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La force des doigts peut-elle vraiment se mesurer ?

Une revue scientifique récente confirme que les tests de force des doigts gagnent en fiabilité. Mais entre la fameuse réglette de 20 mm, les capteurs portables et les aléas de la magnésie, mettre la force des grimpeur·se·s en chiffres reste un sacré défi.


Force des doigts
(CC) Brook Anderson / Unsplash

Sur une poutre, la sensation arrive avant le chiffre. Une réglette gratte ou cisaille. Une arquée tire un peu trop. La peau est trop fine, la salle trop humide, les doigts trop froids, la méthode pas encore trouvée. Un jour, le même mouvement paraît évident, trois jours plus tard il devient absurde. Pourtant, depuis quelques années, une autre langue s’est invitée dans les carnets d’entraînement : celle des kilos, des newtons, des ratios et des courbes d’asymétrie. À l’automne 2025, des chercheur·se·s ont publié dans Frontiers in Sports and Active Living, une revue scientifique spécialisée dans le sport, l’activité physique et la santé, un article de synthèse un peu particulier. Il s’agit d’une revue systématique, c’est-à-dire un travail qui passe au crible les études déjà disponibles selon une méthode définie à l’avance. Leur question : les méthodes utilisées pour mesurer la force des fléchisseurs des doigts chez les grimpeur·se·s sont-elles vraiment fiables ?


Le casse-tête


La science ne cherche pas ici à décréter si un chiffre résume à lui seul le niveau d’un·e grimpeur·se. Elle cherche la cohérence : quand une même personne refait un test dans des conditions similaires, le résultat reste-t-il comparable ? Sur ce point, le verdict est plutôt rassurant. Quatorze des quinze études analysées rapportent une fiabilité élevée pour au moins une mesure. Pour les tests de force maximale isométrique — tirer le plus fort possible sans bouger — douze études affichent des résultats très stables d’un essai à l’autre. Les auteur·ices parlent d’une fiabilité « bonne à excellente ».


Les réglettes fixes de 20 à 23 mm apparaissent dans huit des quinze études analysées

Ce constat vient valider une tendance de fond. En 2023, une précédente revue systématique consacrée aux tests physiques en escalade montrait déjà l’omniprésence des doigts dans la recherche : les tests de force des membres supérieurs et des doigts apparaissaient dans 120 des 156 études analysées. Mais cette même revue pointait aussi un joyeux bazar méthodologique. Rien que pour la force des doigts, les chercheur·se·s recensaient « presque 230 façons différentes » de mener les tests, selon le type de prise, sa profondeur, la position des bras et du corps, l’écartement des mains, les seuils de force ou les temps de repos.


Bref, le milieu déborde de données. Mais tout le monde ne mesure pas encore la même chose. Une suspension sur une réglette, une traction isométrique sur une prise spécifique, un test à une main, un test à deux mains, un protocole en demi-arquée ou en main ouverte : tous ces formats produisent des chiffres. Reste à savoir lesquels peuvent vraiment se comparer.


20 mm, l'étalon d'or


Dans ce paysage éclaté, un chiffre revient avec insistance : 20 millimètres. Avec sa grande sœur de 23 mm, cette profondeur s’impose comme une référence commune dans la littérature scientifique. Dans la revue de 2025, les réglettes fixes de 20 à 23 mm apparaissent dans huit des quinze études analysées. Les auteur·ices estiment que ces profondeurs montrent régulièrement une forte fiabilité et qu’elles devraient être privilégiées pour standardiser le suivi.


Le 20 mm est ainsi devenu une unité de mesure pratique, reliant les laboratoires, les applications d’entraînement, les capteurs nomades et les tests maison. Une manière de transformer une impression — « j’ai les doigts faibles en ce moment » — en donnée comparable.


Plusieurs travaux récents accompagnent cette démocratisation. En 2022, une étude publiée dans Frontiers in Sports and Active Living a évalué le Tindeq Progressor, un capteur commercial utilisé pour mesurer la force. Vingt-cinq grimpeur·se·s expérimenté·e·s, dont 16 hommes et 9 femmes, ont été testé·e·s sur des positions spécifiques, notamment une traction à une main sur réglette de 20 mm. Comparé à une plateforme de force de laboratoire, l’outil obtient un score de fiabilité entre 0,90 et 0,99 sur 1 dans les deux positions testées.


Autrement dit, ses mesures collent presque parfaitement à celles de l’appareil de référence. Il se montre aussi très stable lorsqu’on répète les tests le même jour ou à plusieurs jours d’intervalle. Conclusion des auteur·ices : le Tindeq peut être considéré comme un outil « valide et fiable » pour détecter des changements de force liés à l’entraînement hors laboratoire.


Il y a aussi un problème de représentativité manifeste : la revue ne fournit pas de total consolidé femmes-hommes sur les 747 participant·e·s

Un an plus tôt, une étude publiée dans PLOS ONE, revue scientifique généraliste en accès libre, montrait pourquoi ces mesures intéressent autant l’entraînement. Cinquante-sept grimpeurs hommes — 17 intermédiaires, 25 avancés et 15 élites — avaient réalisé des tractions isométriques sur une prise de 23 mm, en demi-arquée, avec un angle de coude à 90°. Résultat : les grimpeurs élites produisaient une force maximale supérieure aux deux autres groupes. Ils se distinguaient aussi par leur vitesse de développement de la force, c’est-à-dire leur capacité à produire rapidement beaucoup de force. Pour les auteur·ices, force maximale et vitesse de développement de la force peuvent ainsi aider à distinguer les grimpeurs élites des grimpeurs avancés et intermédiaires.



Le chiffre ne remplace donc pas la grimpe. Mais il commence à compter dans la manière dont elle s’entraîne, se suit et se compare. On ne se contente plus de savoir si l’on « tient petit ». On mesure combien, comment, sur quelle prise, à quelle vitesse, avec quelle main, et parfois avec quel écart entre les deux côtés.


Au doigt mouillé ?


La revue de 2025 avance pourtant avec ses propres freins. Les protocoles restent très hétérogènes : tests à une ou deux mains, mesures simultanées ou non, force maximale, endurance, force critique, vitesse de développement de la force, profondeurs allant de 6 à 60 mm. Cette dispersion est telle qu’aucune méta-analyse globale n’a été menée. Additionner les résultats aurait donné une impression de solidité que les protocoles ne permettaient pas vraiment.


Plus flagrant encore pour les pratiquant·e·s : l’absence de contrôle des conditions réelles de grimpe. Dans un sport où une prise trop froide, trop moite ou saturée de magnésie peut ruiner un essai, seules quatre études sur quinze ont surveillé la température et l’humidité entre les différents tests. Une seule mentionne explicitement l’usage de magnésie pendant les mesures. Les auteur·ices rappellent pourtant que le froid peut réduire les performances des fléchisseurs des doigts, notamment en endurance, et que la magnésie, censée sécher les doigts, peut dans certaines conditions diminuer le coefficient de friction.


Il y a aussi un problème de représentativité manifeste : la revue ne fournit pas de total consolidé femmes-hommes sur les 747 participant·e·s. Et c’est déjà une information. Dans le tableau récapitulatif, deux études sont exclusivement masculines, avec 93 puis 31 hommes. Une étude inclut des hommes et des femmes sans détailler ici la répartition, une autre inclut 31 grimpeur·se·s et non-grimpeur·se·s sans préciser le sexe des participant·e·s, et les autres mélangent hommes et femmes, mais sans que la revue ne permette toujours de savoir si les résultats ont été analysés séparément.

Ce n’est pas un détail statistique. Les auteur·ices écrivent que ces manques dans la caractérisation des participant·e·s sont importants, parce que le sexe et l’expérience sportive peuvent influencer les résultats. Ils appellent donc à des protocoles mieux équilibrés, notamment pour les analyses par sexe et par niveau. Même constat du côté de l’étude PLOS One de 2021, souvent citée sur la force et la vitesse de développement de la force : elle inclut 57 grimpeurs, mais aucune femme, et ses auteur·ices reconnaissent que les résultats ne sont pas nécessairement généralisables aux grimpeuses du même niveau.


La force des doigts se mesure donc de mieux en mieux. Mais le chiffre a tout de même ses limites. Il isole une capacité physique dans un cadre strict, sur une prise donnée, avec un protocole donné, dans des conditions plus ou moins contrôlées. Il reste aveugle à la lecture de voie, au placement des pieds, à la gestion du stress, à la fatigue cutanée, à l’économie gestuelle ou à la simple intuition du mouvement. C’est donc un excellent outil de diagnostic, mais on est encore loin de l’algorithme de la grimpe.

 
 

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