Escalade et colonisation : « Les premières ascensions sur des terres volées, ça n'existe pas »
Le Yosemite, les Buttermilks, la Sierra Nevada… Autant de lieux mythiques pour les grimpeurs du monde entier que de terres volées pour les peuples autochtones. C'est en tout cas l'histoire que Jolie Varela, fondatrice d'Indigenous Women Hike, a essayé de faire entrer dans les festivals d'escalade américains, avant de claquer la porte. Elle nous explique ce que le milieu de l'escalade doit encore apprendre de celles et ceux qui étaient là avant.

Vertige Media : Quel est votre lien avec la vallée de Bishop, en Californie, devenue un haut lieu de l'escalade ?
Jolie Varela : J'ai grandi dans la réserve de Bishop, sur les terres des Paiutes, l'un des peuples autochtones de la Sierra Nevada et de l'est de la Californie. L'une de mes grands-mères vient de la tribu de Big Pine (petite ville à une vingtaine de kilomètres au sud de Bishop, ndlr), l'autre de celle de Bishop. Ces frontières sont coloniales car autrefois, nos familles parcouraient toute la vallée au fil des saisons pour chasser et cueillir les pignons de pin. Ici, la colonisation est arrivée en quatre vagues. Il y a d'abord eu les colons et leur bétail, qui a dévoré nos ressources. Puis la milice, venue préparer la création des terres dites publiques. Ensuite, la conservation de la nature. Pour que ces terres deviennent publiques, il a fallu chasser les autochtones et les tuer. La dernière vague, enfin, c'est le service des eaux de Los Angeles (LADWP), qui s'est approprié l'eau de la vallée et possède aujourd'hui plus de 95 % de ses terres. À l'école, on ne nous parlait ni de la marche forcée de 1863 ni du vol de l'eau. J'ai tout appris sur le tard, en 2016, quand j'ai rejoint les miens à Standing Rock (où s'est déroulée la mobilisation des Sioux contre l'oléoduc Dakota Access, ndlr).
Vertige Media : À l'ouest de cette vallée, c'est surtout le secteur de bloc des Buttermilks qui attire les grimpeurs du monde entier.
Jolie Varela : Oui, on m'a déjà décrit les Buttermilks comme « la Mecque de l'escalade ». C'est pourtant un ancien lieu de cérémonies de mariage, et mon arrière-arrière-arrière-grand-père est né dans les gorges voisines. Je n'ai commencé à randonner que vers 28 ou 29 ans, pour ma santé mentale. C'est là que j'ai découvert les pierres à moudre (utilisées par les peuples autochtones pour broyer les aliments notamment, ndlr) et les pétroglyphes (motifs gravés dans la roche par les peuples anciens, ndlr). Si j'ai moi-même dû apprendre cette histoire, il n'est pas étonnant que les grimpeurs l'ignorent. Mais eux profitent du privilège de la vie de « dirtbag » sans presque jamais reconnaître les premiers peuples de ces terres.
À force, je me suis fait une place dans ce milieu. Mais je l'ai fait au détriment de ma santé mentale. J'ai parfois été traitée de façon horrible. Des gens m'ont crié dessus. Aujourd'hui, je ne veux plus m'exposer.
Vertige Media : Vous souvenez-vous de la première fois que vous avez interpellé la communauté de l'escalade sur ces questions ?
Jolie Varela : C'était à propos du Craggin' Classic (série de festivals organisés par l'American Alpine Club sur plusieurs sites d'escalade, ndlr). J'ai découvert que le LADWP en était partenaire. Ces grimpeurs se disent défenseurs de la nature, et ils s'associaient à une entité qui continue d'opprimer les Paiutes ! J'ai dénoncé ce partenariat publiquement, et des amis grimpeurs ont écrit à l'American Alpine Club. L'un des organisateurs m'a appelée, furieux : sa boîte mail débordait de messages accusant le club de racisme. Je lui ai répondu : « Vous avez l'occasion de leur prouver le contraire ». Au départ, ils voulaient seulement me laisser dire quelques mots avant un film. Au final, on a réussi à obtenir le premier panel entièrement autochtone de l'histoire du festival. À la fin, cet homme est venu s'excuser.
J'ai énormément travaillé gratuitement. J'ai organisé des journées d'escalade autochtone aux Happies (secteur de bloc sur le plateau volcanique au nord de Bishop, ndlr). J'ai aussi beaucoup travaillé avec Shelma Jun, fondatrice du grand festival Flash Foxy. À force, je me suis fait une place dans ce milieu. Mais je l'ai fait au détriment de ma santé mentale. J'ai parfois été traitée de façon horrible. Des gens m'ont crié dessus. Aujourd'hui, je ne veux plus m'exposer.
Vertige Media : Vous continuez à diriger votre association. Que fait Indigenous Women Hike aujourd'hui ?
Jolie Varela : En 2018, nous avons parcouru le Nüümü Poyo, ce qu'on appelle le John Muir Trail, sans permis, en invoquant l'American Indian Religious Freedom Act (loi fédérale de 1978 garantissant aux autochtones la liberté de pratiquer leur spiritualité et l'accès à leurs sites sacrés, ndlr). À cette époque, je n'avais jamais fait de trek : ce sont des amis non autochtones qui m'ont tout appris. Aujourd'hui, c'est moi qui transmets ces savoirs à ma communauté. J'organise des ateliers de bivouac, et cette année, j'ai emmené une aînée passer sa première nuit en montagne. Le coût du matériel étant un obstacle majeur, j'ai aussi créé une bibliothèque de matériel gratuite, ouverte à tous les habitants de la vallée : tentes, sacs, réchauds, et même chaussons d'escalade. L'an prochain, nous retournons au Pérou marcher avec des femmes quechuas pour réfléchir à une manière de voyager sans imposer le colonialisme aux communautés traversées.
Vertige Media : Concrètement, que signifie pour vous « décoloniser » le plein air ?
Jolie Varela : Pour moi, il s'agit de renforcer mes liens avec mes terres, mon peuple et moi-même. Je n'aime pas dire que nos langues ou nos cérémonies sont « oubliées » : rien n'est oublié, tout attend simplement qu'on s'en souvienne. Pour les non-autochtones, cela implique de remettre en cause leur propre place. « Allié » est devenu un mot à la mode, alors je préfère parler de « complice » : écouter les autochtones, les soutenir, défendre le Land Back (la restitution des terres aux peuples autochtones, ndlr) et les réparations. Le Wilderness Act de 1964 définit la nature sauvage comme un lieu « où l'homme est un visiteur qui ne reste pas ». Cette définition nous efface. Les grandes ONG comme le Sierra Club doivent reconnaître que la conservation a été une colonisation. Ce qu'il y a de mieux pour la terre, c'est de nous la rendre, avec les moyens d'en prendre soin. La colonisation nous affecte tous, et les Blancs aussi doivent affronter ce qu'ont fait leurs ancêtres.
Cette fierté autour des « premières », cette mentalité de conquête, je la trouve ridicule. Vous grimpez sur des pierres à moudre, à côté de pétroglyphes, et vous pensez être les premiers ?
Vertige Media : En escalade, on parle beaucoup de « premières ascensions ». En quoi est-ce une pensée coloniale ?
Jolie Varela : John Muir (naturaliste américano-écossais, figure du mouvement de la conservation aux États-Unis, ndlr) n'a fait que suivre des routes commerciales tracées depuis des siècles par de nombreuses tribus. Cette fierté autour des « premières », cette mentalité de conquête, je la trouve ridicule. Vous grimpez sur des pierres à moudre, à côté de pétroglyphes, et vous pensez être les premiers ? Il n'y a pas de première ascension. Je ne planterais jamais mon drapeau tribal au sommet de la montagne de quelqu'un d'autre. Nos noms décrivent simplement les lieux : Payahüünadü signifie « le lieu où l'eau coule ». L'historien Mark David Spence (auteur de Dispossessing the Wilderness, sur l'expulsion des autochtones lors de la création des parcs nationaux, ndlr) raconte comment des explorateurs, persuadés d'être les premiers au sommet du Grand Teton, y ont trouvé une construction vieille de plusieurs siècles.

Vertige Media : Vous parlez souvent d'« entitlement ». Qu'entendez-vous par là ?
Jolie Varela : Quand je vais aux Buttermilks avec mes cousins, nous ne nous y sentons pas à notre place, alors que les os de nos aïeules reposent ici. Un jour, micro en main, nous avons interrogé des grimpeurs : aucun ne connaissait le nom originel de la vallée. L'un d'eux nous a répondu : « Euh… il y a le casino Paiute Palace ? » L'entitlement, c'est exactement ça : se sentir le droit d'aller partout et de vivre dans son van sur des terres volées, sans jamais se demander d'où vient ce droit. Pensez à la façon dont votre accès coupe le nôtre.
Vertige Media : Pourquoi insister sur le racisme de John Muir, ce naturaliste associé à la création du parc national de Yosemite ?
Jolie Varela : Parce qu'il est considéré comme le père de la conservation et a fondé le Sierra Club. On trouve aussi le long du sentier les noms de Joseph N. LeConte (ingénieur et alpiniste, pionnier de l'exploration de la Sierra Nevada, ndlr) et de Nathaniel F. McClure (officier de cavalerie de l'armée américaine, ndlr). Mais c'est surtout le nom de Muir qui efface le Nüümü Poyo, « le chemin du peuple ». À Yosemite, il s'est extasié devant des prairies qu'il croyait vierges, sans comprendre que les autochtones, qu'il décrivait comme sales, les entretenaient, notamment par des brûlages contrôlés. Ces feux traditionnels ont ensuite été interdits, la végétation sèche s'est accumulée, et c'est en partie pour cela que des mégafeux ravagent aujourd'hui la Californie.
Lors du premier panel autochtone d'Outdoor Retailer, le grand salon du plein air, j'ai expliqué que ce secteur générait des milliards grâce à l'expulsion et au génocide de nos peuples. Un homme blanc est devenu tout rouge et a quitté la salle. J'ai adoré.
Les Timbisha vivent dans le parc de la vallée de la Mort, et ils ne peuvent pas y enterrer leurs morts. (Elle s'arrête, émue.) Des non-autochtones ont pourtant longtemps pu y disperser leurs cendres. La colonisation se poursuit jusque dans la mort. Moi, je ne demanderai jamais de permis pour marcher sur mes propres terres. Je refuse.

Vertige Media : Comment ce racisme se manifeste-t-il encore aujourd'hui dans l'escalade ?
Jolie Varela : Dans des noms de voies misogynes, racistes ou anti-autochtones, par exemple. Plein de gens exploitent nos terres sacrées pour en tirer profit, sans vouloir s'intéresser à l'histoire des lieux où ils grimpent ni à la culture des peuples qui y vivent. Lors du premier panel autochtone d'Outdoor Retailer, le grand salon du plein air, j'ai expliqué que ce secteur générait des milliards grâce à l'expulsion et au génocide de nos peuples. Un homme blanc est devenu tout rouge et a quitté la salle. J'ai adoré. Après, il faut dire que tout le monde ne s'en moque pas. Des gens veulent en savoir plus. Certains grimpeurs me versent même une sorte de loyer volontaire pour l'usage des terres, qui me permet de remplir le frigo communautaire de la réserve.
J'aimerais dire une chose aux grimpeurs : vous n'avez pas besoin de tout grimper. On ne devrait plus poser un seul nouveau spit.
Vertige Media : À quoi ressemblerait une relation vraiment respectueuse entre grimpeurs et peuples autochtones ?
Jolie Varela : D'abord, j'aimerais dire une chose aux grimpeurs : vous n'avez pas besoin de tout grimper. On ne devrait plus poser un seul nouveau spit. Les clubs craignent que le Land Back menace leur accès aux sites, mais les tribus ne veulent chasser personne : elles veulent pouvoir prendre soin de leurs terres. Demandez-vous pourquoi votre accès compterait plus que le nôtre. Renseignez-vous sur les peuples des terres que vous occupez. Reversez 1 % de vos revenus à un fonds foncier autochtone. Ne parlez pas de nous au passé, et ne nous prenez pas en pitié. Nous ne voulons pas seulement survivre, nous voulons nous épanouir. Mon aînée dit souvent que les Blancs ne savent pas ce qu'est un chez-soi. Moi, je le sais. Alors acceptez d'être mal à l'aise. Sans cela, comment grandir ?













