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« Juste grimper » : la fiction commode d’un sport sans problèmes

Une phrase bien commode éblouit souvent les réflexions dès que l'on interroge l'escalade sur ces zones d'ombre. Car derrière le « juste grimper » se cache surtout une fiction : celle d'un sport qui pourrait échapper au réel.


Escalade politique
(cc) Mark McGregor / Unsplash

Elle revient sans cesse. Cette phrase prononcée dès que l’escalade cesse de se regarder dans le miroir : « On est juste là pour grimper, pas pour faire de la politique ». La formule paraît raisonnable. Elle a même, au premier abord, quelque chose de sympathique : le désir d’un sport simple, d’une pratique comme refuge, d’un bloc comme parenthèse. L’idée est séduisante. Elle est surtout pratique. Car derrière l’appel au « juste grimper » se cache autre chose : la volonté de continuer à profiter d’un sport sans avoir à regarder ce qui, en lui, produit aussi de l’exclusion, du silence, de la domination ou de la violence.


L'impossibilité d'une île

On comprend pourtant ce désir. Personne ne pousse la porte d’une salle d’escalade pour penser aux défaillances fédérales, aux violences sexuelles, aux conflits d’intérêts, aux logiques de marché, aux rapports de pouvoir ou aux stratégies d’image des institutions et des entreprises. On vient chercher une ligne à résoudre, un corps qui s’éprouve, une communauté qui rassure, une fatigue plus nette que celle du quotidien. On vient pour grimper, tomber, rire, recommencer. On vient pour cette promesse presque enfantine : ici, au moins, les choses seraient simples. Mais les choses ne sont jamais simples.


L’escalade n’est pas une île. Ce n’est pas un territoire moralement protégé par la magnésie, les tapis épais et les discours sur la communauté. C’est un sport, donc un espace social. Il y a des clubs, des salles, des fédérations, des entraîneurs, des équipes nationales, des mineur·e·s, des contrats, des sélections, des financements, des marques, des investisseurs, des intérêts économiques, des carrières qui commencent tôt et des dépendances qui s’installent vite. Il y a des lieux où l’on apprend, des lieux où l’on performe, des lieux où l’on attend d’être choisi·e. Et partout où il y a de l’autorité, de l’accès, de la reconnaissance ou de l’argent, il y a aussi la possibilité d’un abus.


Il y a quelque chose d’étrange à voir certains acteurs parler sans cesse d’accessibilité, d’inclusion, de communauté, d’ouverture, puis s’agacer dès qu’un média prend ces mots au sérieux

Dire cela, ce n’est pas juste politiser l’escalade. C’est simplement refuser de la décrire comme un conte pour adultes en chaussons. Le mot « politique », dans ces discussions, sert souvent d’épouvantail. Il arrive dès qu’un sujet dérange suffisamment pour ne plus pouvoir être rangé dans la catégorie confortable de l’anecdote. Parler de violences sexuelles ? Politique. Interroger la gouvernance fédérale ? Politique. Questionner le sportswashing ? Politique. Enquêter sur les conditions de travail dans les salles ? Politique. Montrer que l’accessibilité promise par certains acteurs du marché s’arrête parfois à la porte des réalités sociales ? Encore politique. À force, le mot ne désigne plus une idéologie : il désigne tout ce qu’on préférerait ne pas voir.


C’est une manière très efficace de déplacer le problème. On ne discute plus des faits. On discute du droit d’en parler. Et c’est précisément là que le « juste grimper » devient une fiction commode. Non pas parce que grimper pour le plaisir serait suspect — heureusement que l’escalade reste aussi cela — mais parce que cette phrase transforme un privilège de spectateur en principe général. On peut « juste grimper » quand la salle reste un refuge. Quand le club reste accueillant. Quand l’entraîneur reste à sa place. Quand l’institution répond. Quand le corps n’a pas été exposé, menacé, disqualifié ou rendu vulnérable par ceux qui étaient censés l’accompagner. Pour celles et ceux qui subissent, l’escalade n’est plus une parenthèse. Elle devient parfois le lieu même du problème.


« L’escalade se porterait mieux si [nous sautions] du haut d’un pont »

Extrait d'une discussion avec l'un des responsables d'un réseau de salles d'escalade


Vernis, vidi, vicci


C’est ce que rappelait notre enquête publiée en décembre dernier sur le témoignage d’une grimpeuse de l’équipe de France, qui dénonçait une agression sexuelle et la manière dont la FFME avait traité son cas. C’est ce que rappellent aussi, dans des cadres radicalement différents, les affaires récentes en Indonésie, où huit athlètes ont signalé des faits de harcèlement sexuel et de violences physiques visant leur entraîneur en chef, ou aux États-Unis, où un cadre de USA Climbing a été arrêté dans une affaire liée à du matériel pédocriminel. Les faits ne se superposent pas. Les procédures non plus. Mais ils abîment tous la même illusion : celle d’un sport qui pourrait se croire naturellement sain parce qu’il se raconte comme libre.

Il y a quelque chose d’étrange à voir certains acteurs parler sans cesse d’accessibilité, d’inclusion, de communauté, d’ouverture, puis s’agacer dès qu’un média prend ces mots au sérieux. Tant que l’accessibilité reste une promesse de marque, une ligne de manifeste, un argument de recrutement ou une valeur joliment posée sur une page Instagram, tout va bien. Mais dès qu’il s’agit de demander qui peut réellement entrer, rester, parler, signaler, être cru·e, être protégé·e, le discours devient subitement trop lourd, trop négatif, trop politique.


Parfois, le vernis craque même franchement. Un responsable de l’un des principaux réseaux de salles d’escalade de la capitale nous a un jour lancé que « l’escalade se porterait mieux si [nous sautions] du haut d’un pont ». La phrase vaut moins pour sa violence que pour ce qu’elle révèle : dans un secteur qui aime tant parler de bienveillance, certains ne supportent la parole critique que lorsqu’elle ne les oblige à rien.

Or rendre l’escalade accessible à toutes et tous, ce n’est pas seulement multiplier les salles, simplifier les abonnements ou produire des images de débutant·es heureux·ses sous une lumière douce. C’est aussi s’assurer que personne n’a besoin de se taire pour continuer à appartenir au groupe.


C’est là que le verbe « protéger » cesse d’être une formule administrative.


Protéger, ce n’est pas attendre que la justice ait tout dit pour prendre au sérieux ce qui est signalé. Ce n’est pas confondre prudence juridique et immobilisme moral. Ce n’est pas opposer la présomption d’innocence à la sécurité immédiate des personnes concernées. Protéger, c’est organiser un espace où la performance ne passe pas avant la vulnérabilité, où la réputation d’une institution ne vaut pas plus que la parole d’une athlète, où la continuité d’un système ne devient pas l’argument discret pour ne rien bouleverser.


Regarder ces sujets en face, ce n’est donc pas politiser notre sport. C’est simplement s’assurer qu’il reste praticable pour tout le monde. Pas seulement pour celles et ceux qui peuvent se permettre de ne rien voir. Pas seulement pour les pratiquant·e·s du soir, les témoins tranquilles, les entreprises qui aiment les valeurs de l’escalade tant qu’elles restent suffisamment floues pour ne rien exiger. Pas seulement pour ceux qui voudraient que le sport soit un refuge pour eux, mais acceptent qu’il cesse de l’être pour d’autres.


Pour tout le monde.


C’est peut-être cela, finalement, que certains appellent « politique » : le moment où l’on prend au sérieux les mots qu’ils utilisaient jusque-là comme décoration. L’accessibilité. La communauté. La confiance. La liberté. Et si l’escalade veut continuer à se raconter ainsi, alors elle doit accepter que l’on vérifie, de temps en temps, si ce récit tient encore debout.

 
 

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