États-Unis : un site d'escalade mythique, bientôt avalé par la mine
- Matthieu Amaré

- 31 mars
- 4 min de lecture
En mars 2026, l'État américain a officiellement transféré près de 1 000 hectares de terres publiques — dont Oak Flat, haut lieu du bloc dans le sud-ouest des États-Unis — à une entreprise minière. Lieu sacré pour les Apaches et destination phare pour des milliers de grimpeur·ses, c’est sans doute la perte la plus importante d’un site d’escalade public sur le territoire américain.

« C'est une nouvelle dévastatrice pour Oak Flat et tous ceux qui aiment cet endroit sacré. » Trois jours auparavant, Russ McSpaden, qui s'est longuement engagé pour la préservation de ce site naturel emblématique de l'Arizona, apprenait que le site passait aux mains d'une entreprise minière. Oak Flat — ou Chí'chil Biłdagoteel pour la communauté apache de San Carlos — n'est plus une terre publique protégée depuis soixante-dix ans par un décret exécutif fédéral. Elle appartient désormais à Resolution Copper, filiale commune des géants miniers Rio Tinto et BHP. Pour les Apaches, le site est un lieu sacré où se déroulent des cérémonies religieuses ancestrales. Pour les grimpeur·ses, c'est l'un des joyaux de l'escalade du sud-ouest américain.
La mine l'emportera
Oak Flat, c'est 980 hectares de terre publique à une soixantaine de kilomètres à l'est de Phoenix, en Arizona. Niché dans la forêt nationale de Tonto, le site est une référence du bloc aux États-Unis. Pendant quinze ans, le site a même accueilli le Phoenix Bouldering Contest, l'une des plus grandes compétitions de bloc au monde. En 1955, le président Eisenhower avait classé Oak Flat comme terre protégée, interdisant toute exploitation minière et préservant son statut sacré pour les Apaches et d'autres tribus. Cette protection a tenu jusqu'en décembre 2014.
Cette année-là, le sénateur John McCain fait adopter un décret, glissé dans la loi de finances annuelle de la défense. Le mécanisme est simple : Resolution Copper récupère Oak Flat en échange d'autres parcelles ailleurs. L'objectif : exploiter un gisement de 1,4 milliard de tonnes de cuivre enfoui sous le site. La méthode ? Le block-caving, soit une technique d'extraction par effondrement contrôlé. Concrètement, des infrastructures minières sont créées sous le minerai, qui s'effondre progressivement à mesure que le cuivre est extrait depuis le bas. Le résultat : un cratère énorme de plus de trois kilomètres de large et 300 mètres de profondeur. Oak Flat, ses voies, ses sites sacrés apaches — tout disparaîtra, avalé.
« Le cratère engloutira Oak Flat et toutes ses ressources récréatives et culturelles fantastiques », résume l'Access Fund, l'organisation nationale de défense de l'escalade aux États-Unis, qui représente plus de 8 millions de grimpeur·ses. De son côté, Resolution Copper promet de maintenir l'accès au site « aussi longtemps que possible » et de construire un nouveau site « un jour ». En attendant, Vicky Peacey, présidente de Resolution Copper, assure à la radio KJZZ que « le site est ouvert et accessible, et il le sera aujourd'hui, demain et dans les années à venir ». Pour la dirigeante, c'est dans une décennie que la mine souterraine aura suffisamment avancé et qu'Oak Flat fermera définitivement.
La communauté de l'escalade face au rouleau compresseur
Face à cette menace, trois recours en justice ont été déposés. Le premier par la tribu apache de San Carlos. Le deuxième par une coalition d'organisations environnementales et de défense de l'escalade, dont l'Access Fund. Le troisième par des femmes apaches individuelles, pour protéger leur accès au site lors de cérémonies religieuses. Le 18 août 2025, un jour avant que l'agence fédérale de l'U.S. Forest Service ne prévoie de remettre les terres à Resolution Copper, la Cour d'appel du 9e Circuit accorde une injonction d'urgence bloquant temporairement le transfert. Une victoire provisoire. Le lendemain, Donald Trump réagit publiquement, qualifiant l'Access Fund et ses co-plaignant·es d'« anti-américains » pour avoir tenté de bloquer cette « cession de terres publiques ».
La protection juridique ne tient que quelques mois. Le 13 mars 2026, la Cour d'appel lève l'injonction. Cette lourde défaite judiciaire révèle les limites des outils dont dispose la communauté de l'escalade pour protéger ses sites. L'Access Fund, présent dans la coalition, dispose pourtant d'une expertise reconnue : plus de cent ans d'expérience cumulée en matière de politiques publiques, plus de 1,60 million d’hectares de terres publiques protégées à travers le pays. Mais face à une loi votée par le Congrès en 2014, insérée dans un texte budgétaire de la défense, et soutenue par une administration déterminée, les recours juridiques se heurtent à un mur. « Le combat n'est pas terminé, même si Oak Flat devient la propriété d'un géant minier multinational », assure Russ McSpadden. Cela dit, la réalité est là : le site a changé de mains, et les premières foreuses exploratoires vont arriver.
Un patrimoine naturel explosé à la dynamite
Derrière ce transfert, une doctrine est clairement assumée par l'administration Trump. Le message est limpide : les terres publiques sont avant tout des réservoirs de ressources à exploiter. Patrimoine naturel, sites sacrés, zones récréatives — tout cela passe au second plan face aux impératifs industriels et à la rhétorique sécuritaire (l'administration Trump dynamite des parcs naturels pour construire son mur à la frontière mexicaine, ndlr). Oak Flat devient ainsi un cas d'école de ce que peut produire cette doctrine : une accélération administrative, un soutien politique massif, et une absence totale de considération pour les multiples usages et valeurs — culturelles, spirituelles, récréatives — de ces territoires.
Pour la communauté de l'escalade, Oak Flat dit quelque chose de plus large : aucun site, aussi emblématique soit-il, n'est définitivement protégé. Un décret exécutif vieux de soixante-dix ans peut être balayé par un cavalier législatif glissé dans une loi budgétaire de défense. Les parcs régionaux, les forêts nationales, tous les espaces naturels où grimpent des millions d'Américain·es sont potentiellement menacés par ce précédent. Si Oak Flat peut tomber, n'importe quel site le peut.
Tant que les sites d'escalade dépendront de protections révocables par voie législative, tant que les terres publiques seront considérées avant tout comme des gisements de ressources, la bataille sera déséquilibrée. Les outils juridiques existent, les organisations aussi — mais ils ne suffisent pas. Ce qui se joue à Oak Flat dépasse largement l'Arizona : c'est un modèle de ce qui peut arriver ailleurs, un avertissement sur la fragilité des espaces que la communauté de l'escalade croyait acquis. À condition, toutefois, de continuer à se battre pour les préserver.













