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Episode 2

Alain Robert :
LA REVANCHE
D’UN Éclopé

écrit par Matthieu Amaré

designé par Pierre-Gaël Pasquiou

« Ça s’est passé un mercredi. Je m’en souviens bien, parce que c’est le jour où les parents ne sont pas à la maison. Je suis avec ma sœur quand les gendarmes sonnent à la porte. Ils nous disent qu’il a eu un grave accident et qu’ils l’ont emmené en hélico à Grenoble ». Quand Thierry Robert rejoue la scène 40 ans après, l’émotion est encore là : « On a dû attendre le retour des parents pour comprendre qu’il était dans le coma, entre la vie et la mort ». Les informations sont parcellaires mais en arrivant à l'hôpital, la famille apprend vite qu’Alain s’est vidé de 45% de son sang. Du jamais-vu dans le service du CHU grenoblois. Le patient est transfusé non-stop pendant 6 jours et au bout de la nuit, il se réveille. À nouveau miraculé.

Le retour de la Momie

« Ce qui m’a sauvé la vie, reprend Alain Robert, ce sont mes coudes. Ils ont joué le rôle d’amortisseurs ». En tombant la tête la première, le grimpeur a eu le temps de mettre les mains en avant. Après 20 mètres de chute, elles ont littéralement explosé au contact du calcaire, en même temps que les poignets et les avant-bras. « On appelle ça un fracas osseux, explique-t-il. Mes os se sont brisés en une centaine de morceaux ». Après son réveil, les chirurgiens mettent des semaines à l’opérer. « Il lui ont mis des broches dans les avant-bras qu’on place généralement sur le fémur des motards », situe le petit frère. De retour à l'hôpital de Valence, il est pris en charge par un spécialiste de la main, un certain Gérard Hoel. Quand il ausculte le cas qui se présente à lui, ce dernier conclut deux choses : un, c’est la première fois qu’il voit des mains si abîmées, deux, son patient ne grimpera plus jamais. « Il m’a dit que mes poignets, c’était des œufs brouillés, précise Alain Robert. Et que je pouvais oublier l’escalade ». Après tout, avec une fracture du genou, du pied, du bassin et des avant-bras explosés, l’aventurier de 20 ans s’en sort bien.

Alain Robert ou Philippe Candeloro ? © Coll Philippe Poulet

« J’avais l’impression d’avoir deux flûtes en cristal à la place des pognes.

Comme si je cognais quelque chose avec, elles se briseraient net »

Alain Robert

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Après deux mois d’hôpital, Alain Robert rentre chez lui. Il ne peut pas ouvrir un robinet, ni tourner une clé dans une serrure. « J’avais l’impression d’avoir deux flûtes en cristal à la place des pognes, glisse-t-il en se caressant ses avant-bras. Comme si je cognais quelque chose avec, elles se briseraient net ». Au restaurant, il montre ses poignets. Le gauche porte encore de légers stigmates mais le droit affiche un angle à faire pâlir un radiologue. Difficile d’imaginer que 40 ans auparavant, Alain Robert se relancerait dans la quête de sa vie en rééduquant ses membres supérieurs tout seul, au nez et à la barbe de toute médecine conventionnelle. « J’ai d’abord commencé à mettre de l’eau dans des casseroles, et à les porter une à une, décrit le rescapé. Une fois parvenu à soulever les quatre tailles, j’ai commencé à tirer sur mes mains : sur la rampe d’un escalier puis en faisant des tractions ». Alain en fait une, puis deux, puis trois… « J’ai adopté la méthode des petits pas. Tous les jours, j'avais un objectif un petit peu plus élevé que celui de la veille ». Pour témoigner de sa progression, le grimpeur se donne pour ambition de traverser le mur de la MJC de Valence, à côté de chez lui. En accrochant ses doigts sur les joints des briques, il tente des déplacements latéraux. Tous les jours, il tombe. Tous les jours, il s’accroche. Jusqu’à ce qu’au bout de deux ans, il finisse par traverser les 100 mètres de longueur. « Ce mur a sauvé ma vie de grimpeur, témoigne-t-il aujourd’hui. Il m’a refait une musculature mais surtout, il m’a reconstruit un mental ». À toute épreuve. Car au sortir de celle-ci, Alain Robert est plus fort qu’il ne l’a jamais été.

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Alain Robert sur le mur de la MJC de Valence © Coll Alain Robert

« Vous me reconnaissez ? C’est Alain Robert »

Gérard Hoel est aussi un grimpeur du dimanche. Alors qu’il s’accroche difficilement à une voie du 5ème degré, le chirurgien orthopédique voit passer une ombre qui croque le surplomb supérieur d'à-côté avec une facilité déconcertante. Arrivé en haut, l’homme se présente en collant bleu : « Vous me reconnaissez ? C’est Alain Robert ». « Il a souri et m’a dit que j’étais évertué à lui donner tort, raconte le plaisantin. Gérard Hoel s’est trompé. Mais je crois que mon cas l’a fasciné parce qu’il lui a ouvert un autre monde qui n’existait pas ». Beaucoup d’autres n’en reviendront pas. Comme ce jour de 84 où, au terme de sa rééducation, un médecin expert de la Sécurité Sociale vient calculer le taux d’incapacité d’Alain. Verdict ? 66% d’invalidité (un paraplégique tourne autour de 70%, ndlr).
 

Suivre les petits pas d’Alain Robert revient à arpenter sa philosophie. « Là où il y a une volonté, il y a un chemin », répète-t-il à longueur d’interviews, comme on prononcerait des vœux de bonne année. Il n’empêche, son cas reste énigmatique, et commence à s’entourer d’une certaine forme de mystique. Deux ans après son coma, Alain Robert est revenu à son meilleur niveau. Il fait 700 tractions à l’heure, et se colle au caillou tous les jours. En reprenant sa progression là où il l’a laissée : sur L’Abominable homme des doigts dit « L’Abo ». Ce projet, sur lequel il échouait systématiquement avant son accident, le grimpeur de 22 ans va le terminer en quelques semaines. C’est un 7b+, à une époque où le monde de l'escalade vient tout juste d’entrer dans le huitième degré.

« La première fois qu’on entend parler d’Alain, c’est par ses solos mais franchement, on a du mal à y croire »

David Chambre, membre du gang des Parisiens.

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Sa reconquête débute dans une vie presque ordinaire. Robert commence d’abord par prendre un job chez Bado Sport, un magasin du centre-ville de Valence, au rayon escalade-montagne. Entre midi et deux, le jeune Valentinois part sur les falaises voisines engloutir des voies dures. Ce rituel durera toute la seconde partie des années 80. Une obsession parmi d’autres : l’Abo. Le grimpeur y ouvre des variantes, s’interdit certaines prises jusqu’à se jurer de la gravir en solo intégral. C’est chose faite en 1986. Et depuis lors, le responsable de rayon passe ses pause-dej en ponçant ce bout de rocher sans corde comme d’autres iraient faire du squash. Si Robert gagne en assurance, le soloïste évolue dans une confidentialité quasi absolue. Il s’est bien inscrit à la Coupe du Monde de Vaulx-en-Vélin en 1986 mais ses handicaps le laissent aux portes de la finale et douchent ses espoirs de faire quoi que ce soit en escalade de compétition. Il reste bien le solo, mais il faut dire qu’Alain Robert n’est plus tout seul…

Edlinger contre L’Abominable homme des doigts

En 1982, l’escalade entre dans tous les foyers français grâce au moyen-métrage, La vie au bout des doigts. On y voit Patrick Edlinger randonner en solo sur ses falaises méditerranéennes. Quand il sort sur Antenne 2, le film de Jean-Pierre Janssens provoque une véritable déflagration. C’est la première fois que l’escalade dans sa forme la plus pure - le solo intégral - est représentée par un grimpeur lui-même chimiquement pur. Beau-gosse, souple, aérien, Patrick Edlinger devient une star et s’affiche en Une de Paris-Match. Cette année-là, Alain Robert est à l’horizontal dans son lit d’hôpital et regarde passer le train. Derrière la locomotive Edlinger, il y a Patrick Berhault, Catherine Destivelle, Isabelle Patissier...

Dans le sud, on trouve aussi une bande de jeunes grimpeurs venus s’installer la moitié de l’année à Buoux. Nom de scène ? Le Gang des Parisiens. Laurent Jacob, Jean-Baptiste Tribout, Marc et Antoine Le Menestrel ouvrent des voies toutes plus dures les unes que les autres. David Chambre fait aussi partie de la bande. « La première fois qu’on entend parler d’Alain, c’est un objet de curiosité, retrace le biographe. On a entendu parler de ses accidents et de quelques-uns de ses solos mais franchement, on avait du mal à y croire ». À partir de 85, Robert vient de temps en temps à Buoux, mais quand il les croise aux pieds des voies, le jeune homme part souvent grimper seul sur la face ouest, laissée à l’abandon. « Il n’avait pas de place à l’époque, continue Chambre. Il n’était pas dans le processus de tirer l’escalade libre vers le haut, ni dans la compétition à cause de ses handicaps. Il a choisi une vie solitaire, dans son coin ».

« En 82, il rate l’explosion de l’escalade. Et quand il revient, c’est Edlinger qui prend toute la lumière. Alain, il est petit, il est tordu… »

Laurent Belluard, journaliste et biographe d’Alain Robert.

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Rédacteur en chef de Vertical, Philippe Poulet ne dit pas autre chose : « Il est passé au travers de cette époque-là. C’est pour ça qu’il va traîner cette image de petit chenapan qui essaie de rentrer par la porte de derrière toute sa vie ». Alain Robert n’a pas été là au bon moment. Et maintenant, il n’est tout simplement pas là où il faut. « Il est à Crussol, à Entrechaux, dans la Drôme… des falaises supers dures mais pas du tout les trucs qui sont à la mode », abonde Laurent Belluard. Pour le journaliste, cela tient aussi à une certaine esthétique. « En 82, il rate l’explosion de l’escalade. Et quand il revient, c’est Edlinger, le blond, la belle gueule, qui prend toute la lumière. Alain, il est petit, il est tordu. Ils sont complètement opposés ». À tel point qu’on le croirait presque moulé dans le costume de l’anti-héros.

Le Valentinois aura beau mettre des collants fluos arlequins et s’échiner dans les voies extrêmes de sa falaise du Cornas, l’époque l’oublie. Alors que Edlinger rayonne encore et toujours, que Catherine Destivelle empile les titres de championne du monde, Alain Robert grimpe dans l’ombre, seul. Ou simplement sous le regard inquiet de sa femme et de ses deux enfants. En 1990, le soloïste est père de famille. Et pour conjurer le sort de sa clandestinité, il va s’engager dans les solos les plus audacieux de sa carrière. Les plus imprudents aussi. Si une partie du monde de l’escalade bruisse de ses exploits, Alain Robert reste vraisemblablement ce vendeur de magasin de sport qui va faire des longueurs sur sa pause-dej. Jusqu’à l’année 1991, où il va changer de dimension…

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