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Jean-Luc Marion : « L’escalade, c'est ce que personne ne peut faire à votre place »

À 79 ans, Jean-Luc Marion, philosophe de renom et membre de l'Académie française, publie La Raison du Sport, un essai aussi érudit qu'accessible sur ce qui se joue vraiment dans l'effort. Ancien coureur de demi-fond, il y propose une idée-force : le sport n'est pas fait pour battre les autres, mais pour s'atteindre soi-même. Rencontre avec un penseur qui entend traiter le sport « sérieusement », comme peu l’ont fait avant lui.


Grimper c'est ce que personne ne peut pas faire à votre place
(cc) Fionn Claydon / Unsplash

Vertige Media : Quelle est la raison de ce livre ?


Jean-Luc Marion : Il y a deux raisons. La première, c'est une sorte de coming out. Le sport a été pour moi une expérience fondamentale dans ma perception du monde et dans l'expérience de moi-même. Je considère même que ça a été une grande chance qui m'a donné des atouts dans d'autres activités, y compris la philosophie. La deuxième raison, c'est que je pense qu'il faut servir le sport, c'est-à-dire essayer de l'analyser de manière sérieuse. Or, je trouve qu'il n'est pas souvent analysé sérieusement. Il ne l'est pas parce que celles et ceux qui en parlent souvent ne l'ont pas pratiqué ou parce qu'ils et elles proposent une connaissance technique des résultats, des modes d'entraînement, mais sans vision large du phénomène sportif pris socialement. Je crois que pour parler du sport, il faut avoir quelques concepts précis. La philosophie vous donne ces concepts. Donc j'ai voulu rendre hommage au sport en essayant d'en développer la raison, la rationalité.


Vertige Media : Vous étiez coureur de demi-fond, c'est ça ?


Jean-Luc Marion : Oui, quand j'étais adolescent. J'ai fait ça sérieusement au Stade Français en participant à quelques compétitions. J'ai un peu abandonné pour préparer le concours de l'École normale supérieure. J'ai repris après en faisant des courses sur route pendant 20 ans. J'avais un bon niveau régional. Mais comme disait mon entraîneur : j'étais bon, mais pas prêt. Je ne pouvais pas être champion olympique.


Vertige Media : Comment votre travail de philosophe vient éclairer le sport ?


Jean-Luc Marion : Je vais prendre un exemple patent que beaucoup de lecteurs ont immédiatement relevé. En philosophie contemporaine, en phénoménologie, depuis Edmund Husserl (philosophe et logicien allemand du 20ᵉ siècle considéré comme le père fondateur de la phénoménologie, ndlr), on fait une distinction capitale à propos de ce qu'on appelle le corps. Parce que le corps a au moins deux statuts. Il y a d'abord le corps mécanique qui interprète notre corps physique comme une machine. Une large part de la médecine est fondée là-dessus. Une large partie du sport, aussi. Le corps devient alors un instrument dont on se sert. L'interprétation mécanique du corps est peut-être partiellement juste, mais elle est largement insuffisante. Puisqu'il y a des cas où mon corps devient ce que depuis Husserl on appelle la chair, le Leib. C'est-à-dire ce qui se ressent soi-même.


Vertige Media : C'est-à-dire ?


Jean-Luc Marion : Prenez le principe de Descartes : ce n'est pas le corps qui sent, c'est l'âme. Je me sens moi-même quand je sens quelque chose, quand je m'éprouve. Or, dans le sport, on peut accéder relativement facilement à cet état de se ressentir pleinement soi-même. Cet état d'exaltation dans l'effort où on ne sait plus si on jouit ou on souffre. L'intérêt de cet état, c'est qu'on s'éprouve soi-même beaucoup plus que lorsque le corps est au repos.


« On ne se regarde pas grimper. Je pense d'ailleurs que quand on fait un effort sérieux, on ne se regarde pas le faire. On est entièrement dedans »

Vertige Media : Est-ce alors la raison première de faire du sport, pour se dépasser en quelque sorte ?


Jean-Luc Marion : Ce n'est pas tellement pour se dépasser, quoique ce soit très important. Ce n'est pas pour battre quelqu'un d'autre, c'est en un sens annexe. C'est pour s'éprouver véritablement soi-même. Alors que dans la vie quotidienne, on passe son temps à avoir la tête ailleurs. On n'est pas soi-même, on ne sait pas ce qu'on fait. C'est un complexe répandu maintenant que les activités professionnelles sont du temps perdu. Ça ne signifie rien parce que précisément, on y est sans y être. On ne ressent pas son corps. Au moment où je vous parle, je ne ressens pas mon corps. Et quand on est plein d'activités professionnelles, sur un grand rythme, on a l'impression qu'on se donne, mais qu'on ne s'y retrouve pas. La pire impression, c'est que n'importe qui pourrait le faire à votre place. Et le sport, l'escalade, c'est ce que personne ne peut faire à votre place.


Portrait de Jean-Luc Marion
Jean-Luc Marion © Jean-François Paga

Vertige Media : Dans vos autres écrits, vous développez le concept d'« adonné ». Ce terme n'apparaît pas dans La Raison du Sport, mais caractérise pourtant très bien le sport comme « exercice de soi ». Pourriez-vous l'expliquer ?


Jean-Luc Marion : Être adonné, c'est se recevoir soi-même à l'occasion de la réception du phénomène qui m'advient. Autrement dit, je nais à moi-même en même temps que les choses m'arrivent. Le bon exemple, c'est évidemment la naissance. À la naissance, d'un seul coup, le monde m'arrive, et j'arrive en même temps. Donc, être adonné, c'est le fait que moi-même, je suis reçu. Et je crois que le sportif quand il donne tout, donne en réalité ce qu'il n'a pas. Il le reçoit.


« Dans le sport, la limite, quelle qu'elle soit, c'est toujours ce qu'il s'agit de dépasser, sans savoir si on a les moyens. On ne peut pas calculer à l'avance quelle va être la limite. C'est ça qui est excitant »

Vertige Media : L'escalade est souvent qualifiée de pratique méditative parce qu'on ne peut penser à rien d'autre que ce qu'on est en train de faire. Est-ce lié ?


Jean-Luc Marion : Oui, absolument. À ce moment-là, on est entièrement dans ce qu'on fait et on n'est pas dans une position de spectateur. On ne se regarde pas grimper. Je pense d'ailleurs que quand on fait un effort sérieux, on ne se regarde pas le faire. On est entièrement dedans. Donc on est abandonné à ce qu'on fait. On ne se laisse pas distraire. On ne prend pas de distance par rapport à soi.


Vertige Media : Vous écrivez : « Nul ne sait ce qu'il peut parvenir à faire. Le vrai possible, c'est l'impossible qu'on a pourtant fait ». En quoi ce dépassement de soi est-il propre au sport ?


Jean-Luc Marion : Pour autant que je puisse parler des professions normales, je crois que la plupart du temps, nous calculons le possible. La performance professionnelle est fondée sur des objectifs qu'on doit remplir et des moyens dont on dispose pour les remplir. On se donne des objectifs réalisables. On est dans le calcul du rapport entre les buts et les moyens. Donc on est dans la définition du possible, de la limite. On espère dépasser la limite, faire de la croissance, mais en principe, on prévoit ce qu'on va faire, jusqu'où on va aller. Tandis que dans le sport, la limite, quelle qu'elle soit, c'est toujours ce qu'il s'agit de dépasser, sans savoir si on a les moyens. On ne peut pas calculer à l'avance quelle va être la limite. C'est ça qui est excitant.


Vertige Media : Même dans un monde désormais bardé de données ?


Jean-Luc Marion : Ce qu'on appelle les datas servent à définir des limites, des limites qu'on renforce parce qu'on peut les calculer, les quantifier, les fixer. Mais dans le sport, les datas ne sont jamais le dernier mot. C'est à la rigueur le premier.


Vertige Media : Beaucoup d'alpinistes disent se révéler à eux-mêmes en atteignant le sommet. Comment votre philosophie peut éclairer ce sentiment ?


Jean-Luc Marion : J'ai étudié un alpiniste, Erhard Loretan (alpiniste et guide de haute montagne suisse, ndlr), qui avait décidé de faire dans l'Himalaya des courses en style alpin. Donc rapidement et avec le matériel le plus léger possible. À ce moment-là, les alpinistes ont l'impression de se soustraire aux contraintes terrestres. Et ils ont un sentiment de libération. Cette formule – que le sport révèle le sportif à lui-même – avait été prononcée par beaucoup de champions. Christophe Lemaitre (ancien sprinteur français, ndlr) le disait, Michel Jazy (ancien coureur de demi-fond français, ndlr) le disait. Je pense qu'il y a un moment de révélation de soi à soi.

Jean-Luc Marion : La raison du sport
© Jean-François Paga et Grasset

Vertige Media : Vous écrivez que le sport a tendance à devenir de plus en plus spectaculaire. Peut-il perdre sa crédibilité dans cette surenchère ?


Jean-Luc Marion : Ah oui, bien sûr. Il y a déjà des sports qui ont perdu leur crédibilité. La boxe, par exemple, qui était un sport mondial. Elle suscitait les premiers reportages radio entre les États-Unis et la France pour des matchs où s'affrontaient Marcel Cerdan et Tony Zale. C'était énorme. Maintenant, il y a encore des matchs, mais tout le monde s'en fout. Je pense que le football est également profondément menacé. Il y a un écart de plus en plus grand entre le spectateur et les joueurs – économiquement, de notoriété, de mode de vie. Le lien d'identification entre le spectateur et le joueur est en train de se distendre. À partir du moment où le sport est dédoublé entre le praticien et le spectateur, le lien devient à la fois capital et fragile. Il faut que le spectateur soit un ancien praticien, ou que d'une manière ou d'une autre – bonne ou mauvaise, par chauvinisme, idéologie, peu importe – il adhère au spectacle.


« Par sa spectacularisation, le sport a tendance à devenir plus extrême. Et met donc à distance les spectateurs »

Vertige Media : Qu'est-ce qui se retrouve en jeu exactement ?


Jean-Luc Marion : Il ne faut pas oublier que c'est le spectateur qui fait l'économie du sport. Si le sport devient un marché, un lieu d'investissement, c'est parce qu'il y a les spectateurs. Il faut donc qu'ils croient que le spectacle qu'ils voient est vrai. Et que c'est le leur, que ça met en jeu quelque chose qu'ils peuvent éprouver et à quoi ils peuvent participer. Par sa spectacularisation, le sport a tendance à devenir plus extrême. Et met donc à distance les spectateurs.


Vertige Media : Quel regard portez-vous sur l'avenir du sport ?


Jean-Luc Marion : En général, il est en danger. Il y a des sports qui vont s'en sortir, peut-être pas ceux qu'on croit. C'est pourquoi j'attache beaucoup d'importance positive au fait qu'il y ait des courses sur route de masse, où les gens ne sont pas là pour se faire des illusions, ils ne sont pas là pour se faire voir, ils sont là pour s'éprouver eux-mêmes. Ça, c'est sérieux. D'une certaine manière, c'est du sport non-spectacle. Et c'est celui-là qui a tendance à se développer, ce qui est plutôt bon signe. Tous les sports qui ne peuvent pas garder un rapport étroit avec la masse des pratiquants et qui sont réduits au spectacle sont en danger. Il faut vraiment qu'il y ait un enracinement social, historique, pour que le sport ne soit pas réduit à une image animée.


Lire : La Raison du sport de Jean-Luc Marion (Grasset, 20 euros, 240p.)

 
 

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