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La fin du boom de l'outdoor aux États-Unis ?

L'industrie de l'outdoor américaine a franchi la barre symbolique des 1 300 milliards de dollars de production économique en 2024. Mais pour la première fois depuis 2020, sa croissance reste légèrement en deçà de l'économie nationale. Entre dynamiques contradictoires et nouveaux enseignements, ces chiffres dessinent un portrait nuancé d'une industrie en transformation.


La fin du boom de l'outdoor
(cc) Blake Cheek / Unsplash

Début mars 2026, trois figures de l'industrie outdoor du Colorado — Bryan Wachs, Gary Montes de Oca, et Stephen Barnes — annoncent le lancement de l'Outdoor Rec Collective. Cette nouvelle holding vise à racheter des marques outdoor pour les transférer progressivement en propriété salariée, comme alternative aux fonds d'investissement jugés trop court-termistes. L'initiative arrive au moment où les derniers chiffres publiés par le Bureau of Economic Analysis révèlent un ralentissement de la croissance du secteur. Et en dit long sur la mue que connaît actuellement le secteur outre-Atlantique.


Des chiffres qui ne manquent pas d'air


Depuis 2016 et l'adoption de Outdoor Recreation Jobs and Economic Impact Act, le Bureau of Economic Analysis mesure annuellement la contribution économique de l'outdoor aux États-Unis. Ces statistiques, publiées pour la huitième année consécutive, constituent la source la plus complète sur le secteur. Les données sont collectées au niveau national et par État, ajustées à l'inflation, permettant des comparaisons temporelles fiables.

Les chiffres 2024 confirment le poids massif de l'outdoor : 696,7 milliards de dollars en valeur ajoutée, soit 2,4% du PIB américain. En production économique brute (sans ajustement pour l'inflation), l'outdoor atteint 1 300 milliards de dollars. Le secteur emploie 5 millions de personnes, représentant 3,2% de la main-d'œuvre nationale — davantage que l'agriculture ou les services publics. Mais cela fait un petit moment que le pays a l'habitude de ces chiffres qui atteignent des sommets. La vraie nouveauté réside dans le ralentissement. Avec une croissance de 2,7% en 2024 contre 5,3% l'année précédente, le secteur de l'outdoor passe pour la première fois depuis 2020 sous la barre de croissance de l'économie globale, située à 2,8%. Un signal d'autant plus notable que, sur la longue durée, le secteur affiche une performance remarquable : +84% en dollars bruts depuis 2012, +43% ajusté à l'inflation.


 « Ce que nous voyons aujourd'hui chez nos membres, c'est que les gens veulent être dehors. La demande d'expériences outdoor continue de croître »

Kai Twanmoh, responsable de l'engagement de marque chez AllTrails

Le Bureau of Economic Analysis (BEA) regroupe trois pratiques dans une catégorie unique : l'escalade, la randonnée et le camping sous tente. Cette classification, qui mélange des activités distinctes, ne permet pas d'isoler les chiffres spécifiques à l'escalade. Le BEA explique ce regroupement par la difficulté méthodologique de distinguer les dépenses et équipements dédiés à chaque pratique — une paire de chaussures de randonnée peut servir à l'approche d'une voie d'escalade, un sac à dos peut être utilisé aussi bien pour le bivouac que pour le trekking. Cette catégorie « escalade-randonnée-camping » totalise 7,75 milliards de dollars de valeur ajoutée en 2024. C'est l'un des segments affichant la plus forte croissance avec +6,5% sur un an, juste derrière la chasse (considérée effectivement comme une activité outdoor aux États-Unis, ndlr) qui bondit de 16,5%.

En revanche, en valeur absolue, ce trio ne représente qu'environ 1,1% de l'outdoor total. Une marginalité économique qui contraste avec la vitalité du secteur. Pour comparaison, le nautisme et la pêche pèsent 38,4 milliards de dollars. Ce paradoxe révèle un secteur escalade-randonnée-camping dynamique et en expansion continue, mais dont la contribution au PIB outdoor global reste modeste face aux autres activités, historiquement populaires dans le pays.


Des paradoxes piégeux


En 2024, les parcs nationaux américains ont enregistré une fréquentation record. Dans le même temps, AllTrails, application de cartographie de sentiers comptant des dizaines de millions d'utilisateurs, annonce une croissance d'activité de 75% en 2025 — sa plus forte progression depuis la première année de pandémie en 2020. « Ce que nous voyons aujourd'hui chez nos membres, c'est que les gens veulent être dehors. La demande d'expériences outdoor continue de croître », explique Kai Twanmoh, responsable de l'engagement de marque chez AllTrails, lors de la présentation des données du BEA. « Nous nous attendons honnêtement à ce que 2026 soit encore plus importante alors que les gens s'éloignent de leurs écrans et du cycle de l'actualité. Nous prédisons de nouveaux records pour l'intérêt et la croissance de la récréation outdoor », continue-t-il, forcément optimiste.


« Les portefeuilles sont plus légers, les voyages plus courts et les achats moins nombreux »

Jessica Turner, présidente de l'Outdoor Recreation Roundtable


Le constat de Jessica Turner, présidente de l'Outdoor Recreation Roundtable (une organisation regroupant plus de 110 000 entreprises liées à l'économie de l'outdoor, ndlr) est, quant à lui, plus contrasté : « Les Américain·e·s continuent de sortir en nombre record, mais les achats ont ralenti. » Un paradoxe qui traverse toutes les statistiques 2024 : la fréquentation explose, mais les dépenses stagnent. L'analyse sectorielle dessine une ligne de fracture nette : les activités à faible coût d'entrée (camping, randonnée) résistent ou progressent, tandis que les équipements coûteux nécessitant un investissement initial important (camping-cars, bateaux) peinent à maintenir leur dynamique.

« Les portefeuilles sont plus légers, les voyages plus courts et les achats moins nombreux », continue Jessica Turner. Ce diagnostic synthétise les multiples pressions pesant sur le secteur en 2024 : inflation persistante, taux d'intérêt élevés, incertitude sur les budgets des ménages, droits de douane. Les petits détaillants ont absorbé une partie de ces coûts, comprimant leurs marges. Le contexte politique a également pesé. En 2025, l'administration fédérale a procédé à des licenciements massifs dans les agences de gestion des terres publiques : National Park Service, U.S. Forest Service, Bureau of Land Management. Des coupes budgétaires qui fragilisent la gestion des espaces naturels au moment même où leur fréquentation atteint des sommets. Paradoxalement, fin 2024, le Congrès adoptait l'EXPLORE Act, une loi visant à élargir l'accès aux espaces outdoor, améliorer les infrastructures et fluidifier les procédures d'autorisation. Mais la mise en œuvre de cette législation se heurte désormais à une administration fédérale affaiblie et sous-financée.


Une industrie en transformation


Au-delà des fluctuations conjoncturelles, ces chiffres révèlent une industrie qui reste massivement importante et en croissance absolue. Le ralentissement de 2024 s'apparente davantage à une normalisation post-pandémie qu'à un effondrement. Le boom exceptionnel de 2020 à 2023 — alimenté par les restrictions sanitaires et le télétravail — n'était probablement pas soutenable sur le long terme.


La résilience différenciée des secteurs suggère une transformation structurelle. Les données montrent que les activités outdoor génèrent 350 millions de dollars par jour sur les seules terres fédérales, un argument de poids pour justifier des investissements publics. Mais l'industrie semble basculer progressivement d'un modèle centré sur la vente d'équipements coûteux vers un modèle privilégiant l'expérience et l'accessibilité.


L'émergence de l'Outdoor Rec Collective s'inscrit dans cette évolution. En proposant une alternative aux fonds d'investissement via la propriété salariée, ses fondateurs anticipent une industrie devant concilier rentabilité économique et ancrage territorial. « L'objectif est de réduire l'anxiété des propriétaires et des salariés face aux incertitudes actuelles — droits de douane, économie, manque de neige — en offrant une voie de sortie ou de croissance qui ne sacrifie pas les conditions de travail », explique Bryan Wachs au Colorado Sun. Le modèle attire l'attention. Loren Rodgers, directeur du National Center for Employee Ownership, souligne que la propriété salariée progresse aux États-Unis et que les employés de ces entreprises disposent en moyenne un patrimoine supérieur de 92 % que ceux sans participation au capital.

2026, année charnière ?


Pour 2026, les prévisions divergent. Kai Twanmoh d'AllTrails anticipe « de nouveaux records pour l'intérêt et la croissance de la récréation outdoor ». Jessica Turner de l'Outdoor Recreation Roundtable appelle à des actions concrètes : « Pour maintenir ce secteur économique fort en 2026, nous avons besoin d'action : investir dans l'accès, réduire les frictions dans les chaînes d'approvisionnement et les autorisations avec des environnements commerciaux stables, et adopter des politiques de bon sens soutenant les infrastructures de récréation outdoor et les terres et eaux publiques ».


La question se pose également pour l'Europe et la France. Les tendances américaines préfigurent souvent les évolutions des marchés européens, même si des différences structurelles importantes demeurent. Cela dit, les facteurs communs sont nombreux : inflation, coût de l'équipement, arbitrages dans les budgets des ménages. Les chiffres américains de 2024 dessinent le portrait d'une industrie qui reste un moteur économique puissant mais entre dans une phase de maturité. L'industrie outdoor américaine s'interroge, s'adapte et invente de nouveaux modèles. Et qu'on le veuille ou non, le reste du monde se doit bien d'observer ses principaux signaux.


Lire le rapport complet du Bureau of Economic Analysis, publié le 5 mars 2026

 
 

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