« Il faut reconnaître qu’on n’y avait pas du tout pensé, à la salle d’escalade » : au Pays basque, une salle d’escalade au cœur des traditions locales
C’est l’histoire d’une petite commune de la campagne basque qui décide de remettre le trinquet de pelote au milieu du village. Non sans le soutien de passionné·e·s de montagne et d’escalade, réuni·e·s au sein d’une salle de cordes associative dotée de 24 relais et gérée collectivement. Un lieu où la langue basque, l’euskara, assure le lien. Reportage à Itxassou.

Comme un métronome. Dans cette SAE (structure artificielle d’escalade, ndlr) située en plein Pays basque, un bruit s’échappe du mur face aux voies. Son rythme régulier permet de l’oublier, mais, le temps d’une pause, il peut happer l’attention des grimpeur·se·s. Ce métronome involontaire, c’est la marque d’une ouverture, d’une association, d’une collaboration, d’un échange. C’est le cœur d’une matrice inédite, le nœud solide d’une plateforme novatrice, la communion entre deux univers : l’un horizontal, l’autre vertical. L’un à la cadence effrénée, l’autre au mouvement plus suspendu. Deux mondes liés par l’usage de la main, mais inconnus l’un de l’autre. Ce métronome, entrecoupé d’un ample souffle, c’est le bruit de la pelote basque qui résonne, feutré mais diffus, dans une salle de cordes.
Les Basques rebondissants
Dans ce coin des terres basques, la pelote et l’escalade se sont croisées et, désormais, s’assurent mutuellement, notamment à travers l’usage et la préservation de la langue basque. Un projet expérimental dont tout le monde salue la réussite collective et les valeurs humaines qu’il diffuse. « Le pôle d’animation créé collectivement au cœur de notre village dépasse nos espérances », s’enthousiasme d’emblée Mizel Setoain, membre de l’équipe municipale et adjoint à la voirie et au budget d’Itxassou, Itsasu en basque. Cette équipe ne connaissait absolument rien à l’escalade, surtout en salle, dans un coin pourtant réputé des grimpeur·se·s. Au sud-ouest de la commune, le Mondarrain culmine à 749 mètres d’altitude. Et avec lui, 150 voies et plus de 200 passages de blocs.
À une demi-heure de route de Biarritz, Itxassou abrite quelque 2 200 habitant·e·s et recense beaucoup de champion·ne·s. Chaque génération a compté en son sein plusieurs sportif·ve·s reconnu·e·s par leurs pairs. Des conquérant·e·s pour qui la main est un puissant outil.
Ces personnes ne grimpent pas encore les murs. Elles les frappent à l’aide d’une pelote. Année après année, la commune s’est avérée être un vivier de pelotaris hors pair. Pas de quoi étonner grand monde. La pelote, ici, c’est le sport national. Surtout, le seul sport. Elle se pratique dès l’enfance sur les frontons, ces murs roses à la cime arrondie qui colorent les alentours, ou dans les trinquets, larges bâtisses aux allures de halles blanches, tranchées d’épaisses bandes vertes, rouges ou marron.
« On voulait un endroit ouvert, où les gens se rencontreraient, où les différentes générations se mélangeraient. On savait qu’on allait faire un bar, un restaurant. On voulait aussi que ce soit un endroit où parler basque. Mais au-delà de ça, on ne savait pas où aller »
Mizel Setoain, conseiller municipal d'Itxassou
Aujourd’hui, la pelote rebondit plus que jamais. Le trinquet de 300 places, protagoniste d’une longue saga, palpite. Il s’était endormi, jusqu’à s’éteindre. Mais, à l’initiative des élu·e·s, un projet collaboratif novateur l’a réveillé : la municipalité s’est associée à un collectif local pour y bâtir une salle d’escalade. Cela en a étonné plus d’un·e dans un coin sans aucune culture de la grimpe indoor. Une zone blanche, comme pour le réseau téléphonique, un « territoire carencé » selon la FFME (Fédération française de la montagne et de l’escalade, ndlr).
Les personnes les plus surprises furent même celles qui se trouvaient à l’origine de cette ambition : l’équipe municipale arrivée en 2020. Portée par un désir rassembleur, elle proposait dans son programme une idée qui n’était pas nouvelle, mais qui était agencée de façon inédite. Une fois élue, la liste rachèterait le trinquet privé aux fils du fondateur, M. Neys, et y développerait de nouvelles activités. C’est ce dernier qui avait fait construire le trinquet d’Itxassou en 1961 et l’avait baptisé Balaki, « S’il savait » en basque. Une légende raconte qu’il s’agirait d’un pied-de-nez au curé qui avait construit son propre mur pour contrôler ses ouailles. Mais le secret fut enterré avec son détenteur.
Pendant des décennies, Balaki a vu passer tous les enfants du coin, leurs parents, leurs ami·e·s et leurs familles. Mais il n’a jamais pu accueillir de compétitions officielles, n’étant pas aux normes de la Fédération française de pelote basque. Puis, mal entretenu et devenu vétuste, il ferma au milieu des années 2010. Les élu·e·s de l’époque envisagèrent son rachat, mais les négociations n’aboutirent pas. La nouvelle équipe, dont fait partie Mizel Setoain, relance les tractations. Le trinquet est acheté. « On voulait le remettre en état pour la pelote. On voulait un endroit ouvert, où les gens se rencontreraient, où les différentes générations se mélangeraient. On savait qu’on allait faire un bar, un restaurant. On voulait aussi que ce soit un endroit où parler basque. Mais au-delà de ça, se souvient Mizel Setoain, on ne savait pas où aller. »

L’idée d’une oasis de langue basque peut sembler anecdotique. La France malmène ses langues régionales. Au Pays basque, l’euskara, la langue basque, constitue l’essence de l’identité locale. En basque, Pays basque se dit Euskal Herria. La traduction littérale est « le pays où l’on parle basque », le pays de la langue basque. CQFD.
Plafond de verre, agora et grosse vista
Pour monter le projet, la municipalité orchestre une large consultation populaire. Les habitant·e·s ont alors toute liberté pour suggérer des idées : un toit de verre pour faire un bar au-dessus de la cancha, le terrain de pelote situé au sein du trinquet, une salle de yoga ou de musculation… Les envies virevoltent. Jusqu’à l’arrivée de l’association Arroka, « le rocher » en basque.
« Sans être des grimpeurs purs, on a voulu une salle d’escalade, aussi comme une porte vers la montagne, notre passion. L’intérieur, un sas vers l’extérieur »
Ximun Zubieta, cofondateur d'Arroka.
Ce collectif est avant tout le regroupement d’une petite dizaine de passionné·e·s qui se croisent sur les sentiers de randonnée, en montagne, à VTT, à ski, en canyoning ou en falaise pour certain·e·s. Iels sont accompagnateur·rice·s de moyenne montagne, ancien·ne·s pisteur·euse·s, professeur·e·s de sport… Ce sont avant tout des montagnard·e·s.
Sans être la pierre angulaire de leur lien à la nature, l’escalade fait partie du paysage. Il y a, derrière le trinquet, un large mur extérieur et un espace avant la limite de propriété. Pourquoi ne pas grimper ce mur ? « Sans être des grimpeurs purs, on a voulu une salle d’escalade, aussi comme une porte vers la montagne, notre passion. L’intérieur, un sas vers l’extérieur », explique Ximun Zubieta, cofondateur et trésorier de l’association créée en 2021.
Mais hors de question d’y foncer les mains dans les poches. Le Pays basque dispose d’un maillage associatif dense. Les Basques s’investissent beaucoup dans différentes structures en tant que militant·e·s et bénévoles.

« Comment proposer de l’escalade et pour qui ? On ne connaissait pas grand-chose à la salle, mais on sait s’organiser », pose le représentant. Arroka lance une enquête publique. Cinq cents réponses favorables arrivent en dix jours. L’association consulte les trois écoles primaires d’Itxassou et contacte la FFME, qui exprime un vif intérêt pour Balaki. C’est justement en plein dans le plan de développement de l’institution. Dans la bouche de Jean-Baptiste Goemare, cadre technique fédéral, cela donne : « Réduire les inégalités d’accès à la pratique ». Arroka a bien identifié ce manque d’installations au Pays basque. « Il y a The Roof à Bayonne, une salle de bloc privée, et une autre salle de corde ultrasaturée, partagée entre cinq clubs, chacun disposant d’un soir. Sinon, il faut aller à Oloron-Sainte-Marie, à plus d’une heure de route », indique Ximun Zubieta. Le groupe constitue un dossier et se présente à la mairie après avoir sollicité un rendez-vous officiel.
« C’est le seul projet costaud qui nous soit arrivé, rembobine Mizel Setoain. Il faut reconnaître qu’on n’y avait pas du tout pensé, à la salle d’escalade. Et, dans notre grande naïveté, on pensait qu’il suffisait de mettre des prises sur le mur et un petit appentis pour ne pas se mouiller. Tout ça, très bon marché ! On s’est vite rendu compte qu’on n’y était pas ! »
Pour aider les élu·e·s à découvrir ce milieu, Arroka les invite à se balader. « On les a emmené·e·s voir des salles pour les accrocher, les convaincre. On a fait la tournée, retrace Ximun Zubieta. On a judicieusement ciblé certains créneaux pour les attendrir avec des scolaires ! Il fallait un volet social. Montrer à quel point cela pouvait aider des personnes d’ici à s’épanouir, à s’amuser… »
À chaque décision et à chaque avancée, tous les membres sont consulté·e·s. La démarche conserve ainsi toute sa portée collective. « D’entrée, on voulait un niveau départemental pour être référencé·e·s, pour ne pas avoir un mur ridicule. Parce que, si toutes les voies sont faites en une soirée, les vrai·e·s grimpeur·se·s ne reviennent pas, se félicite le trésorier. On a beaucoup appris. On ne savait même pas qu’il fallait, par exemple, choisir la couleur des murs. » Autre choix tranché par le collectif : cacher les cotations pour empêcher l’obsession du chiffre.
Des chiffres et des rêves
Certains chiffres permettent toutefois de resituer le succès du projet. Quatre ans après son lancement avec la mairie, Balaki compte 24 relais, 65 voies du 4a au 8a, un dévers de 4 mètres, 281 m² de surface grimpable et huit ouvreur·euse·s différent·e·s. La salle est ouverte dix mois sur douze, sept jours sur sept, à raison de 29 heures par semaine. L’association compte 230 membres, réparti·e·s entre 70 élèves de l’école d’escalade et 160 abonné·e·s à l’année. Depuis le début de l’année, Balaki revendique plus de 1 800 entrées à la séance. Au total, plus de 1 000 personnes différentes ont fréquenté la salle depuis son ouverture, il y a à peine plus d’un an. Le tout pour un tarif imbattable : 10 € d’adhésion à Arroka, 110 € pour l’abonnement annuel illimité, 83 € pour la licence FFME ou 10 € la séance, sans compter les tarifs préférentiels pour les habitant·e·s d’Itxassou, les étudiant·e·s et les demandeur·se·s d’emploi.
« Avant, la pelote, c’était le seul sport qu’on pouvait vraiment pratiquer dans le village. À l'ouverture de la salle, ma fille a accroché tout de suite. C’est pour ça que j’ai voulu apprendre, pour grimper avec elle »
Andoni Setoain, pelotari et néo-grimpeur.
Les 70 élèves pratiquent sous l’encadrement de Paul Bailleux, diplômé d’État en escalade en milieu naturel. Dix heures de cours par semaine sont proposées à l’année, ainsi que deux heures destinées à accueillir les non-initié·e·s en quête d’autonomie. « 90 % des enfants et des jeunes étaient débutants il y a un an. Ces jeunes grimpent désormais en tête, se félicite-t-il. C’est hyper satisfaisant. »

Parmi les personnes formées, un ancien champion de pelote illustre cet idéal de pont culturel et sportif : Andoni Setoain. Il a connu le trinquet toute sa vie. À sa réouverture, comme d’autres, il a senti renaître l’effervescence. Non sans curiosité pour l’escalade. Face à la demande, il lui fallut attendre plusieurs mois avant d’accéder à un cours. Désormais, l’escalade occupe une partie de son temps libre, une heure ou deux de temps en temps. La pelote, elle, est revenue rythmer son quotidien, à raison de deux à trois heures par semaine.
C’est surtout sa fille aînée, âgée de 9 ans, qui s’amuse à grimper. « Avant, la pelote, c’était le seul sport qu’on pouvait vraiment pratiquer dans le village, explique-t-il. Alors, on a vu d’un très bon œil l’ouverture de la salle. Ma fille a accroché tout de suite. Ma grande, elle, ne serait pas forcément allée vers la pelote. C’est pour ça que j’ai voulu apprendre, pour grimper avec elle. »
Le pelotari, ses collègues de cancha et les grimpeur·se·s partagent ce goût du sport, mais défendent aussi tou·te·s la langue basque, sans exclure personne. « C’est devenu un lieu refuge pour notre langue, s’illumine Ximun Zubieta. Pour les personnes non basquophones, nous utilisons le lexique de l’escalade pour transmettre du vocabulaire, puis des mots simples comme bonjour, merci, au revoir… » À l’arrivée des grimpeur·se·s du jour, justement, le basque fuse. Idoia, Mikela et Oihan, parmi d’autres, échangent dans leur idiome.
« En plus, maintenant, je peux grimper l’hiver », ajoute Idoia. Oihan, l’un des responsables de séance, insiste sur l’aspect associatif, la gestion collective et le modèle vertueux : « Ici, tu ne viens pas consommer une activité chacun pour soi. Nous sommes nombreux·ses à nous investir pour qu’un maximum de personnes puisse pratiquer ». Jean-Baptiste Goemare, de la FFME, apprécie le projet culturel qui « fédère plein de sensibilités ». Il se réjouit également de la situation : « Dans les Pyrénées-Atlantiques, on a dépassé le seuil des 2 100 licencié·e·s ! »
La suite, à ce stade, se dessine en montagne. Il y a l’idée de fidéliser, bien sûr, puis de faire découvrir l’extérieur. En gros, c’est écrit sur le mur du trinquet : « Arrokan Gora Ametsen Bila ». Soit, en basque : « Gravir les sommets pour atteindre ses rêves ». Des sommets sur lesquels résonnent le bruit et le souffle d’un métronome fédérateur.














