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Pyrénées Magazine : reportage au pic d’un pari éditorial

Un an après avoir échappé à la disparition, Pyrénées Magazine incarne le pari d'un modèle coopératif de presse de territoire : ancrer l'indépendance éditoriale dans un écosystème d'acteurs locaux tout en préservant une ligne généraliste sur un massif entier. Entre héritage du pyrénéisme et pragmatisme économique, le titre teste la viabilité d'une promesse : raconter les Pyrénées sans les vendre. Reportage en pente douce.


L'équipe de Pyrénées Magazine au complet
L'équipe de Pyrénées Magazine au complet © Jc Milhet

Il faut croire que les clichés ont la vie dure. En tout cas, la photographie que rend le centre-ville de Toulouse par un vendredi après-midi ensoleillé n’est pas floue : la vie de bureau s’est arrêtée à 16h30. En mars, le soleil tape déjà fort sur les briquettes de la place Saint-Aubin, rendant les visages de celles et ceux qui bénéficient de la semaine de 4 jours et demi aussi roses que la ville. C’est en pénétrant dans « La cité de la RSE et de l’impact », où Pyrénées Magazine a installé sa rédaction, que je me rends définitivement compte qu’à cette heure-ci, plus personne ne marche à l’ombre dans la cité de Nougaro.


Lorsque la directrice artistique du journal, Nathalie Cantaloube, reçoit pour faire le tour du propriétaire, seule la machine à café fait clignoter un signe de vie. L’ancien garage automobile reconverti en espace de co-working est désert. Il faut alors monter quelques marches pour réaliser qu’une lumière est bel et bien restée allumée. Là, dans un bureau d’une cinquantaine de mètres carrés, deux personnes s’affairent à déconstruire les clichés paresseux. Florence Gares, rédactrice en chef du titre et Marie Grenier, son adjointe, peaufinent les dernières touches d’une nouvelle parution. Le moment que choisit Christophe Agnus pour débarquer dans la pièce comme dans une sitcom. Son mètre quatre-vingt-dix pourrait le faire entrer dans le gabarit - cliché – des gaillards du sud-ouest. Pourtant, notre homme avoue tout sourire qu’il vient du Finistère. Cet ancien grand reporter, passé par Le Télégramme et L’Express, a descendu l’Hexagone pour diriger la rédaction de Pyrénées Magazine. Et la relancer. Car la petite équipe revient de loin. 


Monter, sentir, écrire


Depuis le 31 mai 2025, le journal pyrénéen s’est relancé en coopérative. Lâché par son ancienne maison-mère, Bayard, les salarié·e·s se sont réorganisé·e·s autour d’une SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif, ndlr). Désormais toutes et tous sont installé·e·s autour de la table de la rédaction. L’assiette du pape qui fume un joint sur l’étagère aux côtés du trophée d’un prix journalistique incarne à la fois la liberté et le départ de feu de l’initiative. Marie Grenier a reçu le prix Varenne pour un reportage dans une école de parapente qui permet aux personnes valides et handicapées de se former au vol libre. Un sujet qui, selon la rédactrice en chef, incarne parfaitement la ligne éditoriale du magazine. « On est catalogué comme un mag spécialisé, commence Florence Gares. Mais pour nous, on est généraliste. » « À part la politique politicienne et les faits divers, on s’intéresse à tout », renchérit Marie Grenier. En atteste le dernier numéro en kiosque. Porté par une Une consacrée au chemin de Compostelle, les pages intérieures couvrent tour à tour un dossier sur la bataille de l’eau, le sauvetage du porc noir de Bigorre ou un festival des fiertés LGBTQIA+ dans la province basque de la Soule. Autant de sujets qui ne spécialisent finalement la revue bimestrielle que sur un territoire de prédilection, aussi diversifié qu’une chaîne aux mille reliefs. 


« Dans 100 ans on dira peut-être que Pyrénées Magazine fait partie de la bibliothèque pyrénéiste »

Florence Gares, rédactrice en chef


Floerence Gares et Christophe Agnus
Florences Gares et Christophe Agnus dans les locaux de la rédaction de Pyrénées Magazine © Vertige Media

Poser la question de l’identité pyrénéenne vous conduit immédiatement à lancer un exercice polyphonique. Tout à coup, c’est l’ensemble de l’équipe qui recouvre mezzo-forte la définition de son·sa voisin·e. Les qualificatifs pleuvent : « Diversifiée », « Riche », « Multiculturelle »… Mais très vite, le dénominateur commun se cale sur une comparaison avec les Alpes. Selon l’équipe, les Pyrénées seraient « plus douces, plus naturelles, plus sauvages », « moins équipées, moins industrialisées, moins chères ». L’opposition est une occasion d’installer le pyrénéisme dans la conversation, cette manière d’habiter la montagne, définie par Henri Beraldi, écrivain de la fin du 19ème siècle. « En réalité, cela vient de plus loin, corrige Florence Gares. C’est Louis Ramond de Carbonnières, un scientifique parisien débarqué dans les Pyrénées pour faire de la botanique, qui a amorcé cette réflexion. En découvrant les fleurs de montagne, il s’est mis à adorer marcher, à "ascensionner", comme il aimait dire. » De cette passion, naîtra un triptyque qui reste aujourd’hui l’une des meilleures façons de définir le pyrénéisme : « Monter, sentir, écrire ». Le concept charrie alors l’expérience d’autres hommes, comme Henry Russel ou Franz Schrader, qui conquièrent des sommets en leur donnant parfois leur nom. « En réalité, ils faisaient comme les autres alpinistes, reprend Florence Gares en souriant. Mais ils se distinguaient par la transmission de l’écrit et une exploration plus lente que l’alpinisme. » Pyrénées Magazine porte-t-il alors le pyrénéisme en héritage ? « Pas vraiment », répond la rédactrice en chef avec une légère moue. Selon elle, le terme circule moins. « Les Pyrénéen·ne·s d’aujourd’hui n’aiment pas trop s’en revendiquer. Les jeunes affirment faire de l’alpinisme. La culture de l’écrit se perd, aussi. » Avant de rajouter : « Mais qui sait, dans 100 ans on dira peut-être que Pyrénées Magazine fait partie de la bibliothèque pyrénéiste ».

Sauvé·e·s par le gang


Une chose est sûre : l’histoire de la création du magazine fait écho à cet esprit d’exploration curieuse. Lorsqu'en 1989, Patrice Amen, fondateur de Milan Presse, décide de lancer sa nouvelle revue, c’est quasiment la première du genre. « Il existait peut-être une presse de territoire en Bretagne, mais elle fait partie des pionnières, confirme Florence Gares. Ce qui est drôle, c’est que Patrice adorait les Pyrénées, mais il n’y connaissait pas grand-chose. Il y emmenait ses enfants pour leur montrer les pics en inventant des noms. Il disait : "Ça c’est le Pic Trucmuche". Alors que pas du tout ! ». Franc-tireur, Amen lance Pyrénées Magazine sur un coin de table. Pour combler ses lacunes, le patron de presse s’entoure de têtes pensantes du massif. L’alpiniste et aumônier Louis Auboubert, le guide de haute montagne Patrice de Bellefond ou le géographe Georges Bertrand viennent garnir les pages de leurs sciences. « On pouvait avoir des articles de 20 pages dans les premiers numéros », remet Florence Gares. Un peu trop pour Jean-Paul Bobin, qui débarque pour diriger la rédaction au milieu des années 90, en opérant un véritable virage journalistique. Pyrénées Magazine randonne et atteint son prime quelques années après, en attirant plus de 27 000 abonné·e·s. En 2004, Milan Presse est racheté par son grand concurrent, Bayard. La revue avec. Le loup dans la bergerie ? « J’ai intégré la rédaction une année après, confie Florence Gares. J’ai senti une grosse crainte au départ mais jamais le groupe ne nous a dit quoi que ce soit. » Jusqu’en 2024 où le message tient en deux mots : « Au revoir ».


« On a tous rajouté plein de métiers à nos jobs, explique Nathalie Cantaloube. L’enjeu, désormais c’est de tout mener de front »

Nathalie Cantaloube, directrice artistique


Fin 2023, Bayard décide d’arrêter ses titres du pôle « Nature et Territoire », fragilisés par des années de tensions économiques. Pour tout un écosystème pyrénéen, il est hors de question de laisser tomber une institution éditoriale vieille de 36 ans. Alors un projet de reprise prend forme dans les Hautes-Pyrénées, autour de Vincent Fonvieille, président de l’association Agora Pyrénées, qui est adossé à un réseau d’acteur·ice·s du massif. Après l’équivalent d’une année de tractations, la SCIC M’Pyrénées est constituée le 4 septembre 2024, à Tarbes. C’est elle qui sauvera Pyrénées Magazine. « Vincent voulait faire un projet collectif en associant le maximum de gens », raconte Christophe Agnus qui se retrouve premier de cordée. La SCIC regroupe alors cinq types de sociétaires : salarié·e·s, lecteur·ice·s, particulier·e·s et associations, entreprises et collectivités. Chaque groupe pèse 20% des votes en assemblée générale. Les bénéfices ne sont pas distribués mais réinvestis dans la pérennité du titre. « Honnêtement, d’un point de vue capitalistique, ce n’est pas la solution la plus simple, avoue le directeur général. On ferme la porte à tous·te·s les investisseur·e·s traditionnel·le·s. Et on fait un pari sur l’envie de participer à un projet. » L’équipe salariée est conservée dans son intégralité. Et s’embarque dans l’aventure avec une promesse de capital de départ fixé à 200 000 euros, qu’elle mettra un an à récupérer. L’objectif est d’en récolter 150 000 de plus pour combler les pertes cumulées du magazine sur les cinq dernières années. À ce jour, iels sont 160 sociétaires à avoir embrassé le pari. Régions Occitanie, Nouvelle-Aquitaine, lecteur·ice·s fidèles, communautés de communes, parc naturel, associations… tout un écosystème lié à « l’épine dorsale de la Péninsule Ibérique »

Dans les locaux de Pyrénées Magazine
© Vertige Media

Inversion des courbes et petits bras musclés


Si le défi financier est raide, relancer un journal ne se résume pas à lever de l’argent. Il faut rebâtir. « Il a fallu tout reprendre de zéro », pose Christophe Agnus. Basculer les abonnements, construire un site Internet, reprendre la fabrication, la production et le développement du magazine. Autour de la table, tout le monde gonfle les joues. « On a tous rajouté plein de métiers à nos jobs, explique Nathalie Cantaloube. L’enjeu, désormais c’est de tout mener de front. » Après près d’un an de reprise, les efforts consentis sur la qualité du papier ou la communication ont d’ores et déjà payé. « La diffusion en kiosque est en hausse de 5% et nous avons augmenté le nombre d’abonné·e·s de 20%, assure le directeur général qui en revendique désormais 6 000. On est content, on a inversé toutes les courbes qui étaient en baisse. » Reste à dépasser l’effet, souvent éphémère, du neuf. Surtout que l’expédition est loin d’être terminée. Pour rester sereine, l’équipe devra encore convaincre 4 000 abonné·e·s. C’est le sens d’une campagne Ulule en cours. Ce n’est pas celui de l’histoire qui montre que les rares titres de presse relancés en coopérative ont dévissé. Nice-Matin ou le quotidien La Marseillaise ont respectivement été rachetés et placés en redressement judiciaire. Mais encore une fois, l’équipe de Pyrénées Magazine invoque la puissance de l’héritage. « On a encore des abonné·e·s de la première heure, souligne Florence Gares. La durée moyenne d’un abonnement chez nous, c’est 8 ans. C’est énorme pour un journal. » « Un journal qui a culminé à 27 000 abonné·e·s à sa meilleure époque, rappelle Christophe Agnus. Ça montre que nos objectifs ne sont pas délirants. »

Il reste encore quelques semaines pour savoir si la nouvelle campagne parviendra à installer son campement à une plus haute altitude. La prochaine étape leur permettrait de souffler, en continuant de solliciter la trentaine de contributeur·ice·s indépendant·e·s autour du magazine. Et, allez, de s’offrir une nouvelle recrue pour jongler avec les impératifs du digital. « On a lancé une newsletter mais j’aimerais aller plus loin sur le site Internet et les réseaux sociaux, ambitionne Christophe Agnus. On verra, pour l’instant, on y va seul·e·s, avec nos petits bras musclés. » Monter, sentir, écrire. Même s’il est désuet, le triptyque pyrénéiste semble finalement bien convenir au défi qui se dresse encore devant Pyrénées Magazine. Quoi qu’il en soit, dans la sombre plaine de l’open-space qui ne résonne plus que des verres qui s’entrechoquent dehors, la rédaction n’a toujours pas éteint la lumière.

 
 

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