Raúl Antón : « L'escalade est un outil philosophique ou inversement ? »
- Armelle Desmaison

- il y a 7 heures
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Raúl Antón n'est pas un entraîneur d'escalade comme les autres. Ses cours visent autant la progression que l'introspection. Sans aucune prétention, ce penseur espagnol envoie chaque semaine un texte dans lequel il décortique un principe philosophique lié au monde de l'escalade. Ce sont plus de 500 personnes qui reçoivent cette « carte hebdomadaire » via WhatsApp. Rencontre avec un grimpeur pour qui l'escalade est un véritable laboratoire pour mieux se comprendre et repenser notre société.

Vertige Media : Comment en êtes-vous venu à mélanger la philosophie et l'escalade ?
Raúl Antón : La philosophie, ce sont des lunettes à travers lesquelles on tente de comprendre le monde. Quand on étudie cette matière – ce qui est mon cas –, elle finit par s'immiscer dans tous les domaines de la vie : les relations amicales ou amoureuses, le travail et bien évidemment l'escalade. Chez moi, c'est inné. Chaque fois que je donne des cours, ils sont ponctués de notions philosophiques parce que c'est ma façon de parler et de penser.
Vertige Media : L'escalade est alors un instrument pour parler de philosophie ?
Raúl Antón : À l'entrée du temple d'Apollon, il est gravé la phrase « Connais-toi toi-même ». C'est la base de la pensée grecque pour comprendre le monde. La philosophie apparaît comme la connaissance générale et l'escalade comme un simple outil pratique. Néanmoins, prenons une notion telle que la mentalité de croissance qui consiste à se focaliser non pas sur l'objectif final, mais sur le processus pour atteindre ce but. Un·e grimpeur·se comprend rapidement cette idée parce qu'elle est inscrite dans son quotidien. Iel doit mettre 50 essais dans son projet avant de le réussir. Une fois le relais clippé, iel sait que ce qui a le plus de valeur, ce sont, en réalité, les deux semaines passées à tenter d'enchaîner cette voie et les objectifs intermédiaires fixés tout au long du processus. Dans ce cas-là, l'escalade est un outil philosophique ou inversement ?
« Le·la grimpeur·se passe son temps à s'interroger sur la meilleure manière de gérer son esprit. Il existe peu de sports dans lesquels on reconnaît la peur, l'anxiété, les insécurités, mais aussi la force ou l'estime de soi, qui sont des concepts très philosophiques »
Vertige Media : Peut-on dire la même chose de tous les sports ?
Raúl Antón : Chaque personne doit apprendre à se connaître pour être un·e meilleur·e sportif·ve de la même manière que pour être un·e meilleur·e père ou mère, citoyen·ne ou politicien·ne. On peut donc parler de philosophie aussi bien dans le monde du football que dans celui du golf. Cependant, je pense que l'escalade a quelque chose de différent, quelque chose de magique.
Vertige Media : Comment décririez-vous cette particularité ?
Raúl Antón : Le mental joue un rôle fondamental dans notre activité. Si le·la grimpeur·se néglige cette partie, iel ne pourra pas progresser. Une personne qui souffre de vertige et ne travaille pas cet aspect ne pourra pas monter à plus de trois mètres. Le·la grimpeur·se passe son temps à s'interroger sur la meilleure manière de gérer son esprit. Il existe peu de sports dans lesquels on reconnaît la peur, l'anxiété, les insécurités, mais aussi la force ou l'estime de soi, qui sont des concepts très philosophiques. Sur un terrain de football, je peux cacher mon manque de confiance en moi à mes collègues. En escalade, si j'ai peur, je vais le vivre et le sentir, voire je vais transpirer et suffoquer pour faire ma voie. Je ne peux pas dissimuler ce sentiment.
Vertige Media : On entend souvent dire que derrière l'escalade se cache une philosophie de vie. Êtes-vous d'accord avec ce terme ?
Raúl Antón : Cette expression est très souvent utilisée à tort pour définir un style de vie. Les grimpeur·se·s font souvent des choix qui tournent autour de leur passion : trouver un emploi parfois précaire mais flexible afin d'avoir plus de liberté pour grimper. Il existe aussi cette idée du·de la sportif·ve qui voyage en fourgon et entame une conversation avec n'importe qui sur le parking d'un spot. Dans cet esprit, les grimpeur·se·s forment une grande tribu.

Vertige Media : Dans une de vos cartes, vous revenez justement sur l'idée de communauté. Pourquoi choisir de décortiquer cet élément ?
Raúl Antón : C'est particulièrement vrai en escalade : les autres ne sont pas des rival·e·s, mais la condition qui rend cela possible. J'ai besoin de quelqu'un pour m'assurer ou me parer en bloc. Je suis en compétition avec moi-même indépendamment de ce que peuvent faire les autres. Et les autres sont celles et ceux qui vont prendre soin de moi pour que je puisse dépasser mes limites. C'est un sentiment à la fois fou et très sensé, mais aussi une valeur philosophique profondément contre-culturelle.
Vertige Media : C'est-à-dire ?
Raúl Antón : La société dans laquelle nous vivons nous pousse à rivaliser avec les autres. Que ce soit au travail, dans nos relations sociales, etc. C'est là l'essence même du capitalisme. L'escalade rompt avec cette logique dominante qui amène à considérer les autres comme des adversaires. De nombreux·ses grimpeur·se·s ont un niveau supérieur au mien. Voir Dani Andrada (grimpeur pro espagnol, ndlr) enchaîner son trentième 8c de l'année me motive à réussir mon premier bloc de cette difficulté. Cette compétition avec soi-même oblige à mieux se connaître et à travailler sur l'estime de soi, l'identité, la condition physique. Cela permet de devenir une personne plus forte et résiliente, et d'utiliser ces nouvelles capacités pour affronter aussi bien un projet, un entretien d'embauche ou le prochain rendez-vous Tinder.













