain. © Amegu De la donnée, pas des dogmes Leur approche n’est ni punitive, ni nostalgique. Elle part d’un constat simple : si l’on veut que l’escalade survive à son propre succès, il faut apprendre à la réguler autrement.  Pas en fermant tout, pas en interdisant de manière aveugle, mais en comprenant précisément ce qui se joue sur chaque site. Pour cela, Amegu a noué des partenariats avec deux universités – Rey Juan Carlos I et Grenade – et s’est lancé dans un travail inédit de recensement, d’observation et de cartographie. Où nichent les oiseaux rupestres ? Quels sont leurs cycles de reproduction ? Quelles sont les zones les plus fragiles ? Quelle pression une falaise peut-elle supporter ? Autant de questions qui, jusque-là, étaient laissées de côté au profit de l’intuition ou de la polémique. En produisant ces données, Amegu rend possible une discussion sérieuse avec les collectivités, les mairies, les gestionnaires d’espaces naturels. Il ne s’agit plus de négocier dans le vide, mais de proposer des modalités concrètes d’accès, adaptées aux périodes, aux espèces présentes, aux usages locaux. La falaise comme écosystème, pas comme décor Cette approche fine, souple, informée, permet d’imaginer ce qu’Amegu appelle une “régulation dynamique”  : une gestion des sites qui tienne compte des rythmes biologiques, des saisons, des années, et qui propose des alternatives à la fermeture brutale. On ne grimpe pas toute l’année partout. On évite certaines parois au printemps si des rapaces y nichent. On évalue l’impact réel de certaines techniques, comme le brossage intensif. Et surtout, on accepte que grimper, ce n’est pas neutre. Ce changement de regard est profond. Il suppose de sortir de la logique du droit d’accès pour entrer dans celle du dialogue avec le milieu . On ne parle plus seulement d’ouverture de voie, mais d’ouverture au vivant. On ne se contente plus de repérer les prises, on apprend à reconnaître les espèces. Ce n’est pas un renoncement, c’est une extension du champ de la pratique. © Amegu Transmettre ce que l’on touche Pour qu’un tel changement prenne racine, Amegu mise aussi sur la transmission.  Chaque sortie est pensée comme une opportunité pédagogique : on grimpe, mais on observe, on échange, on découvre. Des guides naturalistes accompagnent les groupes. On parle géologie, flore, faune, histoire locale. On discute des voies ouvertes, des zones à protéger, des erreurs à éviter. Et après la grimpe, il y a le village. Le bar. Le repas partagé. Parce que l’escalade, dans les zones rurales de Guadalajara, peut aussi être un levier économique.  Mais pour cela, encore faut-il que les grimpeurs ne se contentent pas de consommer la falaise comme un spot à part, déconnecté du territoire. Il faut qu’ils y laissent autre chose que de la gomme et des stories. Vers une écologie de la grimpe Ce que tente Amegu n’est pas spectaculaire. Il n’y a pas de grand soir. Juste un effort continu pour rendre la grimpe plus habitable – pour ceux qui la pratiquent, pour ceux qui y vivent, et pour ceux qui ne font que passer, ailes ouvertes ou racines profondes. Ce n’est pas une écologie punitive. C’est une écologie relationnelle.  Qui ne cherche pas à exclure, mais à inclure autrement. Qui ne sacralise pas la falaise, mais la reconnaît comme un milieu habité. Qui assume que l’escalade a une empreinte, mais qu’on peut en réduire l’impact, à condition d’en parler, de l’étudier, de la penser. À Guadalajara, ils essaient.  Avec méthode, avec conviction, sans certitudes rigides. Ils posent les bases d’une manière de grimper qui ne s’arrête pas à l’effort physique, mais qui intègre le lieu, l’histoire, le vivant. Ils proposent une autre forme d’engagement, moins spectaculaire mais plus durable. Et peut-être est-ce là le plus bel horizon de la grimpe : continuer à chercher l’équilibre, même quand on croit avoir atteint le sommet.

  • Grimpeurs volages : fin de l’amour exclusif en salle

    Il fut un temps – pas si lointain – où l’on grimpait dans la  salle. Une seule. Celle du quartier, de la ville, parfois à vingt bornes mais sans alternative. On y allait par habitude. Par nécessité. Par attachement, aussi. Une salle d’ancrage, avec ses ouvreurs familiers, ses murs qu’on connaissait par cœur, ses routines rassurantes. Ce temps n’a pas disparu. Il s’est dilué. Aujourd’hui, tout a changé. À Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, Grenoble ou Lille, on peut choisir. Comparer. Zapper. D’un soir à l’autre, d’un créneau à l’autre. Le grimpeur moderne a appris à se déplacer, à moduler, à s’adapter à une offre devenue pléthorique.  Et ce glissement, d’un modèle de fidélité à un usage plus fragmenté, n’a rien d’anecdotique. Ce bouleversement dans la densité du réseau de salles, dans la facilité d’accès, a reconfiguré en profondeur la relation entre un grimpeur et “sa” salle. L’infidélité n’est plus une entorse au contrat : c’est la nouvelle norme. Les chiffres ne mentent pas Selon notre étude Qui sont les grimpeurs en France ? , menée auprès de plus de 15 000 grimpeurs, seuls 16,7 %  déclarent ne jamais fréquenter d’autres salles. Les autres ? Plus de 80 %  alternent, explorent, diversifient. La moitié d’entre eux changent de salle de temps en temps. Un tiers le font souvent. Ce n’est pas un effet de style ou un mouvement de panique. C’est une logique rationnelle, permise par l’environnement urbain, structurée par l’abondance de choix et les ouvertures géographiquement concurrentes. La fidélité ne s’est pas effondrée : elle s’est rendue inutile. Plus on pratique, moins on reste Le lien entre ancienneté et volatilité est limpide. Plus un grimpeur prend de la bouteille, plus il multiplie les murs. Parmi les pratiquants depuis moins d’un an , 42,5 %  déclarent ne fréquenter qu’une seule salle. C’est encore le temps de la découverte, du cocon, de l’habitude confortable. Mais cette fidélité initiale ne résiste pas longtemps à l’expérience. Elle s’effondre dès que le grimpeur franchit la barre des deux ans de pratique. Entre deux et cinq ans, seuls 11,8 %  restent fidèles à une salle unique. Et au-delà de cinq ans, moins d’un grimpeur sur dix . Ce qui se joue là, ce n’est pas le désamour : c’est l’exigence. On connaît mieux les ouvertures. On devient plus attentif à la fréquence de renouvellement. On a des préférences de style, de type de grimpe, d’ambiance. Et on sait que ce qu’on ne trouve plus ici, on le trouvera peut-être ailleurs. La diversification n’est pas une fuite, c’est une stratégie Ce n’est pas un abandon. C’est une manière d’optimiser sa pratique. On ne change pas de salle par trahison affective, mais parce qu’une autre propose une dalle plus inspirée, un toit plus exigeant, un créneau moins bondé, une salle de renforcement mieux foutue. Le grimpeur expérimenté devient tactique. Il panifie, teste, affine. Et la fidélité s’efface dans la recherche du meilleur terrain. L’âge complexifie le tableau Les trentenaires et quadragénaires sont ceux qui bougent le plus. 86,4 % de grimpeurs âgés de 25 à 44 ans fréquentent régulièrement plusieurs salles . Une logique souvent professionnelle : le travail dicte les horaires, la mobilité dicte les lieux, et l’escalade s’adapte. Chez les plus jeunes (15-24 ans), la situation est mixte. On découvre, on suit des amis, on bouge parfois, mais sans toujours avoir la liberté logistique de choisir. Quant aux plus de 65 ans, ils restent largement fidèles à leur structure principale : 40.9 %  n’en fréquentent qu’une. Pas forcément par conservatisme, mais parce qu’ils ont trouvé ce qui leur convient. Et qu’ils n’ont plus envie de perdre du temps à chercher ailleurs. L’accessibilité : la fidélité commence dans les transports La variable la plus décisive reste souvent la plus pragmatique. Parmi ceux qui jugent l’accessibilité de leur salle excellente, près de 20 % restent fidèles. Chez ceux qui la trouvent mauvaise, ce taux s’effondre à 5,7 % . Et plus de la moitié d’entre eux fréquentent plusieurs salles régulièrement. Il ne suffit pas d’avoir de bons blocs : encore faut-il y accéder sans galère.  Le métro bondé, le vélo de nuit, le bus qui passe toutes les 40 minutes… tout ça pèse. Et plus l’accès est difficile, plus le lien se distend. Une mutation imposée par le marché Mais au fond, peut-on encore parler de trahison ? Ce n’est pas le grimpeur qui a rompu le contrat de fidélité. C’est le marché qui en a modifié les termes. Dans les grandes agglomérations, on compte désormais parfois plus de cinq salles dans un rayon de 30 minutes . Le grimpeur urbain n’est plus captif. Il est en réseau. Arkose, Climb Up, Vertical’Art, Climbing District, Block’Out… la carte est dense, les formats variés, les identités plus ou moins marquées. Il y a des salles pour grimper vite, d’autres pour flâner, certaines pour s’entraîner, d’autres pour sociabiliser. Pourquoi rester fidèle à une seule, quand chacune semble répondre à un besoin spécifique, à un moment donné ? Une fidélité affective, pas exclusive Mais ce serait une erreur de croire que l’attachement a disparu. On peut fréquenter cinq salles, et se sentir chez soi dans une seule.  On peut zapper, tester, explorer… et revenir, encore et encore, dans ce lieu où l’on retrouve un rythme, des visages, une ambiance. La fidélité ne se mesure plus au nombre de visites. Elle se mesure à la place qu’une salle occupe dans l’esprit du grimpeur. Ce n’est plus une exclusivité, c’est une préférence flottante. Une loyauté discrète, mais réelle. Celle qu’on ressent quand, malgré toutes les options, on sait toujours laquelle on recommanderait en premier. Pour les salles : une nouvelle équation Dans ce contexte, vouloir retenir les grimpeurs à tout prix est un non-sens. Il faut accepter qu’ils partent… et faire en sorte qu’ils aient envie de revenir. La fidélité ne se décrète pas. Elle se construit. À coups de renouvellement d’ouvertures, de qualité d’accueil, d’identité forte, de services bien pensés, d’événements qui donnent envie de rester un peu plus longtemps après la séance. Le grimpeur moderne ne s’attache plus à une salle comme à une carte de fidélité. Il s’attache à ce qui vibre, à ce qui surprend, à ce qui l’appelle. Une fidélité mobile, exigeante, sincère Elle existe encore, cette fidélité. Mais elle ne se loge plus dans l’habitude. Elle naît du désir. Elle n’est plus acquise : elle se regagne chaque semaine. Elle n’est plus unique : elle se partage entre plusieurs lieux. Elle n’est plus tranquille : elle est attentive, critique, mouvante. Mais elle est là, encore. Et pour les salles, c’est à la fois un défi et une chance : car rien n’est plus précieux que le retour d’un grimpeur qui avait mille autres options, et qui revient.  Simplement parce qu’il en a envie. Téléchargez l’étude et creusez les chiffres Cet article n’est qu’un échantillon des enseignements que révèle notre étude sur les grimpeurs en France . Au-delà du portrait des néo-grimpeurs, elle explore qui sont les grimpeurs en France, où et comment ils pratiquent, ce qui influence leur fidélité à une salle, et comment évolue leur rapport à l’extérieur. Vous y trouverez aussi des analyses croisées  entre les différents profils de grimpeurs : Les différences de pratiques entre hommes et femmes Comment l’ancienneté influence la fréquence et la satisfaction Pourquoi certains restent fidèles à une salle et d’autres papillonnent Pour découvrir toutes ces tendances et leurs implications , il vous suffit de télécharger l’étude complète sur les grimpeurs en France . 📥 Télécharger l’étude complète sur les grimpeurs en France

  • Escalade et intégration : une voie sans nation

    En 2022, Les Nageuses  inondait les écrans de larmes. Deux sœurs syriennes, une traversée à la nage, et une qualification olympique à la clé. Une histoire plus grande que le sport.  Depuis, le CIO a pérennisé l’idée : l’équipe olympique des réfugiés est devenue un symbole, une respiration au milieu du cynisme mondialisé. Afraa Mohammad © Le Cinoche Et l’escalade, dans tout ça ? Pour l’instant, rien. Pas une corde. Pas un nom. Mais ça pourrait changer. Pour la première fois, une grimpeuse sans nation pourrait rejoindre l’équipe des réfugiés aux JO de Los Angeles 2028. Son nom : Afraa Mohammad . À Paris, dans le cadre du Salon de l’Escalade , Vertige Media animait un programme dense de conférences sur deux jours. Parmi elles, une heure forte : celle qui réunissait trois voix engagées autour de la table.  Afraa donc, première athlète réfugiée officiellement soutenue par l’IFSC. Paola Gigliotti, membre honoraire de l’IFSC et engagée de longue date sur les questions humanitaires. Et Alain Carrière, président de la FFME . Objectif : parler sport. Mais surtout parler système. Et comprendre comment une grimpeuse apatride a décidé de ne pas rester au sol. « Je voulais juste grimper. Pas devenir un symbole. » Afraa ne s’est pas réveillée un matin avec l’envie de représenter les réfugiés du monde entier. Elle voulait juste respirer. Après un parcours à rallonge, une vie en exil, et quelques années de reconstruction, l’escalade est arrivée par hasard. « Une amie m’a offert dix entrées dans une salle. C’était après le covid. J’y suis allée, et j’ai accroché direct. » Mais pour comprendre son histoire, il faut repartir de loin. Née en Syrie, d’origine palestinienne, elle croit d’abord avoir la double nationalité. Jusqu’au jour où elle découvre, à 12 ans, qu’elle est officiellement « réfugiée permanente ». Traduction : tu peux être née ici, tu ne représenteras jamais ce pays.  Et quand on fait de la gym à haut niveau, ça coupe net. Fin des entraînements. Fin du rêve olympique. Elle s’accroche. S’engage dans la révolution syrienne. Obtient une bourse d’excellence. Arrive à Paris. Et c’est là que l’escalade la raccroche à quelque chose. Pas une ambition. Une survie. Paola Gigliotti © Le Cinoche Une grimpeuse hors cadre C’est Paola Gigliotti qui capte l’histoire. Une figure respectée, un brin rebelle, toujours là où on ne l’attend pas. Elle appelle le président de l’IFSC. « J’ai trouvé une grimpeuse réfugiée à Paris. Elle grimpe bien. Et elle a une histoire. » L’IFSC écoute. Et débloque une enveloppe symbolique : 1500 € pour un an. À Paris, ça couvre quoi ? Coach, matos, entraînements, compétitions ? À peine. Heureusement, Paola complète avec ses propres moyens. « Je ne suis pas riche. Mais j’ai donné ce que je pouvais. Parce que ce projet, ce n’est pas qu’une histoire de sport. C’est un enjeu humanitaire. » Pendant ce temps, Afraa s’accroche. Et grimpe. Tous les jours. Avant et après son job d’architecte. « Je m’entraîne de 6h à 9h. Puis je bosse. Puis je m’entraîne à nouveau le soir. » C’est pas une vie d’athlète pro. C’est une double journée sans pause, sans sponsor, sans filet. Matthieu Amaré et Afraa Mohammad © Le Cinoche Un projet plus grand qu’elle Elle le dit sans détour : elle grimpe pour elle, oui. Mais aussi pour celles et ceux qui viendront après. « Aujourd’hui, à 25 ans, je suis consciente que ce n’est pas l’âge pour construire une carrière professionnelle. Mais ce que je veux, c’est que cette question soit posée aujourd’hui, pour que la vraie athlète, qui a 8 ou 9 ans mais qui est aussi réfugiée, puisse venir et décrocher une médaille dans deux ou trois JO. » C’est là que l’histoire prend de l’ampleur. Avec le centre Primo Levi , Afraa monte un projet pour initier à l’escalade des réfugiés victimes de torture. Pas pour les faire performer. Pour leur offrir un moment de paix. Un ancrage. Un souffle. Elle devient, malgré elle, un modèle. Elle déteste ce mot. Mais il colle à ses semelles. « Si tu sponsorises un athlète réfugié, tu sponsorises une cause. » Le sport est-il politique ? La réponse est dans la question. Quand on naît apatride, qu’on s’entraîne à l’aube avant d’enchaîner huit heures de boulot, puis qu’on remet ça le soir, enfiler une paire de chaussons d'escalade devient plus qu’un geste sportif. C’est une manière de dire : je suis là. Afraa n’a pas encore sa place pour les JO. La bourse olympique complète — 1500 € par mois pendant deux ans — n’a pas encore été validée. La sélection officielle, elle, n’a même pas encore de critères. L’IFSC avance à petits pas. La FFME, de son côté, fait ce qu’elle peut, avec les moyens du bord. Mais l’essentiel est là : le projet existe, il a un nom, un visage, une histoire.  Et il oblige chacun à se positionner. Parce qu’on ne peut pas militer pour l’universalité du sport... sans se demander qui a réellement les moyens d’y accéder. Paola Gigliotti et Alain Carriere FFME © Le Cinoche Changer la narration À ceux qui se demandent pourquoi l’escalade reste un sport si peu accessible, Afraa répond sans détour. C’est une discipline chère. Fermée. Pas conçue pour les trajectoires comme la sienne. Alors elle pousse les murs. Elle crée des ponts. Et elle rappelle une évidence : la performance ne se mesure pas qu’en cotation. « Je n’ai pas vu mes parents depuis huit ans. Je suis seule en France. Et je sais que je ne suis pas une athlète élite. Mais j’avance, pour que d’autres puissent aller plus loin. » Elle avance pour elle. Mais aussi pour d’autres. Ceux qui n’ont pas de papiers, pas de coach, pas de club. Ceux qu’on ne voit jamais sur les podiums. Et qui, un jour, grimperont peut-être grâce à elle. Vous avez manqué la conférence ? Pas de panique. 📽️ Vidéo de la conférence : 🔗 Retrouvez toutes les conférences du salon ici .

  • Alex Honnold, seul face aux dieux du vide

    Il y a ceux qui partent en exploration, avec leur topo plastifié, leurs friends rutilants et leurs plans de vol chronométrés. Et puis il y a Alex Honnold . Lui ne projette pas, il improvise à l’échelle du mur. Il part tôt, grimpe sec, rentre avant le déjeuner. Quatre heures montre en main pour rejoindre à pied le canyon d’Oak Creek, avaler les dix longueurs de Gift of the Wind Gods  — une grande voie de 450 mètres, cotée 5.10d (environ 6b) — en solo intégral et à vue, puis redescendre sans se retourner. Le tout sans emphase. Ni esbroufe. Sur Instagram, il publie une poignée de photos sans prétention : un selfie vaguement cadré, quelques images prises à la volée, presque banales. On croirait un randonneur satisfait de son dimanche ou un grimpeur en moulinette sur une 5c des Calanques. Mais le texte, lui, remet les pendules à l’heure : « Quelques photos assez nulles d’une aventure récente dans Gift of the Wind Gods (450 m, 5.10d) sur le Mont Wilson. Je l’ai soloée à vue en explorant un éventuel enchaînement sur le Wilson. » © Alex Honnold Un solo intégral à vue, donc. Traduction : il ne connaissait pas la voie. Pas de repérage. Pas d’assureur. Rien que l’instinct, l’habitude, et ce sang-froid de moine zen dopé au grès. Pour n’importe qui d’autre, c’est une mauvaise idée. Pour Alex Honnold, c’est un bon mardi. Le silence des lignes secondaires Gift of the Wind Gods . Le genre de voie dont le nom évoque autant les éléments que les guides photocopiés des années 90. Une ligne peu connue, tapie dans l’ombre d’ Inti Watana  – la classique voisine . Moins starifiée, moins patinée, moins postée sur Insta. Mais visiblement, plus belle. « J’ai été vraiment impressionné par la qualité de l’escalade — c’est une magnifique voie, et je suis surpris qu’elle ne soit pas plus souvent parcourue. » Et comme pour planter le décor, Honnold ajoute : « Je pense que si on regarde bien, on peut apercevoir deux cordées sur Inti Watana à l’arrière-plan de mon selfie. Mais je crois que Gift était en fait une meilleure voie. » Pas d’envolée lyrique. Pas d’effet de manche. Juste une appréciation sobre, presque étonnée. Une façon de dire que, parfois, les trésors sont là où les projecteurs ne vont pas. © Alex Honnold Freerider ? Oui. Mais maintenant, autre chose. On pourrait s’arrêter là, mais pour les quelques lecteurs qui découvriraient le personnage, une piqûre de rappel : Alex Honnold, c’est ce type qui, en 2017, a grimpé Freerider  (7c+) sur El Capitan — 900 mètres de granit — sans corde . En solo intégral. Une performance à la limite du concevable, filmée dans Free Solo , documentaire multi-primé, Oscar du meilleur film en 2019. Mais justement : ce n’est plus ça qu’il cherche. Ce n’est plus la gloire, ni le récit. Ce sont les lignes perdues, les espaces vides, les gestes justes. Moins de spectacle. Plus de silence. Mont Wilson, caillou sacré pour grimpeurs lucides Le Mont Wilson n’est pas le premier sommet qu’on vous conseille sur CampToCamp. C’est le Red Rocks à l’état brut. Rocher parfois cassant, marches d’approche qui tirent, descentes qui demandent du flair, et voies longues comme un hiver sans soleil. C’est une montagne à contre-courant, où la grimpe n’est jamais donnée, et où l’engagement est la norme . Et Gift of the Wind Gods  n’échappe pas à la règle. Cotée modestement, mais avec ses pièges, ses passages fuyants, ses prises douteuses, et cette longueur – 450 mètres – qui ne tolère pas le relâchement. Un solo là-dedans ? C’est tout sauf un défi gratuit. C’est une négociation constante avec l’impermanence. © Alex Honnold Chronomètre interne Et comme s’il fallait encore ajouter une dimension à l’affaire, Honnold note, presque en passant : « J’ai fait l’aller-retour voiture-voie en quatre heures. Je crois que c’est mon record personnel pour une grosse voie sur le Wilson. » Voilà. Pas de tambours. Pas de trompettes. Juste une remarque glissée au passage. Une manière d’indiquer qu’il est venu, qu’il a vu, qu’il a bouclé ça plus vite qu’un entraînement fractionné. Une ligne, pas une leçon Alors bien sûr, certains tenteront de s’en inspirer. De décoder l’état d’esprit. De comprendre la prise de décision. Mais ce serait oublier l’essentiel : chez Alex Honnold, chaque solo est une expérience intérieure . Il ne cherche pas à impressionner. Il cherche à voir clair. Et à voir s’il est encore capable d’être là, pleinement là, quand il n’y a plus de marge. Plus d’échappatoire. Rien que la verticalité, et ce qu’on y découvre de soi. Et maintenant ? Il parle d’un « éventuel enchaînement sur le Wilson ». Traduction : ce n’est qu’un morceau. Un caillou posé dans une ligne plus longue, plus complexe, peut-être plus ambitieuse. On ne sait pas. Et c’est très bien ainsi. Car pendant que les autres planifient leurs stories, lui continue d’inventer sa pratique, seul, sans bruit, au bord du monde.

  • Financement du haut niveau en Allemagne : le DAV met les grimpeurs au pied du mur

    L’histoire commence comme une mauvaise blague : que se passe-t-il quand une fédération coupe les vivres et que les athlètes doivent passer le chapeau ?  Réponse : Alex Megos sort le mégaphone et lance un appel aux dons . Parce que l’équipe nationale allemande, laissée en roue libre par le Club Alpin Allemand (DAV), doit désormais financer elle-même une partie de sa saison. Une situation ubuesque pour un sport olympique, mais qui illustre un mal plus profond : l’escalade de haut niveau a un problème de sous, et ce n’est pas que l’Allemagne qui rame. © Jean Virt / IFSC Le DAV face à la réalité : serrer la vis ou casser la tirelire ? Depuis 2022, le DAV ne touche plus un centime de l’État pour financer ses compétiteurs. Seule au monde (ou presque), la fédération doit jongler avec ses propres fonds pour faire tourner la boutique. Sauf que 2024 a été une année faste en résultats, donc en invitations aux Coupes du Monde . Et qui dit plus de quotas, dit plus de déplacements, plus de frais, plus de galères. Deux choix s’offraient au DAV : N’envoyer que les meilleurs , ceux qui ont le plus de chances de briller, et serrer la vis sur les sélections. Envoyer un maximum d’athlètes , quitte à leur faire payer une partie de la note. La fédération a choisi la deuxième option, expliquant vouloir « donner leur chance » à un maximum de grimpeurs. Un choix qui sonne noble sur le papier… sauf qu’en pratique, ça veut dire que grimper en Coupe du Monde, c’est d’abord grimper un budget. L’équilibre instable : faire de la place ou faire des sacrifices ? L’argument du DAV se tient : il fallait trancher. Mais ce qui coince, c’est la formulation. « Nous faisons la meilleure offre possible dans le cadre donné » , explique la fédé. Autrement dit : c’est ça ou rien, débrouillez-vous. Sauf qu’une saison complète, c’est des milliers d’euros en billets d’avion, hôtels et autres frais de déplacement. Pour Alex Megos et ses coéquipiers, c’est simple : sans argent, pas de compétitions. Pas de compétitions, pas de carrière. Et là, on touche à une vérité qui pique : le haut niveau est en train de devenir un club privé, réservé à ceux qui peuvent se payer l’entrée. L’Allemagne en crise, mais pas que Ce que vit l’équipe allemande, la France le connaît déjà. La FFME n’a pas toujours les moyens d’envoyer tout le monde sur les étapes de Coupe du Monde, et certaines places restent vacantes faute de financement. Résultat : un vivier de grimpeurs prometteurs, mais des opportunités qui se jouent à l’épaisseur du portefeuille. Le problème, c’est que l’escalade ne se contente plus d’être un sport de passionnés. Elle est devenue une industrie , avec ses sponsors, ses prize money faméliques et son accès de plus en plus élitiste. Or, si les fédérations n’arrivent plus à suivre, qui peut encore se permettre de jouer le jeu ? Le DAV en pompier ou en architecte ? Pour l’instant, le DAV gère la crise avec un extincteur et un sourire crispé. La question, c’est jusqu’à quand.  Tant que les fédés ne trouvent pas de modèle économique viable, l’escalade de haut niveau restera une course d’obstacles… financiers. L’appel aux dons de Megos n’est pas qu’un SOS. C’est un symptôme , un signe que le système a des fissures. Et si la solution passe uniquement par la générosité du public, alors il y a urgence : soit on trouve une autre façon de financer le sport, soit on accepte que le talent ne suffira plus.

  • Ouray, Colorado : la glace et le fond

    Chaque hiver, les grimpeurs s’agglutinent dans les gorges d’Ouray comme les stalactites sur les parois. Leurs piolets tapent la glace à cadence régulière, et les voix résonnent entre les murs figés comme dans une cathédrale givrée. Tout ici semble naturel, voire immuable. Et pourtant, ce décor d’apparence éternelle est maintenu en vie par une tuyauterie fragile, un coup de froid opportun… et depuis peu, par une mine. Car à Ouray, la glace ne tombe plus du ciel depuis longtemps. Elle se fabrique. Elle s’anticipe, se dose, s’entretient. Elle dépend du bon alignement entre une météo suffisamment rude et une communauté suffisamment tenace. Et cette année, comme les précédentes, le froid est capricieux. L’eau, elle, devient un luxe. Alors le miracle hivernal du Colorado s’accroche comme il peut. À ses tuyaux, à ses bénévoles, et désormais à un acteur qu’on n’attendait pas dans cette équation : l’industrie minière. Oui, c’est une mine qui sauve la saison. L’eau, l’or de l’hiver Chaque saison, Ouray attire plus de 5 000 grimpeurs venus s’essayer à la cascade de glace version grandeur nature. Un parc géré à la main , creusé à coups de bras et de bon sens, où l’eau est projetée sur les parois pour geler pendant la nuit. Le froid fait office de sculpteur, et la communauté de main-d’œuvre. Résultat : une infrastructure givrée, unique au monde, qui génère près de 18 millions de dollars pour la commune . Le tout dans un village qui compte moins d’un millier d’habitants. Mais ces dernières années, la mécanique s’est grippée. Les réserves municipales d’eau sont à sec , et la météo a cessé de jouer le jeu. Moins de nuits froides, plus de tensions sur les lignes, et une impression croissante de danser sur une corde trop fine. Les grimpeurs s’agglutinent sur les mêmes voies, les accidents se multiplient, et le modèle craque par les coutures. Une alliance qui déroute C’est dans ce contexte que la mine est entrée dans le jeu. Ouray Silver Mines, vestige d’une époque où le métal coulait plus librement que l’eau, a proposé un accord simple : mettre à disposition des millions de litres d’eau pour un dollar symbolique . Une source souterraine, jusque-là inutilisée, désormais transformée en matière première de l’hiver. D’un côté, une entreprise minière qui cherche à redorer son image. De l’autre, un village qui lutte pour maintenir debout son miracle de glace. Un pacte de circonstance. Une alliance à contre-nature. Mais qui fonctionne. Grâce à cette nouvelle source, le parc peut éviter de pomper dans les réserves municipales. Il peut ouvrir plus de lignes, étaler les grimpeurs, soulager les zones les plus fréquentées. Et surtout : garder l’hiver en vie. -7°C ou rien Mais l’eau ne fait pas tout. Encore faut-il qu’elle gèle. Et pour ça, il faut plusieurs nuits d’affilée à -7°C. Or, même à 2 400 mètres d’altitude, ces fenêtres se raréfient . Il ne suffit plus de projeter l’eau : il faut savoir attendre, stocker, optimiser. La production de glace devient un art tactique , presque chirurgical. On guette la chute du mercure, on déclenche au bon moment, on mise sur la précision. C’est une bataille contre l’incertitude, où chaque degré compte, chaque nuit perdue pèse lourd. Dans ce contexte, le partenariat avec la mine offre une souplesse précieuse . Il ne garantit pas le gel, mais il permet de répondre à l’instant. D’agir vite quand les conditions s’ouvrent. Et d’éviter que tout le système ne se grippe à la moindre variation. Ce que ça raconte À première vue, l’histoire d’Ouray pourrait passer pour une anecdote locale, une curiosité hivernale de plus dans les Rocheuses. Mais elle dit beaucoup plus. Elle raconte ce que devient la montagne quand le climat se dérègle . Ce qu’il faut inventer pour maintenir en vie ce qui semblait autrefois évident. Et jusqu’où il faut parfois aller pour sauver un morceau de verticalité. Ce pacte entre une mine et un parc de glace n’est pas un conte de fées. Ce n’est pas un miracle écolo. C’est un bricolage de survie. Une manière de tenir encore un peu, avant que tout ne glisse. Ce qui tient encore debout À Ouray, on ne prie plus pour que la neige tombe. On fabrique l’hiver comme on entretient un vieux refuge : avec des rustines, des bouts de ficelle, et une bonne dose de conviction. La glace n’est pas un décor, c’est un chantier. Une ligne de vie fragile, tendue entre la roche, l’eau et le froid. Et si ça tient encore, ce n’est pas grâce à la météo, mais à ceux qui n’ont pas lâché l’affaire.

  • Escalade et déficience visuelle : à l’aveugle, mais pas à tâtons

    L’escalade, c’est d’abord une affaire de toucher. Un grain de roche qui râpe sous les doigts, un volume fuyant sous la paume, un bac rassurant qu’on cherche comme un interrupteur dans le noir. Alors pourquoi faudrait-il forcément voir pour grimper ? Ce weekend à Millau , une formation a été dispensée pour apprendre à mieux accompagner les grimpeurs déficients visuels. Parce qu’entre le mur et la chute, il y a une voix, un guide, un dialogue à construire pour que tout s’accroche et que rien ne tombe . Et si quelques clubs et fédérations commencent à poser des points d’assurage, l’accessibilité reste encore en mode ouverture. Anticiper pour mieux grimper : mode d’emploi Dans la grimpe, on dit souvent que tout se joue avant même de lever le pied du sol. C’est encore plus vrai pour les personnes déficientes visuelles. Baptiste Cruzel , entraîneur adjoint de l’équipe de France de para-escalade et ergothérapeute de formation, en a fait son cheval de bataille. À Millau, il a partagé son expertise avec une poignée de grimpeurs volontaires, bien décidés à ne plus grimper idiot . Baptiste Cruzel insiste sur l’importance de préparer en amont l’arrivée des grimpeurs déficients visuels : comment ils accèdent à la salle, comment ils s’y repèrent, comment on évite les obstacles dès leur arrivée. L’objectif, selon lui, est qu’ils deviennent autonomes le plus tôt possible, sans dépendre constamment d’un accompagnateur. Après un peu de théorie, la pratique : les participants ont été priés de grimper les yeux bandés, avec pour seul guide la voix d’un partenaire. Un exercice qui a remis tout le monde au niveau zéro. Un pied qui racle dans le vide, une main qui s’affole sur le mur, et soudain, on comprend mieux pourquoi des consignes claires valent mieux qu’un "vas-y, monte, c’est easy" . Un langage à inventer : la voix comme outil de grimpe Dans le para-escalade, la voix est bien plus qu’un simple soutien : c’est l’outil central du guidage . L’accompagnateur au sol doit traduire la voie en mots, donner les bonnes indications au bon moment, avec la bonne précision. Mais là où un coach peut dire à son grimpeur « vas-y, envoie à droite ! » , un autre peut détailler « prends l’inversée en trois heures, pousse fort sur ton pied gauche, transfert de poids et relance » . Le problème ? Il n’existe pas encore de vocabulaire standardisé . Chaque binôme crée son propre lexique, ses propres codes. Ce qui fonctionne dans une salle peut devenir incompréhensible ailleurs. « Aujourd’hui, chacun fait un peu à sa sauce » , explique un encadrant. « Certains décrivent la prise par son type (plat, arquée), d’autres par sa direction (droite, gauche), d’autres encore par l’horloge (trois heures, neuf heures). Et au final, il y a un vrai enjeu à harmoniser ces méthodes. » D’où l’idée d’instaurer un langage commun, des repères clairs et partagés . Certaines équipes et clubs commencent à travailler sur ces standards pour que l’accompagnement soit plus efficace et plus intuitif , quel que soit le lieu ou l’encadrant. Grimper en binôme : un apprentissage des deux côtés Accompagner un grimpeur déficient visuel, c’est généralement d’abord vouloir rendre service. Mais rapidement, c’est un travail à deux qui se met en place, où chacun progresse avec l’autre . Un constat que nous partage Thomas : « Quand j’ai commencé à guider un grimpeur malvoyant, je voyais ça comme un coup de main, un truc sympa à faire. Sauf qu’assez vite, c’est devenu un défi commun. Quand il réussit une voie, j’ai vraiment l’impression d’avoir réussi aussi. Et à l’inverse, quand il chute, je considère que c’est également un peu de ma faute parce que je n’ai pas donné les bonnes indications. » « Ce rôle de guide m’a aussi fait monter en niveau, j'ai appris à vraiment lire une voie, à anticiper chaque position, chaque mouvement. Là où avant je lisais rapido en cherchant juste à passer, j’ai compris l’intérêt de tout décrypter avant d’être dans une voie. » L’escalade devient un dialogue, une question de confiance totale entre celui qui grimpe et celui qui le guide. Une leçon aussi bien pour le grimpeur que pour l’accompagnateur. Les clubs et les fédérations s’équipent L’inclusivité en escalade n’est pas encore un standard, mais certaines structures commencent à poser les premières prises. La Fédération Française de la Montagne et de l’Escalade ( FFME ) a notamment lancé plusieurs formations pour que les encadrants ne se retrouvent pas à improviser en bas du mur. Le Certificat de Spécialisation Escalade & Handicap , destiné aux moniteurs brevetés, vise à donner les bases techniques et pédagogiques pour encadrer des personnes en situation de handicap. La formation Initiateur Escalade & Handicap  pousse encore plus loin la réflexion en apprenant aux encadrants à adapter leurs méthodes, concevoir des parcours et accompagner des pratiquants avec des besoins spécifiques. L’objectif est clair : faire en sorte que chaque club, chaque salle, chaque moniteur  puisse proposer un accompagnement adapté sans se reposer uniquement sur quelques initiatives isolées. Dans cette dynamique, d’autres organismes se spécialisent dans la formation des paramédicaux et éducateurs, intégrant l’escalade dans une approche thérapeutique et sociale. De quoi donner une nouvelle dimension au sport, bien au-delà de la simple performance. Un sport encore en rodage Pour l’instant, les initiatives se multiplient, mais rien n’est encore systématique . Manque de formation, infrastructures pas toujours adaptées, absence de matériel dédié… La grimpe pour déficients visuels est en pleine montée, mais sans vraie prise d’appui. Mais la direction est tracée : permettre aux grimpeurs déficients visuels de gagner en autonomie , de ne plus dépendre systématiquement d’un accompagnateur et d’évoluer sur le mur avec la même liberté que n’importe quel autre grimpeur. L’escalade a longtemps été un sport de l’extrême. Il devient aujourd’hui un sport d’inclusion. Et si cette ouverture ne va pas aussi vite qu’un run en Coupe du monde, elle a au moins l’avantage de ne pas être qu’un simple effet de mode. Parce qu’au bout du compte, grimper, c’est avant tout savoir avancer.

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