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« On n’est pas chez nous » : Pascal Bocianowski, l’équipeur qui veille sur les falaises normandes

À 69 ans, Pascal Bocianowski estime avoir équipé près de 1 000 voies, dont la moitié en Normandie. Portrait d’un ouvreur pour qui l’escalade a d’abord été une ligne de fuite, avant de devenir une histoire de transmission et d’entretien.


Pascal Bocianowski escalade
© courtoisie de Pascal Bocianowski

La première fois que Pascal Bocianowski retourne vraiment aux falaises de la Seine, il a une vingtaine d’années, un baudrier prêté, une corde, des dégaines, et cette assurance très particulière de ceux qui ignorent encore un peu tout. Il part en tête dans une fissure, arrive en haut sans mousquetonner la moindre dégaine, puis assure la personne qui le suit assis au bord de la falaise, la corde autour des épaules. « On m’a expliqué qu’il fallait mettre des dégaines et qu’on n’assurait pas assis au bord de la falaise, avec la corde autour de la tête. À partir de là, j’ai décidé que je devais apprendre des choses », remet-il aujourd'hui, derrière sa moustache.


La scène ferait presque une bonne blague de falaise. Elle raconte surtout une époque et un rapport au risque qui semble désormais venir d'une autre planète. Quarante-cinq ans plus tard, celui qui a commencé par grimper sans vraiment comprendre ce qui le retenait estime avoir ouvert « en gros, dans les mille voies », dont environ 500 en Normandie. Les Andelys, Val-Saint-Martin, Connelles, Le Thuit, La Roque… Les falaises ne sont pas un décor uniforme. Elles sont un pays. Et Pascal Bocianowski, à force d’y ouvrir, d’y équiper, d’y revenir, a fini par en devenir l’un des habitant·e·s.


Partir du bas


Pascal Bocianowski n’a pas choisi l’escalade comme un loisir dans un planning du mercredi soir. Il est tombé dedans. Né à Versailles, dans un milieu modeste, il grandit avec un père qui grimpe déjà depuis les années 50. Sa mère grimpe aussi, ses oncles, ses tantes. Tout le monde fréquente Fontainebleau et les falaises, mais avec une conception très différente de celle d’aujourd’hui : Bleau et le calcaire servent alors surtout d’entraînement pour aller en montagne.


Quand son père part, il a 12 ou 13 ans. Le souvenir tient en peu de mots : une valise à la main, une phrase — « maintenant, tu es grand, je peux partir » — et l’enfance qui bascule. Il raconte les nuits dehors, les mauvaises fréquentations, les « grosses bêtises ». « À un moment donné, je me suis dit : il faut faire autre chose de ta vie, sinon tu vas finir comme ceux que tu vois, soit en prison, soit mort », affirme-t-il. À ce moment-là, l’escalade arrive comme une issue latérale. Une manière de ne pas suivre la pente. Une tentative, aussi, de rejoindre une figure paternelle absente. « La motivation, c’était d’essayer de ressembler à mon père. De faire ce qu’il faisait pour essayer d’avancer dans la vie », pose l'ouvreur.


« C’était son cadeau d’anniversaire. Tout ce que je pouvais lui offrir. Trois mois de boulot. Et la voie la plus dure du coin à l’époque »

Beaucoup d’équipeuses et d’équipeurs racontent l’appel de la ligne, la curiosité du rocher, l’envie de partager. Pascal Bocianowski ne triche pas. Au départ, il ouvre pour lui. « J’avais un peu de mal à travailler dans des groupes, explique-t-il. Il fallait que je décide de ce que je faisais. Et puis refaire ce que les autres avaient déjà fait, ça ne m’intéressait pas des masses. Je me suis dit que ce serait bien d’ouvrir mes voies, mes passages, de me mettre dans la peau du gars qui part du bas, qui ne sait pas où il va et qui doit arriver en haut. »


Pascal Bocianowski
© courtoisie de Pascal Bocianowski

« C’était une espèce de poursuite suicidaire aussi, parce qu’on faisait des trucs où on ne mettait quasiment pas de points. Au début, je grimpais avec la corde autour de la taille. Tu tombais une fois, pas deux », poursuit-il. On pourrait glorifier ce monde-là. Lui s’en garde. Pascal Bocianowski n’est pas seulement un ouvreur prolifique. C’est quelqu’un qui a longtemps transformé un désordre intérieur en itinéraires verticaux. « C’est grâce à l’escalade que je suis devenu une autre personne, quelqu’un de sociable », tranche-t-il.


Un 8a pour Evelyne


Dans l’imaginaire courant, l’équipeur est volontiers présenté comme un bienfaiteur : il trouve des lignes, pose des points, offre des voies à la communauté. Pascal Bocianowski complique un peu cette image. Il n’a pas d’abord ouvert pour les autres. Mais à force d’ouvrir pour lui, il a fini par laisser énormément aux autres.


S’il fallait choisir une voie, ce ne serait pas forcément la dernière, ni la plus dure. Celle qui compte vraiment s’appelle Happy Birthday Evelyne. Pendant longtemps, Pascal Bocianowski et sa femme ne roulent pas vraiment sur l'or. « Je ne pouvais pas offrir de cadeau à ma femme », raconte-t-il. Alors il travaille une ligne pendant trois mois. À l’époque, le 8a représente ce qui se fait de plus dur dans le coin. Puis, pour l’anniversaire d’Evelyne Bocianowski, il l’emmène au pied de la voie. Voilà son cadeau : un morceau de falaise à grimper. « C’était tout ce que je pouvais lui offrir. Trois mois de boulot. Et la voie la plus dure du coin à l’époque », retrace-t-il. Comment l'a-t-elle reçu ? « Elle a pleuré. »

« Avant, on savait que l’hiver, ça travaillait parce qu’il y avait le gel. Maintenant, c’est la chaleur qui fait péter le rocher. Ça se chauffe trop vite d’un coup, ça craquelle, et on n’a aucun retour, aucune expérience sur les colles qu’on met. Les normes, ce sont des normes pour du béton, pas pour de la craie ou du calcaire »

Avec sa femme, il estime avoir posé plus de 14 000 points. Longtemps de leur poche. Aujourd’hui, Pascal Bocianowski continue d’entretenir bénévolement pour le comité territorial du 27, même si le matériel est désormais financé. « Quand tu sais ce que ça coûte, un point maintenant… », glisse-t-il encore. Les grimpeur·se·s se souviennent des voies qu’ils et elles ont faites, rarement des gens qui les ont rendues possibles.



L’ouverture est un art du premier passage qui condamne à revenir sans cesse après. Pascal Bocianowski le sait mieux que personne. La première falaise est à quatre kilomètres de chez lui. Il y va souvent. Trop souvent, peut-être, quand il aimerait désormais grimper un peu plus et réparer un peu moins.


La falaise n’est pas une salle


Le plus facile, avec Pascal Bocianowski, serait de fabriquer un portrait d’ancien combattant avec la corde autour de la taille, des clous en train de surmonter des falaises désertes. CepdPascal Bocianowski ne regrette pas que l’escalade se développe. Il trouve même « très bien » que des gens découvrent la grimpe, que les salles se multiplient, que les clubs accueillent autant qu’ils le peuvent. Mais il voit aussi ce que cette démocratisation déplace. Pas parce que les salles privées auraient, à elles seules, abîmé l’outdoor. Pour lui, le problème est plus large : le temps manque, tout s’accélère, même les loisirs doivent devenir rentables. « Avant, on avait plus de temps. Maintenant, les gens en ont de moins en moins. On les presse de partout. Et quand tu sors moins, il faut que tu fasses un maximum de voies pour rentabiliser ton voyage. Au lieu de regarder ce qu’il y a autour de toi, tu prends ton téléphone, tu fais des photos, tu postes. On est dans la rentabilité de l’escalade. Même si c’est un loisir, il faut qu’il soit rentable », affirme-t-il.


« Il faut vraiment insister sur le fait qu’on n’est pas chez nous. Les falaises, les trois quarts du temps, ce sont des propriétés privées. On nous laisse grimper parce que les gens sont sympas, mais ça peut vite changer »

En falaise aussi, on peut finir par grimper comme on consomme. Parce qu’on ne sait plus que le sentier coupé par une personne devient, après cent passages, une cicatrice. Parce qu’un arbre gênant à la descente finit parfois par disparaître. Parce qu’on oublie que les falaises ont des propriétaires, des riverain·es, des oiseaux, des sols, des saisons. À la falaise de la Spéléologue, Pascal cite une voie baptisée La Cerisaie. Le nom venait d’un petit cerisier qui poussait au pied. Il n’existe plus : à force de passages et de descentes, l’arbre a fini par céder. Pour lui, l’image résume une partie du problème. Les grimpeur·se·s ne viennent pas forcément pour abîmer, mais la répétition des usages transforme le lieu.


Pascal Bocianowski escalade
© courtoisie de Pascal Bocianowski

À cela, Pascal Bocianowski a de nouveau une réponse : « On privilégie le geste plutôt que ce qu’il y a autour de toi. Il y en a plein qui ne regardent pas derrière eux. Ils grimpent, ils redescendent, ils ne s’arrêtent pas. Moi, je suis toujours aussi content de faire une voie, de m’asseoir en haut, de regarder le paysage, d’écouter les oiseaux. Quand j’ai ouvert ces voies, je ne les ai pas ouvertes en pensant qu’il y aurait autant de monde ».


Et puis il y a la sécurité. Il voit des grimpeur·se·s qui ont peur de voler, mais pas toujours du point sur lequel ils et elles se pendent. Des gens qui pensent qu’un relais est fiable parce qu’il est là. « Tu peux acheter ton matériel sur Internet, regarder trois tutos et te dire : oui, je peux aller grimper. Sauf que c’est le côté dangereux de notre développement. Tout est en accès libre. Tu n’as pas besoin d’aller dans un club pour avoir les connaissances. On a un problème de transmission. » À cette fragilité humaine s’ajoute désormais une fragilité climatique pour l'ouvreur. « Avant, on savait que l’hiver, ça travaillait parce qu’il y avait le gel. Maintenant, c’est la chaleur qui fait péter le rocher. Ça se chauffe trop vite d’un coup, ça craquelle, et on n’a aucun retour, aucune expérience sur les colles qu’on met. Les normes, ce sont des normes pour du béton, pas pour de la craie ou du calcaire. »

C’est peut-être la grande leçon du parcours de Pascal Bocianowski : une falaise n’est jamais un équipement sportif neutre. C’est un lieu que l’on traverse par tolérance, par chance, par héritage. « Il faut vraiment insister sur le fait qu’on n’est pas chez nous. Les falaises, les trois quarts du temps, ce sont des propriétés privées. On nous laisse grimper parce que les gens sont sympas, mais ça peut vite changer », dit-il. On n’est pas chez nous quand on coupe un accès parce que c’est plus court. On n’est pas chez nous quand on gueule au pied des falaises alors que des gens habitent en bas. On n’est pas chez nous quand on met de la musique ou qu’on laisse traîner ses déchets. On n’est pas chez nous, et c’est précisément pour cela qu’on peut encore y aller.


La suite l’inquiète. Qui reprendra ? Qui acceptera de passer ses journées à stabiliser un sentier, vérifier un relais, remplacer un point, fermer une voie, expliquer gentiment à quelqu’un que ce qu’il fait est dangereux, avec le risque de se faire envoyer promener ? « On a beau demander, faire des réunions, faire tout ce que tu veux, ça n’intéresse personne de faire de l’entretien des voies. Les gens viennent pour grimper », se désole l'équipeur.


Il y a quelque chose de circulaire dans cette histoire. Pascal Bocianowski a commencé aux falaises de la Seine en novice, sans mousquetonner une dégaine, sans vraiment savoir ce qui le retenait. Quarante-cinq ans plus tard, il regarde d’autres grimpeur·se·s arriver au pied des mêmes falaises avec leurs certitudes, leurs angles morts, leurs urgences. Entre-temps, il a ouvert près de 1 000 voies, posé des milliers de points, vu les sols descendre, les arbres disparaître, le rocher travailler autrement. Il ne donne pas de leçon. Il rappelle seulement ce que l’escalade lui a appris à la dure : une falaise ne tient jamais toute seule.

 
 

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