Laura Pineau : « J’ai décidé d’arrêter de montrer la Laura parfaite »
- Matthieu Amaré

- il y a 14 heures
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À 25 ans, Laura Pineau s'est imposée dans le gotha mondial de l'escalade en signant des performances monumentales sur les 12 derniers mois. Le fruit d'un travail titanesque pour une grimpeuse qui n'a jamais rien laissé au hasard, et qui a récemment décidé d'assumer ses fêlures. Portrait lézardé de « Mademoiselle Fissure ».

Il faut la voir. Devant des centaines de personnes sur l’estrade du Grand Rex, voilà qu’elle ne lâche plus le micro. Elle harangue, traduit, relance, s’auto-répond, invite l’équipe du film à monter sur scène… Après un quart d’heure de questions, Laura Pineau a tout bonnement décidé de prendre le contrôle de l'événement. Censé distribuer la parole, le pauvre Cyril Salomon doit bien l’admettre : « La prochaine fois, c’est toi qui feras la MC de la soirée ! ». C’est comme ça. Le cofondateur de Montagne en Scène vient de rencontrer Laura Pineau en chair et en os. Et de se faire rouler dessus.
The Crown
Le public parisien, lui, vient d’assister à la première projection de The Queen Swing, un des films de la soirée qui retrace l’exploit qu’elle a réalisé avec la grimpeuse américaine Kate Kelleghan. Ensemble, entre le 6 et 7 le juin 2025, elles sont venues à bout de la légendaire Triple Crown (El Capitan, Mount Watkins et Half Dome, ndlr) en moins de 24h. Ce sont les trois faces les plus mythiques du parc national de Yosemite, en Californie. Soit 2 200 mètres de grimpe et 30 km de randonnée avalés en 23h et 36 minutes. Le grand public a souvent retenu son souffle pour savoir si les grimpeuses allaient parvenir au bout de leur projet. Alors, à la fin, The Queen Swing a reçu un tonnerre d'applaudissements. Une célébration à la hauteur d’une performance inédite car jamais une cordée féminine n’était parvenue à effectuer une telle ascension en moins d’une journée.
« J’ai toujours été comme ça, très extravertie. J’adore l’impro depuis toute petite, embarquer les gens autour de moi »
Laura Pineau
Le lendemain, dans un café de Paris situé en face du Grand Rex, il faudrait presque deviner que l’on se retrouve face à l’une des meilleures grimpeuses de la planète. Vêtue d’une veste technique, d’un jean, de chaussures d’approche et de grandes lunettes rondes, Laura Pineau n’a pas vraiment l’allure d’une showgirl. Il faut attendre qu’elle ouvre la bouche pour saisir l’énergie qui remplit le bar d’un débit en 280 bpm. « J’ai toujours été comme ça, très extravertie, explique-t-elle devant un cappuccino qui tremble. J’adore l’impro depuis toute petite, embarquer les gens autour de moi. Et hier, tous mes proches étaient là. » Galvanisée et pleine d’émotions, la jeune femme de 25 ans ne s’est donc pas fait prier pour prendre le lead. D’une part, pour camper le premier rôle d’un quart d’heure de célébrité inédit. D’autre part, pour contrebalancer ce que l’on aperçoit parfois à l’écran. À savoir cette « grimpeuse française inconnue » qui répond à l’appel de Kate Kelleghan sur Instagram. L’Américaine, spécialiste du speed climbing, prend alors la Française sous son aile, la coache et lui apprend les rudiments de la grimpe de big walls en temps record. « Et encore, tu n’as pas vu la première version du film où je passais clairement pour une débutante, reprend l’intéressée. On a un peu changé le cours de l’histoire parce que c’est quand même moi qui allais plus vite dans chaque voie à la fin et qui ai porté l’équipe, aussi. »
À l’époque, Laura Pineau a déjà inscrit des réalisations majeures à son palmarès. Dans la communauté de la grimpe, elle est « Mademoiselle Fissure », une des meilleures spécialistes au monde de l’escalade en trad, qui suppose de grimper en posant soi-même ses protections. De cette façon, elle a notamment répété un 8b/8b+ dans la Valle dell’Orco, en Italie. Le genre de bagage qui lui permettra d’être de plus en plus à l’aise au Yosemite et qui montrera au fur et à mesure des 53 minutes de film que c’est bien elle qui porte le projet de la Triple Crown à bout de bras. « J’ai tout quitté pour faire ce film, affirme-t-elle en replaçant ses lunettes. Quand on a commencé, j’ai dit à Kate : “Tu sais, moi j’ai lâché mon job pour faire ça. Là, on a huit mois d’entraînement pendant lesquels je vais vivre dans mon van sur mes économies”. » Déterminée à aller au bout, la Française a déjà dépêché son compatriote Thibaut Marot pour filmer et réaliser l’aventure. C’est elle qui financera une grosse moitié de la production, elle qui bossera la post-production avec l’équipe technique, elle qui refusera le soutien d’une boîte de production. Encore elle qui contactera Montagne en Scène pour le diffuser. « Je voulais qu’on contrôle la narration de l’histoire de bout en bout, explique-t-elle. Que ce film nous appartienne totalement. » Logique finalement, pour une personne qui toute sa vie, n’a jamais rien voulu laisser au hasard.
Où est-ce qu’elle trouve toute cette énergie ?
Laura Pineau grandit à Toulon auprès d’une mère commerciale et d’un père entrepreneur qui commencent à ne plus s’entendre. Dans un univers familial devenu « un peu chaotique », la jeune fille trace sa voie à partir de petites phrases. « Je me souviens que mes parents nous disaient beaucoup : “Va jouer, t’es libre”. Puis juste après : “Par contre, ne revient pas pleurer”. Du coup, je ne pleure jamais. Je considère que si on te laisse cette liberté, tu ne peux pas t’en plaindre ensuite », confie-t-elle. Excellente élève et « ultra-sportive», elle développe plus tôt que ses camarades sa propre méthode de travail. « Tout le monde parlait de prépa, dit-elle. Mais moi, à 15 ans, j’avais déjà une méthode qui fonctionnait. Je pouvais rester à mon bureau 5h à bosser sans problème. Donc j’ai dit à ma mère : “Maman, dès que j’ai le bac, je pars de la maison”. » C’est comme ça qu’à 17 ans et demi, la Toulonnaise débarque à San Francisco, en école de commerce. Entre-temps, alors qu’elle fait plutôt de la boxe, elle découvre l’escalade de façon presque inopinée, par l’intermédiaire d’un grimpeur du coin – « Fred » – qu’elle ne reverra jamais. « On faisait du deep water solo, donc sans corde au-dessus de la mer. Ça m’a beaucoup plu. Il y avait un côté un peu mécanique. Je tombais, je recommençais. »

En débarquant aux États-Unis, Laura Pineau se rapproche des big walls mais fréquente d’abord les salles. Elle étudie beaucoup, apprend une autre culture et fait ressortir son tempérament de bosseuse acharnée. Une anecdote en dit long : « La première fois que je suis rentrée dans une salle de classe, tout le monde prenait le cours sur son ordinateur portable. Je n'avais jamais vu ça. Du coup, j’ai téléchargé un jeu qui me permettait de taper le plus rapidement possible sur mon clavier sans regarder les touches ! ». Tout se passe comme si la vie de Laura Pineau passait par des micro-objectifs : les études, l’anglais et l’escalade bien sûr. D’ailleurs, la Française prend du niveau et se retrouve enfin sur une grande voie de 150m, cornaquée par un ami américain. « C’était en trad en plus !, continue la grimpeuse. J’étais en seconde, je portais le gros sac qui frottait dans la fissure. J’ai cru que j’allais mourir. C’était horrible. » Avec le trad, la jeune expat’ vit même une relation très tourmentée : « J’ai décidé de remettre le couvert en tête dans une voie facile. Je n’en garde pas un bon souvenir. J’étais morte de peur et depuis ce jour-là, je n’en ai plus jamais refait. »
En 2020, beaucoup de jeunes se sont mis à imaginer leur avenir en regardant le plafond de leur chambre. Revenue à Toulon pour une année de césure, Laura Pineau rêve quant à elle d’El Capitan, sans doute la face la plus célèbre du monde avec ses 1000 mètres de haut. Ses idoles s’appellent alors Lynn Hill ou Babsy Zangerl. Ça ne fait désormais plus aucun doute : l’ancienne boxeuse sait que l’escalade fera partie de sa vie, d’une manière ou d’une autre. De retour outre-Atlantique et pour forcer le destin, la Française s’encorde au pur lifestyle de la grimpeuse américaine : elle décide de vivre dans un van. À l’été 2022, Laura Pineau vient de terminer ses études et se pose à Red River Gorge, un des sites les plus emblématiques des États-Unis, situé au Kentucky. Employée à distance par une entreprise de valises, la grimpeuse passe le plus clair de son temps libre en nature à grimper. « Puis un jour, tous les dirtbags me disent qu’il faut aller à Ten Sleep, dans le Wyoming, pour un festival de grimpe, raconte-t-elle. J’ai pas réfléchi, je les ai suivis ». Lorsqu’elle démarre son van, elle ne sait pas encore que 1711 miles plus loin, une rencontre va changer sa vie.
Un cadeau, le désert et des mains qui saignent
« Je vois cette fille que je ne connais pas. Je ne sais absolument pas qui c’est. Mais elle parle au micro de son expérience et c’est hyper touchant. Elle raconte qu’elle a été ouvreuse dans des salles avec des mecs horribles, qu’elle a dû se faire sa place. Et que pour y arriver, elle a grimpé dans des fissures. » Installée dans une salle de projection de Ten Sleep, Laura Pineau est traversée par un sentiment profond. Et comme à chaque fois qu’elle sent une opportunité, la jeune femme décide de ne pas la laisser passer. « Je suis donc allée la voir et je lui ai proposé qu’on grimpe ensemble », dit-elle. « Cette fille », c’est Brittany Goris, une des meilleures grimpeuses du monde en trad qui n’est pas vraiment habituée à accueillir ce genre de sollicitations de la part d’une autre femme. Elle accepte. Et voilà que quelques mois après, Laura Pineau se retrouve à Moab, une sorte de désert de l’Utah, pour réapprendre le trad en compagnie d’une championne américaine. « Elle m’a tant appris, confie l’intéressée. Elle m’a laissé utiliser tout son matos, m’a transmis sa technique et m’a appris à gérer ma peur. C’est une des rencontres les plus déterminantes de ma carrière. »
« Je pense que je ne suis pas la plus intelligente mais je travaille comme une malade. Personne ne pourra me mettre la pression autant que je me la mets moi-même. Jamais. »
Laura Pineau
Grâce à Goris, la Toulonnaise redécouvre la fissure et tout le travail de sape que cela suppose. « C’est ce que j’ai le plus aimé : tout reprendre de zéro, continue-t-elle. Je trouve que c’est un cadeau magique de redevenir débutante, d’avoir de nouveau un monde à réapprendre. » Dans la fissure, la grimpeuse voit aussi un cadeau de la nature : « Ça a été créé par elle, ça se voit. Quand on grimpe, c’est le truc le plus évident qui soit ». Avec ses bleus et ses mains qui saignent, Laura Pineau trouve dans le fond des fissures une nouvelle affirmation de soi. Mais ce n’est pas la seule vocation qu’elle a rencontrée à Ten Sleep. Le même jour que le speech de Brittany Goris, la Française a vu un film qui l’a bouleversé : Pretty Strong. « Quatre petits films sur des femmes qui réalisent des projets de grimpe ensemble, détaille Laura Pineau. C’était juste trop inspirant. À la fin, j’ai pleuré dix minutes d’émotion tellement ça m’avait touchée. » Au sortir de la projection, elle se jure de faire pareil. Dit autrement : grimper des projets hyper costauds avec des partenaires féminines.
Depuis, la carrière de Laura Pineau alterne entre productrice de film et grimpeuse pro. Grâce à la Triple Crown, elle s’est débarrassée de son job de commerciale et a accueilli quelques sponsors. Cette réalisation qui a « marqué l’histoire du Yosemite » l’a fait changer de dimension. La Française a désormais une agente, Marine Thévenet. La reconnaissance qu’elle attendait ? « Peut-être, dit-elle en cherchant la bonne réponse dans la fin de son cappuccino. Je pense qu’à un moment, le travail paie toujours. Je pense que je ne suis pas la plus intelligente mais je travaille comme une malade. Personne ne pourra me mettre la pression autant que je me la mets moi-même. Jamais. »

Ultra-grimpe
Programmée pour performer – et pour que cela se sache –, Laura Pineau est souvent dépeinte comme « une machine » dans les médias. La grimpeuse vient de boucler un nouveau projet extrême avec Elsa Ponzo : grimper les 100 plus belles voies de Provence. Les stats ? Énormes. Près de 18 000 mètres de grimpe et 691 longueurs ingurgitées en 43 jours. De quoi planter un nouveau concept dans le landerneau de la haute performance verticale : « l’ultra-escalade ». C’est gros, c’est fort, mais ça mène à quoi ? En faisant tourner sa cuillère dans le fond de sa tasse, Laura Pineau philosophe désormais sur cette escalade permanente. Pour elle, il n’est plus question d’apparaître comme un engin qu’il suffit d’actionner pour grimper. « Après la Triple Crown, je me suis fait accompagner d’une coach mentale, confie-t-elle. C’est ma grand-mère qui a vu que je n’arrivais pas à clôturer le truc, à passer à autre chose. »
Avec sa coach, « la machine » apprend à s’excuser, à se laisser tranquille, à accepter sa vulnérabilité. « J’ai voulu arrêter de montrer la Laura parfaite », affirme-t-elle. Six mois après la Triple Crown, en novembre 2025, Laura Pineau vient à bout de Wet Lycra Nightmare, l’un des big walls les plus déversants du Yosemite, coté 8b. C’est encore une première féminine. C’est encore un exploit. Sauf que cette fois-ci, dans le film qu’elle a produit, la grimpe décide d’afficher ses doutes et ses fêlures. Lors de l’avant-première au Salon de l’escalade de janvier dernier, « celle qui ne pleure jamais » a fondu en larmes après la projection. « Et vous n’êtes pas prêts pour celui sur les 100 voies de Provence », rigole-t-elle. À 25 ans, l’athlète super active serait-elle en train de s'assagir ? Sans doute. Si l’énergie déborde encore, elle entend désormais irradier la génération qui vient. La grimpeuse va passer son DE (diplôme d’État, pour être en capacité d’encadrer, ndlr). « Pour transmettre », confie-t-elle. Ses exploits, sa technique, sa force mais aussi ses échecs et ses questions. Après tout, quoi de plus normal pour « Mademoiselle Fissure » que de fendre l’armure ?













