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  • Tarif libre, coopératives, partage des profits : ces salles qui changent les règles

    Alors que les grèves inédites dans les salles privées à Paris et San Francisco révèlent les fragilités d’un modèle économique souvent bancal, des salles indépendantes à Bruxelles, Rennes ou dans le Michigan expérimentent en silence des alternatives économiques plus solidaires, inclusives et durables. Enquête sur ces initiatives qui pourraient changer durablement le visage de l’escalade. © Le Camp de Base Le printemps 2025 restera peut-être comme celui où l’escalade privée a atteint ses premières limites sociales. Des salariés de Climbing District en France aux ouvreurs syndiqués du géant américain Touchstone, le secteur connaît des tensions inédites : précarité, pressions managériales, difficultés économiques, autant de signaux qui montrent que la croissance explosive des salles d’escalade ne se fait pas sans accrocs. Face à ces réalités sociales, quelques projets isolés – mais déjà remarqués – proposent des approches alternatives concrètes, réfléchies, testées sur le terrain. À Bruxelles, en France et aux États-Unis, ils questionnent les évidences du secteur privé, expérimentent des solutions économiques inédites et mettent à l’épreuve leurs convictions de justice sociale et de viabilité financière. À Bruxelles, Le Camp de Base tente l’aventure du tarif conscient Installée dans un ancien garage à Ixelles depuis 2021, la salle d’escalade belge Le Camp de Base est devenue un laboratoire économique et social grandeur nature. Derrière un fonctionnement apparemment classique, ses fondateurs ont lancé une réflexion approfondie sur les limites et paradoxes des traditionnelles réductions tarifaires. Florian Delcoigne, co-fondateur, explique sans détour : « Pourquoi un gendarme, membre de la Fédération ou un étudiant-doctorant avec un portefeuille bien fourni aurait-il automatiquement droit à une réduction, alors qu’une infirmière et mère célibataire peinant à joindre les deux bouts n’en bénéficierait pas ? Cette absurdité nous a poussés à revoir notre logique tarifaire dans une perspective de justice sociale réelle. » La réponse s’incarne dans leur « tarif conscient » lancé en novembre 2024. Trois niveaux au choix, sans aucune justification demandée : Mouflon·ne (11 €), tarif réduit Marmotte (13 €), tarif d’équilibre financier Tichodrome (14 €), tarif de soutien à la salle Ces noms d’animaux-totems neutralisent volontairement toute connotation culpabilisante liée au choix tarifaire individuel. Après cinq mois, ce dispositif audacieux montre ses premiers effets : le tarif moyen s’établit à 12,20 € (contre 12,50 € auparavant), et la fréquentation progresse légèrement. Néanmoins, la salle garde les pieds sur terre : « 11 € reste un prix élevé pour certaines personnes, et nous en avons conscience. Mais il n’est pas possible de descendre plus bas sans menacer l’équilibre économique. » La démarche, expliquée avec pédagogie dans une BD en ligne, permet ainsi à chaque utilisateur de comprendre que le prix payé conditionne directement la survie économique de leur salle favorite. Un équilibre délicat entre idéalisme solidaire et pragmatisme économique qui sera prochainement étendu aux abonnements mensuels. The Roof : la coopérative comme antidote aux franchises classiques En France, c’est sous une forme différente que s’organise la solidarité économique dans le secteur. Le réseau The Roof, anciennement franchise souple, est devenu une Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC) en 2024. Concrètement, chaque salle membre reste parfaitement indépendante dans ses décisions stratégiques, tout en mutualisant volontairement certains coûts et services communs. Olivier Lhopiteau, directeur de The Roof Rennes, résume clairement le fonctionnement : « Chaque porteur de projet est majoritaire dans son entreprise, donc totalement libre. On partage des outils, on échange de l’expertise et chacun paye en fonction de la taille de sa salle, à la manière d’un impôt coopératif. » Cette organisation assure une réelle égalité entre les salles du réseau, sans qu’aucune ne soit pénalisée par sa taille ou son chiffre d’affaires. Marine Papa, directrice de The Roof Pays Basque, complète avec conviction : « N’ayant pas d’actionnaires à rémunérer, notre vocation est avant tout sociale et solidaire. » Cette logique permet aux salles locales de conserver leur identité, tout en s’appuyant sur la force d’un collectif autonome et solidaire. Une réponse directe aux failles du modèle traditionnel de franchise et une alternative crédible pour le secteur privé en crise sociale. Aux États-Unis, Shift Climbing invente l’actionnariat salarié en salle d’escalade À Holland, petite ville du Michigan, Shift Climbing est une salle nouvelle génération qui ne mise pas uniquement sur ses murs inclinables innovants. Derrière ces structures inédites aux États-Unis se cache une innovation sociale bien plus forte : le partage du capital avec les employés. Jack Ogilvie, cofondateur, explique cette philosophie qui pourrait inspirer l’ensemble du secteur : « Nous voulons que le travail donne de l’énergie, qu’il ait du sens, que nos employés se sentent pleinement acteurs de l’entreprise. Nous prévoyons de partager les bénéfices avec eux. Dans mon ancienne société, nous avions partagé 100 % du capital avec les salariés, et j’ai pu constater l’impact positif immédiat. » Par ailleurs, Shift propose un abonnement solidaire, baptisé « Shift Sessions », où chaque grimpeur définit librement son prix selon ses moyens. Cette double approche – salarié et client – constitue une véritable révolution économique pour une salle d’escalade privée, loin des petits ajustements marketing habituels du secteur. Une réponse crédible aux tensions sociales du secteur privé Ces trois exemples illustrent une même conviction forte : face aux limites actuelles du secteur privé de l’escalade, il devient urgent d’inventer autre chose. Tarif conscient, coopérative solidaire ou partage du capital salarié : ces initiatives offrent chacune une réponse économique concrète et documentée. Bien sûr, aucune ne prétend détenir une solution miracle. Elles admettent leurs fragilités et leurs limites, mais elles ont le mérite d’expérimenter avec rigueur et transparence. Le Camp de Base souligne la difficulté à descendre sous un tarif-plancher sans fragiliser la structure ; The Roof affirme la nécessité d’un équilibre subtil entre autonomie locale et solidarité collective ; Shift Climbing explore les bénéfices concrets d’un modèle d’actionnariat salarié sans occulter les défis à venir. Ces expérimentations ouvrent ainsi la voie à une réflexion indispensable pour tout le secteur. À l’heure où les tensions sociales révèlent les failles profondes du modèle actuel, ces initiatives indépendantes constituent peut-être la meilleure réponse possible : audacieuse, inspirante, réaliste. Dans une escalade privée en pleine crise de croissance, elles montrent concrètement que d’autres voies économiques existent. Et qu’il suffirait peut-être simplement d’oser les emprunter.

  • Viaduc de Vineuil : le jugement qui interroge la responsabilité en escalade

    Le 13 février 2022, un policier de 34 ans perdait la vie en pratiquant du rappel sur le viaduc des Noëls à Vineuil (Loir-et-Cher). Plus de trois ans après les faits, la justice administrative vient de disculper la commune, écartant toute faute dans l’entretien de cet ouvrage désaffecté. Cette décision soulève des questions délicates sur la frontière ténue entre responsabilité publique et risque assumé par les pratiquants. © Daniel Jolivet Une tragédie révélatrice d'une ambiguïté juridique Construit au XIXᵉ siècle pour les besoins ferroviaires puis abandonné après-guerre, le viaduc des Noëls s’est progressivement mué en site informel d’escalade. Le 13 février 2022, alors qu’il pratique le rappel sur cet édifice réputé dans le milieu local, un homme de 34 ans, policier de profession, chute mortellement après que le bloc de pierre auquel il avait ancré sa corde s’est brusquement détaché. Ce tragique accident, intervenu sur une infrastructure qui n’était pas conçue pour une telle pratique, a rapidement mis en lumière l’ambiguïté entourant le statut juridique et sécuritaire du viaduc. Un site certes informel, mais connu, référencé, et utilisé depuis plusieurs années par des grimpeuses et grimpeurs expérimentés. La pratique informelle, entre tolérance passive et interdiction formelle À l’instar d’autres ouvrages désaffectés comme le viaduc des Fauvettes en Essonne, le viaduc de Vineuil a longtemps occupé une zone grise juridique : officiellement interdit à l’escalade, comme l’indiquaient explicitement deux panneaux installés sur place, il restait pourtant fréquenté par des personnes habituées à contourner ou ignorer ces interdictions. Cette pratique, tolérée par défaut et souvent par omission, se situe au cœur même du litige. La commune avait en effet limité légalement la pratique de l'escalade à une petite partie de l’ouvrage, et uniquement dans un cadre associatif strictement encadré. Aucune autorisation générale d’usage sportif n’avait été donnée pour l’ensemble du viaduc. Or, c’est précisément sur une partie interdite que l’accident a eu lieu. Une bataille judiciaire entre responsabilité collective et individuelle Dans ce contexte, la famille de la victime a souhaité que soit reconnue la responsabilité de la commune de Vineuil. En engageant une procédure devant le tribunal administratif d’Orléans dès septembre 2022, les proches réclamaient une indemnisation d’environ 820 000 euros, estimant que l’accident découlait directement d’une négligence de la collectivité : défaut d’entretien manifeste, signalétique insuffisante, absence d'arrêté municipal clair interdisant explicitement l'activité. Face à ces arguments, la commune s’est défendue avec une stratégie claire et cohérente. Selon elle, les panneaux présents sur place matérialisaient déjà l’interdiction formelle de la pratique, et l’entretien général de l’ouvrage correspondait à son usage officiel – celui d’une voie piétonne en surface, et non celui d'un terrain de sport vertical. Elle avançait également que le bloc rocheux impliqué n’avait aucune vocation structurelle et qu'il était imprévisible qu'un utilisateur puisse l’utiliser comme point d'ancrage. © Daniel Jolivet La justice administrative tranche en faveur de Vineuil Le 24 avril 2025, après un examen minutieux des faits et des arguments avancés, le tribunal administratif d’Orléans a rendu une décision particulièrement claire : aucune faute de la commune ne peut être retenue. Le tribunal a jugé que l’accident n’était pas imputable à un défaut d’entretien ou de sécurisation de l’ouvrage, mais bien à un usage détourné d'une structure qui n’avait jamais été conçue pour la pratique de l’escalade libre. Les juges ont notamment estimé que la collectivité avait rempli ses obligations légales en matière de sécurité, en installant une signalétique explicite d’interdiction. Ils ont aussi relevé que la victime, bien qu’expérimentée, s’était engagée consciemment dans une pratique à risques, en utilisant un point d’ancrage improvisé qui ne pouvait légitimement être considéré comme sûr. Une jurisprudence potentielle : clarification ou durcissement ? La décision rendue par le tribunal administratif dans l’affaire du viaduc de Vineuil pourrait constituer un précédent important dans la jurisprudence française relative à la pratique sportive sur des ouvrages publics désaffectés. Jusqu'ici, les accidents survenant sur ces sites improvisés se heurtaient souvent à une complexité juridique certaine : si les collectivités ne sont pas responsables de l’usage détourné d’un lieu, elles doivent néanmoins prévenir tout risque connu ou raisonnablement prévisible. La question se pose alors de savoir précisément jusqu'où s'étend cette obligation préventive, en particulier quand il s'agit d'activités pratiquées en violation d'interdictions clairement affichées. En affirmant explicitement que la responsabilité d’une commune s’éteint dès lors qu’elle indique sans ambiguïté l’interdiction d’une activité donnée, le jugement de Vineuil renforce considérablement la notion de responsabilité individuelle dans la prise de risque. Ce faisant, il limite implicitement les exigences pesant sur les collectivités, en soulignant qu'une interdiction claire et explicite suffit juridiquement à écarter leur responsabilité en cas d’accident. Cependant, si cette décision semble de prime abord pragmatique et rationnelle, elle ne résout pas totalement le débat sous-jacent : celui de la gestion effective de ces infrastructures attractives, mais potentiellement dangereuses. L’arrêt interroge en effet directement les collectivités locales sur leurs pratiques en matière de gestion du risque : peuvent-elles se satisfaire d'une signalétique dissuasive, ou doivent-elles aller plus loin en sécurisant activement les lieux ou en interdisant physiquement tout accès ? Ce jugement pourrait ainsi encourager certaines collectivités à adopter une position minimaliste, se contentant d'une signalétique explicite sans entreprendre de mesures préventives supplémentaires. Pour d'autres, il constituera au contraire un rappel à une obligation morale, sinon juridique, de sortir définitivement de l’ambiguïté, soit en réhabilitant officiellement ces infrastructures désaffectées, soit en prenant des mesures concrètes (barrières physiques, contrôles réguliers) pour empêcher toute utilisation détournée. L’exemple contrasté du viaduc des Fauvettes La comparaison avec le viaduc des Fauvettes, situé en Essonne, est particulièrement éloquente pour comprendre les enjeux soulevés par le drame de Vineuil. Cet ouvrage, lui aussi construit au XIXᵉ siècle pour une voie ferrée aujourd'hui abandonnée, a connu pendant des décennies une fréquentation sauvage par des grimpeurs franciliens, confrontant la collectivité à des problématiques similaires : risques structurels liés à la vétusté, responsabilité juridique floue, pratique sportive informelle mais répandue. Face à ces risques réels d'accidents – notamment liés à la fragilité d'une arche endommagée depuis la Seconde Guerre mondiale –, les autorités locales avaient initialement réagi par une interdiction stricte. Toutefois, cette politique purement restrictive ayant rapidement montré ses limites, notamment en raison de la persistance des pratiques clandestines, une approche différente a été adoptée au début des années 2000. Des travaux conséquents de consolidation et de réhabilitation, comprenant la reconstruction complète d’une arche fragilisée et l’installation d’ancrages certifiés pour l’escalade, ont été entrepris à partir de 2001. Cette démarche, accompagnée par la Fédération française de la montagne et de l’escalade (FFME), a permis de clarifier juridiquement les responsabilités, d’assurer la sécurité effective des usagers, et de valoriser l'ouvrage comme patrimoine sportif régional. Le cas du viaduc de Vineuil, où aucune réhabilitation comparable n’a été entreprise, illustre a contrario les limites intrinsèques d’une stratégie fondée uniquement sur l’interdiction passive, sans investissements de sécurisation appropriés. Sans dispositif structurel clair, les interdictions formelles ne peuvent empêcher totalement l’usage clandestin, laissant subsister un risque latent d'accidents graves, tel celui survenu en février 2022. Conclusion : l'impératif d'une meilleure anticipation Le jugement rendu dans l’affaire du viaduc de Vineuil laisse derrière lui autant de réponses que d’interrogations. Il rappelle la responsabilité fondamentale du pratiquant dans la prise de risque individuelle, tout en posant en creux la question des choix opérés par les collectivités concernant ces infrastructures abandonnées. Si juridiquement la collectivité locale a été blanchie, ce drame interpelle néanmoins sur la nécessité d’une prise de position plus nette des communes : sécuriser ou fermer totalement les ouvrages désaffectés. C’est une réflexion collective indispensable à la lumière de cette tragédie, qui pourrait permettre d’éviter à l’avenir d’autres drames similaires, tout en clarifiant une fois pour toutes les responsabilités en jeu. Sources principales : Jugement du tribunal administratif d’Orléans, décision du 24 avril 2025 (N°2203286) ; comptes-rendus des audiences et pièces juridiques associées ; articles locaux (La Nouvelle République, Actu.fr) ; archives sur la réhabilitation du viaduc des Fauvettes (Essonne).

  • Andrea : dépasser les murs, toucher l’humanité

    Sur les banquettes du cinéma, pendant l’entracte, Nina Caprez et Jérémy Bernard avaient l’air un peu sur leurs gardes. Comme si cette interview improvisée était une prise qu’ils n’avaient pas vraiment prévue d'attraper. Quelques questions plus tard, le sourire de Nina éclate, Jérémy se détend, et leur récit commence à s’esquisser. Andrea, le camion tout-terrain qu’ils ont métamorphosé en mur d’escalade itinérant, dépasse largement sa dimension pratique. Projeté à Femmes en Montagne, leur film dévoile un rêve qui mêle élégamment sport, humanité et quête de sens. Plus qu’un simple périple, Andrea est une réponse. Une réponse à l’enfermement, au cloisonnement des existences, un acte d’amour pour tout ce que les murs ne devraient jamais représenter. © Jeremy Bernard La rencontre, la vision : aux racines du projet « Quand on s’est rencontrés à 33 ans, nos vies étaient déjà pleines », raconte Nina, qui vient de célébrer ses 38 ans. Son regard vif contraste avec le calme presque méditatif de Jérémy. « Lui, il explorait les montagnes à travers son objectif, moi je passais ma vie sur les parois. On avait déjà accompli beaucoup, mais quelque chose nous manquait. » Ce « quelque chose » a pris la forme d’un camion. Pas n’importe lequel : un Unimog de 6,4 tonnes, ancien gladiateur du Paris-Dakar, transformé par leurs soins en une maison roulante avec un mur d’escalade déployable. Baptisé Andrea, ce colosse de métal porte un nom qui intrigue. « Nina m’avait toujours dit qu’elle aimait ce prénom et qu’elle voudrait appeler un de nos enfants Andrea. Mais moi, je n’aimais pas du tout. Alors quand il a fallu trouver un nom pour le projet, je me suis dit : parfait, on l’appelle Andrea, et comme ça, nos enfants ne s’appelleront pas comme ça. » Nina acquiesce en souriant : « Aujourd’hui, Andrea, c’est bien plus qu’un prénom ou un nom de projet. Ça représente ce qu’on a voulu construire ensemble, en combinant nos vies et nos passions. » Leur ambition ? Traverser les frontières, au propre comme au figuré. « On voulait apporter l’escalade là où elle n’existe pas. Des quartiers oubliés, des camps de réfugiés, des lieux où grimper signifie s’évader, ne serait-ce qu’un instant. » © Jeremy Bernard © Jeremy Bernard Andrea, ou le mur qui unit Andrea est un paradoxe ambulant : massif, presque intimidant, mais capable de créer une proximité immédiate. À son bord, un mur de 3,30 mètres de haut, montable en cinq heures, devient le point de convergence de toutes les rencontres. « Quand on installe ce mur, on voit les visages s’éclairer », raconte Nina. « C’est un outil simple, mais il abolit les différences. Devant une paroi, il n’y a plus d’âge, plus de genre, plus d’origine. Juste un corps et une gravité à apprivoiser. » Le premier test grandeur nature a eu lieu à Vulcan, un quartier déshérité de Roumanie surnommé ironiquement « Dallas ». « On était entourés d’immeubles décrépits, de routes poussiéreuses, et au milieu de ça, ce mur coloré. Les enfants n’en revenaient pas », se souvient Jérémy. Une petite compétition improvisée a vu les gagnants repartir avec des chaussons d’escalade. « Ce n’était pas grand-chose, mais dans leurs regards, c’était immense. » Le passage par un camp de réfugiés en Grèce a offert une autre lecture du projet. Là-bas, les murs symbolisent l’enfermement, les frontières infranchissables. Andrea a inversé cette logique. « Les enfants grimpaient pour le plaisir, pour le défi, pas pour s’échapper. C’était beau et douloureux à la fois », confie Nina. Improviser avec méthode : l’éthique d’Andrea Andrea n’est pas un spectacle itinérant. Jérémy insiste sur ce point. « On ne débarque pas avec notre camion comme des colons du divertissement. Chaque étape est pensée, discutée avec des associations locales. On observe, on s’intègre. Ce n’est jamais imposé. » Pour autant, l’improvisation reste au cœur du projet. « On ne sait jamais exactement où on va. C’est le voyage et les rencontres qui nous guident. Mais une fois sur place, on prend le temps. » Une lenteur revendiquée, presque militante, dans un monde où tout s’accélère. Au Maroc, cette philosophie s’est heurtée à l’imprévu. « On n’avait pas prévu de faire face à un tremblement de terre », raconte Nina. « Mais on était là, avec nos outils, nos mains, notre camion. Alors on a aidé. » Le camion, habituellement consacré à l’installation du mur d’escalade, a servi de base logistique. Andrea, conçu pour rapprocher les gens autour de l’escalade, s’est transformé en un outil d’urgence, utilisé pour transporter du matériel et soutenir les efforts locaux. « On n’a pas réfléchi, on a juste fait ce qu’on pouvait avec ce qu’on avait » © Jeremy Bernard © Jeremy Bernard Ces moments ont bouleversé la trajectoire du projet, autant qu’ils l’ont enrichi. « Ce qui nous a frappés, c’est la résilience des gens », confie Nina. « Ils nous remerciaient, alors que c’était eux qui portaient tout sur leurs épaules. C’était une leçon d’humilité incroyable. » Un film pour comprendre Le film présenté à Femmes en Montagne plonge au cœur de cette aventure. Tourné sur un an et demi, il capture autant les instants de grâce que les épreuves imprévues, comme ce tremblement de terre. « Ce n’est pas un film de performance », insiste Jérémy. « C’est une capsule de vie. On y parle de notre quotidien, de notre couple, de notre parentalité, et de ce que ce projet représente pour nous. » L’un des passages les plus poignants revient sur la naissance de leur fille Lia, atteinte d’une malformation cardiaque. « Ça a ralenti le projet, mais jamais arrêté », explique Nina. Andrea, dans ces moments d’incertitude, est devenu un espace de résilience et de continuité. « C’est notre façon de vivre, pas une parenthèse », résume-t-elle. © Jeremy Bernard En filigrane, le film met en lumière ce que Nina et Jérémy cherchent à transmettre : une certaine manière de ralentir, de s’adapter à l’inattendu, de tisser des liens au gré des rencontres. « Ce n’est pas juste un projet », conclut Nina. « À travers Andrea, on partage autant qu’on reçoit. Ce n’est pas qu'une aventure, c’est une manière d’être et de vivre. » L’avenir : une tournée française, un horizon élargi Avec un deuxième enfant attendu en février, Nina et Jérémy s’apprêtent à écrire un nouveau chapitre. Leur prochain défi : une tournée française. « Beaucoup nous demandaient pourquoi on ne faisait rien ici », sourit Nina. « Alors on s’est dit, pourquoi pas. » Un nouveau camion, plus grand et mieux adapté, arrivera au printemps. « On se laisse quatre ans pour ce projet », explique Jérémy. Mais la philosophie reste la même : avancer lentement, librement, sans pression. « Andrea, ce n’est pas un projet guidé par le business ou le marketing. C’est quelque chose qu’on fait pour nous, et pour les autres, sans chercher à vendre quoi que ce soit », souligne Jérémy. Andrea : plus qu’un mur, un élan Au fil de leur récit, une chose devient évidente : Andrea c’est une idée en mouvement, un espace de rencontre et de partage. Une preuve qu’un simple projet peut abattre des murs, symboliquement et littéralement. Ce camion ne transporte pas seulement un mur, il transporte une vision : celle d’un monde où chaque rencontre, redessine les contours de l’humanité. Nina et Jérémy ne cherchent pas à gravir les sommets les plus prestigieux. Leur ambition est ailleurs : bâtir des parois à hauteur de rêve, là où l’espoir manque, et prouver que parfois, les ascensions les plus impressionnantes commencent au pied des murs oubliés.

  • Coupe du monde d’escalade IFSC 2025 à Salt Lake City : programme, horaires, streaming et prize money

    Du 23 au 25 mai 2025, après l'étape de Curitiba au Brésil, la Coupe du monde IFSC s’installe à nouveau à Salt Lake City (États-Unis) pour une compétition exclusivement dédiée au bloc. Devenue incontournable ces dernières années, cette étape américaine réunira l’élite mondiale dans le célèbre USA Climbing Training Center. Voici comment suivre cet événement depuis la France : programme détaillé, horaires précis, streaming et prize money. Jakob Schubert © Slobodan Miskovic / IFSC Où regarder Salt Lake City 2025 en direct ? YouTube IFSC : gratuit mais restreint en France Comme pour chaque étape, les demi-finales et finales seront diffusées gratuitement sur la chaîne YouTube officielle de l’IFSC. Cependant, les finales seront bloquées en France et en Europe à cause des droits exclusifs détenus par Warner Bros Discovery. Discovery+ et Eurosport : diffusion officielle en France Discovery+ et Eurosport détiennent les droits exclusifs jusqu’en 2028 pour la France et l’Europe. Un abonnement sera donc nécessaire pour suivre en direct les moments forts. Olympic Channel : replays gratuits dès le lendemain Les replays des finales seront accessibles gratuitement sur Olympic Channel dès le lendemain, une excellente alternative sans restriction géographique ni abonnement requis. Résultats live sur le site officiel IFSC Les qualifications ne sont pas diffusées en vidéo, mais les résultats seront mis à jour en temps réel sur le site officiel de l’IFSC. Oriane Bertone © Slobodan Miskovic / IFSC Programme complet (heure française UTC+2) (Salt Lake City est à UTC-6, soit 8h de moins par rapport à Paris) Vendredi 23 mai – Qualifications bloc (non diffusées en vidéo) 17h00 à 21h30 : Qualifications femmes (résultats live uniquement) 23h30 à 05h00 : Qualifications hommes (résultats live uniquement) Samedi 24 mai – Demi-finales et Finale bloc femmes 18h00 à 20h30 : Demi-finales femmes (en direct sur Discovery+, YouTube hors restrictions) 01h00 (dans la nuit du samedi au dimanche) : Finale femmes (en direct sur Discovery+, YouTube hors restrictions) Cérémonie de podium immédiatement après. Dimanche 25 mai – Demi-finales et Finale bloc hommes 18h00 à 20h30 : Demi-finales hommes (en direct sur Discovery+, YouTube hors restrictions) 01h00 (dans la nuit du dimanche au lundi) : Finale hommes (en direct sur Discovery+, YouTube hors restrictions) Cérémonie de podium immédiatement après. Prize money : répartition des gains Cette étape de Salt Lake City est classée « Basic » par l’IFSC. Voici les récompenses attribuées aux finalistes hommes et femmes : 🥇 1er : 3 690 € 🥈 2e : 2 460 € 🥉 3e : 1 722 € 4e : 1 230 € 5e : 984 € 6e : 861 € 7e : 738 € 8e : 615 € Suivre Salt Lake City 2025 sur les réseaux sociaux Pour profiter au mieux de la compétition, retrouvez les coulisses, les résultats et contenus exclusifs sur les réseaux sociaux officiels de l’IFSC : Instagram IFSC Twitter/X IFSC Facebook IFSC En résumé : tout ce qu’il faut savoir sur Salt Lake City 2025 Dates : du 23 au 25 mai 2025, à Salt Lake City (États-Unis), discipline bloc uniquement. Compétition au célèbre USA Climbing Training Center. Diffusion officielle en France sur Discovery+ et Eurosport (abonnement requis). Finales restreintes sur YouTube en France, replays disponibles gratuitement dès le lendemain sur Olympic Channel. Prize money : jusqu’à 3 690 € pour les vainqueurs. Résultats live sur https://ifsc.results.info. Fin mai, Salt Lake City redevient l’épicentre mondial du bloc pour une nouvelle étape spectaculaire de la Coupe du monde IFSC. Retrouvez le calendrier complet IFSC 2025 ici.

  • « Silence. » : la montagne pour tous, ou rien

    Le silence n’est jamais totalement silencieux. Il porte en lui un écho de résistance, parfois un cri étouffé, parfois un murmure que seuls certains savent entendre. C’est précisément ce silence-là, invisible mais assourdissant, qu’Arnaud Guillemot traverse chaque jour en poursuivant son rêve : devenir guide de haute montagne. Le court-métrage documentaire Silence., réalisé par Thibault Cattelain et porté par l’association Unanimes, capture cette quête avec une ambition rare : rendre l’aventure alpine pleinement accessible, et casser définitivement les codes d'un milieu qui se veut ouvert mais reste encore hermétique à celles et ceux dont la réalité diffère des standards habituels. © Thibault Cattelain La trame est limpide : Arnaud est sourd, et il veut guider. Une équation simple en apparence, pourtant vertigineusement complexe quand on creuse sous la surface des évidences. Gravir le Mont-Blanc à skis, c’est certes exigeant, c’est exposé, c’est engagé. Mais affronter quotidiennement les préjugés du milieu montagnard, des institutions ou des autres candidats à l’examen d’entrée au métier de guide relève d’une tout autre cordée. Plus subtile, plus abrupte, sans prise évidente pour s’agripper. Car avant même de poser son piolet, il faut sans cesse prouver qu’on a légitimement le droit d’être là. À la difficulté physique du sommet répond en miroir celle, infiniment plus rude, de briser le plafond de verre. Faire de l’accessibilité un standard, pas une exception En janvier dernier, nous vous parlions du collectif « Silence, on grimpe ! » initié par Arnaud Guillemot, dénonçant le manque criant d’accessibilité dans les festivals de films de montagne. Avec Silence., Arnaud ne se contente plus d'alerter, il passe à l’action. Ce documentaire est une réponse concrète et directe à tous ces festivals encore trop souvent sourds aux revendications du public malentendant. Là où certains tergiversent encore, Silence. impose une évidence : rendre l’aventure alpine accessible n’est pas une question de moyens, mais bien une affaire de volonté. Si ce film résonne si fortement comme une promesse militante, c’est précisément parce qu’il va bien au-delà du simple récit d’ascension. Il affirme un choix radical d'inclusion : proposer, pour la première fois en France, un film d'aventure et de montagne accessible simultanément à tous les publics, sans distinction. Trois dispositifs essentiels seront intégrés au cœur même du projet : Le sous-titrage SME, intégré directement dans le film pour les spectateurs sourds ou malentendants, mais également disponible en fichier séparé (SRT) pour les diffuseurs. Une audiodescription intégrée, permettant aux spectateurs malvoyants ou aveugles de vivre l’aventure alpine dans sa pleine dimension sonore et sensorielle. Le doublage intégral en Langue des Signes Française (LSF), visible à l’écran tout au long du documentaire, réaffirmant la légitimité pleine et entière de cette langue encore trop souvent marginalisée. Une initiative pionnière dans le paysage montagnard français. Nécessaire. Urgente. © Thibault Cattelain Un crowdfunding pour financer l’évidence Seulement voilà : être pionnier, c’est rarement confortable. La triple-accessibilité, pourtant vitale, demande des moyens concrets. L'équipe du film a lancé un financement participatif précis et transparent : 500 € pour un sous-titrage rigoureux, véritable porte d’entrée vers l’expérience. 1 000 € pour l’audiodescription, essentielle à une perception complète et équitable. 1 000 € pour un doublage LSF qualitatif, pour respecter et célébrer cette langue visuelle à part entière. Si ces 2500 euros sont atteints, l’ambition ne s’arrête pas là. Chaque euro supplémentaire permettra de garantir la qualité du film lui-même : cadrage, montage, étalonnage, mais surtout le mixage son—paradoxe apparent, certes, mais fondamental pour une œuvre qui se donne précisément comme mission d'être vécue par tous. Derrière l’écran, des convictions solides Les protagonistes de Silence. ne sont pas là par hasard. Arnaud Guillemot (personnage principal et co-auteur), Thibault Cattelain (réalisateur-producteur), soutenus par l’association Unanimes, incarnent pleinement leur message. Pas de faux-semblants ni d’accessibilité en surface : ce projet est radical dans le bon sens du terme, puisqu'il refuse tout compromis sur le droit universel à l'expérience du sensible. Ce film n’est pas seulement destiné aux passionnés de montagne, mais à tous ceux pour qui le mot inclusion ne doit pas être un slogan creux. Il s’adresse à ceux qui croient encore que l’alpinisme peut porter en lui une valeur d’humanité plus forte que la seule performance sportive ou esthétique. Arnaud et Thibault ont déjà gravi une partie de ce chemin, mais il leur reste à franchir l'étape collective, celle où chacun comprend que rendre une œuvre accessible ne doit pas être une faveur exceptionnelle mais une norme minimale. Silence. est une déclaration : soit la montagne est accessible à toutes et tous, soit elle n'est rien. Elle ne vaut rien. Ce silence, désormais, appelle votre voix. Unanimes : l’association en coulisse Si ce projet s’annonce si solide, c’est aussi grâce au soutien et à la détermination de l’association Unanimes, qui fédère et représente les associations nationales des publics sourds, malentendants, devenus-sourds, sourdaveugles, sourds avec handicap associé, ainsi que leurs familles. Bien au-delà d'une simple structure associative, Unanimes joue un rôle crucial auprès des pouvoirs publics, des acteurs économiques et de la société civile pour défendre les droits de ces publics, quel que soit leur âge, l’origine de leur surdité ou leur mode de communication. En accompagnant des initiatives comme Silence., l’association participe concrètement au développement de projets innovants, favorisant ainsi l’émancipation et l’autonomie des personnes sourdes et malentendantes, affirmant haut et fort que l'inclusion n'est pas négociable. Pour soutenir ce projet ou obtenir davantage d’informations, rendez-vous sur la plateforme de financement participatif HelloAsso.

  • Lucy Walker, Marion Poitevin : sur la glace vive du plafond de verre

    En partenariat avec Simond, Vertige Media prolonge l’expérience du podcast Learn from Altitude : alpinisme au féminin. Chaque épisode défriche une voie : au-delà des récits audio, c'est une exploration complémentaire des trajectoires, des obstacles et des combats de ces femmes alpinistes que la série raconte. Dans ce troisième volet, Lucy Walker, première femme à avoir gravi le Cervin, et Marion Poitevin, première femme intégrée aux unités d’élite alpines françaises, interrogent une barrière invisible mais tenace : le plafond de glace. Une femme en robe longue, à 4478 mètres d’altitude, c’est d’abord une incongruité. Une alpiniste qui, cent cinquante ans plus tard, s’attaque aux derniers bastions masculins des unités alpines d’élite, c’est une provocation. Entre Lucy Walker et Marion Poitevin, il n'y a pas seulement un siècle et demi d'écart : il y a une même nécessité de prouver, encore et toujours, leur légitimité sur des terrains qui auraient dû être conquis depuis longtemps. En creux de leurs récits, c’est un paradoxe qui frappe : plus les femmes réussissent, plus le plafond semble s’épaissir. Lucy Walker, ou l'art discret de grimper en crinoline « Plusieurs touristes étrangers viennent d’atteindre heureusement le sommet du Cervin. » Ce 23 juillet 1871, la Gazette du Valais annonce par un entrefilet discret ce qui aurait pu être une révolution : la première ascension féminine du Cervin par Lucy Walker. Mais l’histoire, à l’époque comme aujourd’hui, a la mémoire sélective : six ans plus tôt, Edward Whymper remportait la bataille mythifiée contre l'Italien Jean-Antoine Carrel, dans une dramaturgie alpine restée gravée dans le granit de l’imaginaire collectif. L’exploit de Lucy Walker, en revanche, ne laisse guère de trace. Lucy grimpe pourtant en jupe longue, corset rigide et chapeau crinoline, lestée d’un costume aussi absurde sur une montagne que révélateur des attentes sociales de son époque. Elle n’a pas simplement gravi un sommet : elle a franchi, symboliquement et littéralement, les barrières invisibles d’un monde montagnard taillé sur mesure pour les hommes victoriens. Pourtant, cette prouesse restera longtemps une anecdote sans écho, noyée dans l’indifférence d’un récit de montagne où les femmes n'ont droit qu'à quelques miettes. Cette invisibilité ne décourage pourtant pas Lucy. Elle récidive, collectionne les premières féminines sur des géants alpins comme l'Eiger ou l’Aiguille Verte, et refuse l’isolement imposé aux femmes alpinistes. En 1907, elle co-fonde le Ladies Alpine Club, acte militant et radical face au refus catégorique du prestigieux Alpine Club britannique d'intégrer les femmes. L’histoire officielle mettra 150 ans à lui rendre justice : en 2023, enfin, le musée de Zermatt replace Lucy Walker au sommet de l’histoire alpine. Un retard révélateur du malaise persistant face aux femmes qui dérangent l'ordre établi, surtout quand elles dominent les hommes sur leur propre terrain. Lucy Walker entourée d'hommes victoriens Marion Poitevin : conquérir les sommets masculins Un siècle et demi plus tard, Marion Poitevin trace sa propre ligne dans la neige. Guide de haute montagne, première femme du Groupe militaire de haute montagne, première instructrice à l’École militaire de haute montagne, première secouriste chez les CRS Montagne… son palmarès est une série de bastions masculins qu’elle renverse méthodiquement. Pourtant, Marion n’a pas choisi ces batailles : elle voulait juste faire de l’alpinisme au plus haut niveau. Le problème ? Ce niveau-là était réputé réservé aux hommes. Avec un franc-parler aussi rare qu’essentiel, Marion livre dans son autobiographie (Briser le plafond de glace, Guérin-Paulsen) les coulisses moins glorieuses de ses conquêtes alpines : clichés sexistes tenaces, énergie gaspillée à convaincre qu’elle mérite d’être là, et cette fatigue chronique liée à l’injonction permanente de devoir être deux fois plus forte pour être simplement prise au sérieux. L’armée française, institution que l’on imagine conservatrice, lui ouvre paradoxalement la voie royale vers l’élite. Grâce au soutien de rares mais précieux « alliés masculins », Marion obtient la reconnaissance méritée. Mais sa réussite souligne en creux l’anomalie d’un système où le simple fait d’être une femme alpiniste constitue encore une exception remarquée, voire contestée. Marion Poitevin La montagne, échappatoire ou miroir déformant ? Marion Poitevin voit dans la montagne un espace où les femmes peuvent enfin respirer librement, à l’abri du jugement permanent porté sur leur corps, leur apparence, leur attitude. Là-haut, les conventions sociales s’estompent. Pourtant, elle note avec ironie que même dans ces espaces libérateurs, les préjugés résistent mieux que la glace des séracs. Être femme en montagne, c’est encore subir des regards suspicieux sur ses capacités physiques, devoir prouver sa valeur sans cesse, et combattre des clichés tenaces qui voudraient que les femmes soient naturellement plus faibles ou plus hésitantes. Pour Marion, l’émancipation passe aujourd’hui par des stratégies radicales : créer des espaces exclusivement féminins, non pour exclure mais pour se réapproprier une énergie d’habitude gaspillée à convaincre les hommes qu’on peut être leur égale. Mais aussi assumer la discrimination positive, seul moyen selon elle de réparer l’inégalité profonde inculquée dès l’enfance. « À l'école, on apprend aux filles qu'elles feront toujours moins bien que les garçons », rappelle-t-elle, pointant une réalité dérangeante que beaucoup préfèrent ignorer. Lucy et Marion : trajectoires parallèles sur une montagne invisible Que reste-t-il du courage discret de Lucy Walker dans la trajectoire affirmée de Marion Poitevin ? Beaucoup, à commencer par ce paradoxe : plus d'un siècle sépare leurs exploits, mais leurs batailles se ressemblent encore étrangement. Toutes deux évoluent sur une montagne symbolique, une barrière invisible faite de préjugés, de clichés et d’habitudes bien ancrées. Lucy Walker, pourtant issue de la haute société britannique, dut affronter le silence et l’indifférence face à ses exploits. Marion Poitevin, elle, doit affronter le scepticisme, la condescendance ou le soupçon d’incompétence, malgré ses diplômes et ses réussites avérées. Ces deux femmes racontent, à un siècle et demi d’écart, l’histoire d’une lutte qui dépasse largement l’alpinisme : celle d’une place toujours contestée, celle d’une légitimité qu’on refuse encore trop souvent aux femmes qui dépassent les attentes sociales et osent briller par leurs exploits. Écouter ces voix pour enfin casser la glace Le podcast Learn from Altitude : alpinisme au féminin éclaire, donne corps et offre enfin une voix forte à ces trajectoires singulières. Vertige Media accompagne cette démarche en proposant d’autres voies, celles d’une réflexion plus large sur ce que ces destins révèlent de notre société, de nos résistances à l’égalité et de nos réticences à reconnaître pleinement les réussites féminines. Lucy Walker et Marion Poitevin ne demandent pas simplement à être écoutées. Elles exigent que l’on interroge les raisons profondes de leur invisibilité passée et des combats encore nécessaires aujourd’hui. Et peut-être, enfin, que l’écoute de ces voix permettra d’en finir avec ce plafond de glace, pour que demain, l’alpinisme cesse définitivement de s’écrire seulement au masculin. À découvrir dans l’épisode 3 de Learn from Altitude : alpinisme au féminin, disponible sur Globule Radio et toutes les plateformes (Spotify, Apple Podcasts, Deezer). Ce podcast est inspiré de l’ouvrage Une histoire de l’alpinisme au féminin (Éditions Glénat, 2024) de Stéphanie et Blaise Agresti, qui ont eu l'idée originale de former ces cordées éphémères entre des femmes alpinistes d’hier et d’aujourd’hui.

  • Assemblée générale FFME 2025 : Hausse des licences et équilibre démocratique

    Réunie à Toulouse les 5 et 6 avril derniers, l’Assemblée générale annuelle de la FFME a acté une augmentation de 10 euros du tarif des licences. Sous les apparences d'une décision classique, ce vote révèle en réalité un exercice délicat d'équilibre démocratique. Entre transmission imparfaite des informations en interne, mandats territoriaux parfois rigides, et une fédération tiraillée entre compétitivité et accessibilité, retour sur un week-end où les subtilités démocratiques se sont invitées à la table des débats. Une augmentation sous contrainte démocratique Le vote est tombé : 55,35 % pour, 44,65 % contre. Un résultat serré, qui dit beaucoup plus qu'une simple hésitation face à une hausse tarifaire. Au cœur du sujet, une mécanique démocratique complexe qui s’est heurtée à une communication interne probablement insuffisamment adaptée aux réalités du terrain. Car si la FFME avait effectivement annoncé dès janvier une possible augmentation à ses comités territoriaux et ligues, l’information – contenue dans des documents souvent techniques et denses – n’a manifestement pas atteint tous les destinataires avec la clarté nécessaire. Résultat : un nombre important de représentants, pris dans les mailles d’un tissu associatif largement bénévole et déjà saturé d’informations, est arrivé à l’AG avec des mandats contraints, décidés par des clubs n’ayant pas toujours pris la mesure complète des enjeux. Ce dilemme démocratique a été résumé très précisément par le président de la fédération, Alain Carrière, lors de notre entretien : « Certains délégués m’ont confié avoir voté contre parce que leur comité territorial s’était positionné ainsi, tout en précisant adhérer pleinement à la stratégie proposée par notre équipe. » En clair : il ne s’agit pas ici d’une absence d’informations, mais bien de leur mise en forme et de leur transmission qui ont péché. Face à un réseau de bénévoles déjà surchargés, peut-être aurait-il fallu adapter la communication autour de cette question cruciale : la rendre plus digeste, plus directe, plus pédagogique. « À chacun sa performance » : ambiguïtés stratégiques derrière une formule séduisante Autre point central abordé lors de cette AG : le nouveau « sprint stratégique » de la fédération pour les quatre années à venir, structuré autour d’un slogan subtilement équivoque : « À chacun sa performance, à chacun son terrain de jeu ». © FFME Cette formule apparemment simple révèle en fait un défi stratégique délicat : comment faire cohabiter sous un même toit institutionnel l’élite sportive et la pratique dite « pour tous », traditionnellement plus proche de valeurs prônées par des fédérations historiquement concurrentes, comme la FSGT ? À travers cette référence plurielle à la « performance », la FFME esquisse une tentative subtile de réconciliation conceptuelle, cherchant à faire accepter une performance plus diffuse, collective et inclusive. Un exercice intellectuel délicat, mais potentiellement porteur si la fédération parvient à clarifier suffisamment son propos. Économie fédérale : changement de paradigme et nouvelle direction marketing Cette AG était également l’occasion d’entériner un virage économique assumé vers davantage de partenariats privés. Ce tournant s’accompagne concrètement de l’arrivée récente d’un nouveau directeur marketing et événementiel, symbole d'une mutation profonde dans la culture organisationnelle de la FFME. Cependant, cette transition n’est pas sans contradictions internes. Alain Carrière relève ainsi que certains représentants souhaitent à la fois attirer des partenaires privés et réduire l’investissement sur le haut niveau, sans toujours percevoir que les partenaires privés visent précisément à associer leur image au prestige des compétitions. Le chemin vers cette nouvelle économie fédérale promet donc d'être pavé d’ambiguïtés qu’il faudra soigneusement lever dans les années à venir. Le poids encombrant de l’IFSC : frein ou levier économique ? Dans cette dynamique de mutation économique, la relation avec l’IFSC (Fédération internationale d’escalade sportive) s’est imposée comme un sujet central. Clairement, cette dernière est aujourd’hui perçue par la FFME comme un véritable frein au développement commercial, notamment en raison des contraintes très fortes imposées aux organisateurs locaux sur la visibilité commerciale des partenaires nationaux. Alain Carrière en parle sans détour : « Nous sommes extrêmement cadrés par ce que nous impose l’IFSC. Le bénéfice économique réel pour la fédération nationale est finalement divisé par deux, comme on l’a vu avec la récente annulation de la Coupe du monde à Briançon. » Cette tension révèle une confrontation entre deux visions opposées : un modèle français associatif traditionnel face à un modèle international de plus en plus tourné vers l'organisation privée des grands événements sportifs. Numérique et reconnaissance humaine : des avancées réelles pour le terrain Face à ces grands débats stratégiques, l’Assemblée générale a aussi apporté des réponses concrètes et attendues par les licenciés, notamment par l’arrivée effective des outils numériques fédéraux tels que myFFME, myCOMPET et FFME.SHOP. Ces solutions représentent un vrai soulagement administratif pour un tissu associatif souvent débordé. © FFME Par ailleurs, l'AG n'a pas oublié de célébrer les acteurs emblématiques du monde fédéral, comme Pierre-Henri Paillasson ou les frères Bassa et Mickaël Mawem. Ces hommages rappellent judicieusement que derrière les grandes stratégies, c’est avant tout une aventure humaine qui est à l’œuvre. Le défi démocratique : une performance à réussir absolument En définitive, cette AG 2025 révèle surtout l’urgence d’un travail démocratique approfondi. La FFME devra apprendre à mieux adapter ses communications stratégiques aux réalités du terrain associatif, pour permettre à chacun de comprendre et de participer pleinement aux décisions cruciales qui façonnent son avenir. Le véritable enjeu fédéral est désormais de transformer ces subtilités démocratiques, économiques et conceptuelles en un projet partagé par tous. Un défi collectif et intellectuel que la fédération devra impérativement réussir, pour éviter qu’à la prochaine assemblée générale, la démocratie fédérale ne se retrouve une nouvelle fois en position d’équilibre précaire.

  • Monter une salle d'escalade en 2025 : les coulisses d'Unibloc

    Dans un marché de l'escalade en pleine expansion, deux amis d'enfance ont décidé d’ouvrir une salle de bloc dans leur ville natale à Carcassonne : Unibloc. Trois semaines après l'ouverture, ils font un premier bilan - calmement - du projet qui les essore autant qu’il les épanouit. Alors, ça veut dire quoi aujourd'hui monter une salle d'escalade privée en France ? Réponses en plein shift. Robin Leduc et David Monnot, les deux fondateurs d'Unibloc © Robin Leduc Vertige Media : Vous avez ouvert il y a trois semaines. Comment ça va ? Robin Leduc : On est rétamés parce qu'on bosse en flux tendu depuis des mois. J’ai dû prendre trois jours de pause en quatre mois. C’est la configuration propre à notre lancement qui fait ça, parce qu’on a décidé d'enchaîner les travaux avec l’ouverture. Après, on est très contents du résultat. On sent que ça prend, qu'il y a un truc qui se passe. Vertige Media : C’est-à-dire ? Robin Leduc : À la base, pour qu'on tourne, il fallait qu'on soit sur un équilibre autour de 20 000 euros de chiffre d'affaires mensuel. Là, on n'a pas encore fini le mois, et on est déjà à 36 000 euros. C'est très encourageant. Au tout départ, on a eu pas mal d'abonnements. Et depuis une dizaine de jours, ce sont beaucoup d'entrées à la journée. Par exemple, lors d'une journée portes ouvertes, on a eu 600 personnes. Vertige Media : Qui sont vos principaux clients ? Robin Leduc: Depuis le début des vacances (l’interview a été réalisée pendant les vacances de Pâques, ndlr), c'est beaucoup d'enfants qui viennent découvrir. À Carcassonne, il n'y a pas beaucoup d'activités de loisirs sportifs. Tu as le tennis, le paddle, mais après, c'est plutôt jumper park, karting et bowling. L'escalade commence à être un peu plus connue, et on sent qu'il y a plein de jeunes qui ont envie d'en faire. D’ailleurs, on s’est fait avoir sur le nombre de chaussons. On avait prévu du stock, mais en ce moment, à 15h, on se retrouve en rupture ! David Monnot : Ça faisait partie de notre étude de marché : le Club Alpin Français (CAF) de l’Aude (département où se situe Carcassonne, ndlr) est saturé depuis des années. Ils font tous les ans un forum des associations pour sensibiliser à l'escalade, mais ils savent qu'ils vont refuser des centaines de demandes. Du coup, chaque année, du monde se fait refouler alors qu’il y a une vraie communauté de grimpeurs dans l'Aude et dans l'Hérault (le département voisin, ndlr). On savait que pas mal de pratiquants recherchaient une salle avec une bonne amplitude horaire, capable de les accueillir tous les jours. © Robin Leduc Vertige Media : D’autant plus que vous êtes la première salle d’escalade privée à ouvrir dans le coin… Robin Leduc : Exactement. Avant nous, il fallait soit aller à Toulouse, soit à Montpellier, soit à Perpignan. Il y a une toute petite salle à Narbonne, mais c'est tout. Et même avec ça, on a plein de Narbonnais qui viennent alors que c'est à 35 minutes de route. Vertige Media : Vous êtes tous les deux en reconversion professionnelle. Qu'est-ce qui a motivé ce projet ? Robin Leduc : Avec David, on s'est rencontrés il y a quelques années via un groupe WhatsApp de grimpeurs du Sud. On avait pas mal d'envies communes et de passions partagées. Je suis musicien, lui aussi. La musique, à Paris, c’était devenu compliqué. Et j’avais aussi ma femme et mon fils à Carcassonne. On est tous les deux d’ici… Bref, pas mal d’éléments personnels qui, couplés à l’opportunité que le projet représentait, ont presque agi comme une évidence. « L’enjeu c’était de véhiculer les valeurs d’un sport qui a toujours été un vecteur de lien social. On voulait aussi créer un lieu où les gens se parlent » On voulait aussi continuer à vivre d’une passion. Pour nous, monter une salle d'escalade, c’est une forme de création. On veut donner à Unibloc une âme, une identité. On ne veut pas en faire un projet purement commercial. Vertige Media : Est-ce que la popularité croissante de l'escalade ces dernières années vous a confortés dans ce choix ? Robin Leduc : Carrément, ça a grave participé. En vérité, on a beaucoup hésité avant de se lancer. Sans méchanceté pour Carcassonne, c'est une petite ville de province un peu ancrée dans des idées reçues, pas ultra-ouverte, on n’avait peur que ça prenne pas. Mais à l’époque où on réfléchissait, j’étais encore à Paris et je voyais bien à quel point l'escalade explosait. David, lui, était à Carcassonne et il commençait à faire son étude du marché en parlant avec des locaux. Puis on s’est dit : « Si on doit le faire, c'est maintenant ». On sentait que quelqu'un d'autre allait y aller, alors on s’est bougé. Vertige Media : Comment avez-vous adapté le projet à son environnement, dans une ville comme Carcassonne ? Robin Leduc : C’est vrai que l’escalade est désormais perçue comme un truc de bobo. Et je sais bien qu'à Carcassonne, ce n'est pas le dixième arrondissement qui grimpe. Mais je me disais quand même qu'on pouvait amener quelque chose d'intéressant esthétiquement et en faire un lieu vraiment cool qui sorte du lot. Après, l’enjeu c’était de véhiculer les valeurs d’un sport qui a toujours été un vecteur de lien social. Avec Unibloc, on voulait aussi créer un lieu où les gens se parlent. Vertige Media : Un tiers lieu finalement… Robin Leduc : Exactement. On a un bar, on prévoit de la restauration... Quand je parle de tiers-lieu ici, beaucoup ne savent pas ce que c'est. À Carcassonne, il n'y a pas d'endroit cool où sortir, discuter. Les jeunes n'ont que des bars un peu traditionnels, pas hyper intéressants. Vertige Media : Vous êtes tous les deux originaires de Carcassonne. Il y avait donc aussi un lien identitaire fort avec votre ville ? Robin Leduc : Oui, et il y a aussi une complémentarité dans nos profils. Moi dans la musique avec un aspect entrepreneurial, et David avec ses compétences de bâtiment puisqu'il avait une entreprise de menuiserie. L'auto-construction nous a d’ailleurs permis de réduire fortement les coûts d'investissement et donc notre prise de risque. Je gère davantage la direction artistique et la communication. David, lui, gère plutôt l'aspect technique de la salle qui est aussi un périmètre super créatif. Dans notre salle de bloc, on a voulu construire ce qu’on appelle « une proue ». C’est le truc qui se voit le plus quand tu rentres et elle symbolise vraiment notre désir de faire des blocs esthétiques. La proue, le monument de la salle de bloc d'Unibloc © Robin Leduc Vertige Media : Comment avez-vous construit la salle ? David Monnot : On a fait quasiment tous les travaux. On a coulé 300 m2 de béton, tout repeint, construit le bar, refait l'électricité… Pour la salle de bloc, on a également réalisé tous les pans de mur avec un peu d’aide pour finaliser les plans 3D. Finalement, le seul artisan « externe » avec qui on a bossé, c’est une société espagnole pour les tapis. Quand tu regardes nos postes de dépense pour l’ouverture, c’est d’ailleurs ce qui a coûté le plus cher, beaucoup plus cher que toute l’ossature bois et les panneaux. Ça, et les prises. Robin Leduc : En ce qui concerne les prises, on a bossé avec Expressions. Pour les ouvertures, notre pote Pierre Serin de Solo Escalade à Toulouse nous a aidés, tout comme Christophe Cazin de Panescalade. On a aussi travaillé avec les gens du coin, comme Johann Saint-Blanca, un jeune compétiteur qui est en train de passer le diplôme d’ouvreur. Fin août, notre deuxième salariée, Marilou Gonzalez, qui est ambassadrice du Rock Tour, grimpeuse forte, diplômée ouvreuse et monitrice, va également nous rejoindre. Faut bien se dire aussi que ce genre de projet, ça tient aussi sur le réseau. Et on a la chance que le nôtre soit super solidaire. Vertige Media : Comment avez-vous évalué le potentiel commercial avant de vous lancer ? David Monnot : On a regarde le marché, tout simplement : le nombre de grimpeurs, de licenciés FFME (Fédération française de la Montagne et de l’Escalade, ndlr), CAF qui sont de plus en plus nombreux, les ouvertures de salles, leurs tailles... On s’est vite rendu compte qu'il y avait un besoin au niveau local. On constatait aussi que plein de salles ouvraient dans des villes similaires à la nôtre, que le marché était en pleine expansion. Vertige Media : Quels ont été vos principaux défis pour le financement ? David Monnot : On a galéré pour trouver des banques, à la fois parce que notre apport n'était pas énorme et parce que les banques répondaient qu'il n'y avait pas de projet similaire sur lequel se fonder. Et puis le contexte économique actuel n'aide pas. Finalement, on a emprunté 280 000 euros et on a mis 50 000 euros de notre poche. Donc Unibloc, c’est un projet à 330 000 euros. « Aujourd’hui, bosser dans une salle d’escalade, ça peut représenter le nouveau cool mais il ne faut pas oublier que ça reste un boulot difficile » Vertige Media : Comment avez-vous construit votre modèle économique ? Robin Leduc : Sur le papier, c'est 70% d’escalade, 30% de bar/snack. Il y a un tel manque à gagner sur l'escalade dans la région qu'on a davantage misé sur ce volet que sur la restauration. David Monnot : Maintenant, on a un seuil de rentabilité à atteindre. L'emprunt est sur sept ans, mais j'ose dire qu'on pourra le rembourser avant. On a fait un prévisionnel assez sage, en partant sur 40 visites par jour. Depuis trois semaines, c'est le double, et ça ne fait que grimper. Pourtant, on a des investissements constants à faire : on veut développer des blocs extérieurs, un espace enrouleur, la cuisine... Et puis la masse salariale va grossir un jour ! Vertige Media : Beaucoup de salles privées ouvrent mais certaines tirent déjà la langue. C’est un sujet de préoccupation pour vous ? David Monnot : Ce qui me préoccupe, c'est que beaucoup de salles investissent énormément, parfois trop. Quand je regarde les nouvelles salles qui ouvrent, certaines investissent jusqu'à un million d'euros pour 400m² de blocs. Je ne sais pas comment ils étudient leur projet, mais en termes de productivité et de chiffre d'affaires, ça ne fonctionne pas. Beaucoup d’exploitants de salles négligent aussi leurs coûts d'exploitation. Ce n'est pas parce que tu as créé un outil que tu peux te reposer sur un acquis commercial. Les blocs d'escalade s'usent, les prises s'usent, les sanitaires s’usent.... Il faut investir constamment, les nettoyer, acheter des produits qui coûtent cher. C'est de la main-d'œuvre supplémentaire. Vertige Media : Quel regard portez-vous sur les récents mouvements sociaux dans certaines franchises d'escalade ? Robin Leduc : Je ne suis pas étonné que ce genre de dérive puisse arriver. C'est un sport assez nouveau qui est devenu « cool ». Et certains dirigeants peuvent jouer là-dessus en capitalisant sur le fait que plein de gens seraient contents de travailler dans des salles sympas, surtout dans les grandes villes. Aujourd’hui, bosser dans une salle d’escalade, ça peut représenter une sorte de nouveau « cool » mais il ne faut pas oublier que ça reste un boulot difficile. Quand tu as du monde toute la journée, qu'il faut être présent à 100%, qu’il faut faire gaffe à tout, la sécurité etc. Et cet aspect compliqué du métier, les patrons de salle n’en ont pas tous conscience. Ils ne rémunèrent donc pas leurs employés à leur juste valeur. Vertige Media : Ces évènements ont-ils alimenté vos réflexions sur la gestion de vos équipes ? Robin Leduc : On est au tout début, on a qu’un seul salarié. Néanmoins, on tient à ce que les personnes qui travaillent avec nous se sentent bien et soient rémunérées comme il faut. On n'est pas du tout dans le même schéma que certaines grosses salles parisiennes. On va être quatre pendant un moment, c'est presque familial. Et même dans ce format-là, on essaie de s'organiser pour avoir un meilleur équilibre. Par exemple, on se relaie sur les fermetures/ouvertures, un soir sur deux c'est l'un ou l'autre qui ferme, et celui qui a fermé n'ouvre pas le lendemain. Vertige Media : Finalement, quels enseignements partageriez-vous si une autre personne venait à se lancer dans la création d’une salle d’escalade privée ? Robin Leduc : Il faut être très passionné. Passionné, et sincère dans le sens où il va falloir mobiliser une envie phénoménale et parvenir à faire des sacrifices. Au-delà des problématiques de gestion, je dirais qu’il ne faut pas oublier de rester aligné avec sa raison d'être. Nous, notre but, c’est pas de devenir riches ou de nous implanter partout. On veut faire découvrir un sport qu’on aime, en vivre correctement et avoir un lieu dans lequel on est heureux d’aller bosser tous les jours. Notre mission, c’est de faire découvrir l’escalade alors autant être content de partager sa passion. Ce qui est bien, c’est que les retours correspondent. C’est simple, depuis qu’on a ouvert, le mot qu’on nous répète le plus souvent, c’est « merci ».

  • Grimpeuses Ailefroide 2025 : escalade, débats et autres joyeux vertiges

    Les 7 et 8 juin prochains, le rassemblement Grimpeuses plante à nouveau ses tentes à Ailefroide. Au menu : une dose généreuse d’escalade engagée, quelques débats piquants et surtout, un esprit garanti 100% sans testostérone (ou presque). De quoi décoincer les idées reçues autant que les chaussons mal ajustés. © Julia Cassou Un week-end de grimpe qui change la donne Chez Grimpeuses, l’escalade se pratique en mixité choisie, mais pas choisie au hasard : l’idée est simple, offrir un cadre bienveillant pour grimper sans le poids des regards insistants et des conseils non-sollicités. Ici, personne ne vient juger votre technique douteuse ou commenter votre façon de gérer vos émotions à trois mètres du sol. Pour vous épauler dans cette quête de hauteur et de légèreté, l’association Share Progress Open Teach a concocté un programme qui ferait rêver n'importe quelle grimpeuse lambda : coachings assurés par des professionnelles pointues mais pas donneuses de leçons, ateliers pratiques (école de vol, portaledge, et même sortie running pour celles qui aiment courir sans forcément grimper sur les nerfs) et animations en pagaille pour casser la routine verticale. Grimpeuses, ou quand l’escalade devient un prétexte à réfléchir Parce que se suspendre dans le vide n’empêche pas de réfléchir (bien au contraire), Grimpeuses a aussi pensé à celles qui aiment intellectualiser entre deux voies. Oubliez les habituels échanges « corde tendue » ou « sec ! », ici, on parle sérieux avec un sourire en coin : écologie, dynamiques de couple en falaise, gestion des émotions ou encore questions de genre. Bref, on brasse large sans prendre de pincettes, mais toujours avec finesse. Des tables rondes et conférences rassembleront des intervenantes prêtes à décrypter nos comportements sociaux sous un angle critique, histoire de repartir d’Ailefroide avec autre chose que des courbatures et des photos Instagram bien cadrées. © Julia Cassou L’esprit « camp de base », version décontractée La grimpe en pleine nature, c’est beau. Mais grimper ensemble, dormir ensemble et refaire le monde ensemble sous les étoiles, c’est encore mieux. Pour celles qui craignent les nuits à la belle étoile, Grimpeuses prête gentiment des tentes au camping d’Ailefroide. Par contre, pour votre confort, pensez à glisser votre matelas et votre duvet dans le sac à dos, à moins de vouloir passer deux nuits à repenser votre rapport à la dureté du sol. Le samedi soir, un buffet viendra nourrir les corps et relancer les débats – espérons-le, amicaux. Les sandwichs du midi seront à commander sur place, prévoyez un peu d'espèce pour éviter d’avoir à négocier votre déjeuner façon troc médiéval. Grimpe assurée, même en cas de chute Pour celles qui débarqueraient sans la moindre licence FFME ou CAF, pas d'angoisse. Grimpeuses propose une licence découverte deux jours à seulement 12€, histoire d’assurer vos arrières et vos éventuelles maladresses verticales. De quoi se lâcher sans se ruiner. © Julia Cassou Et pour terminer sur une note joyeusement légère… Après tout ça, si l’envie vous prend de tenter votre chance à une tombola ou de rigoler sur quelques jeux improvisés entre deux sessions de grimpe, vous aurez largement de quoi faire. Car chez Grimpeuses, même quand on parle de sujets sérieux, l’humour reste toujours en embuscade, prêt à dégainer une petite remarque qui fait mouche. Alors, prêtes à venir provoquer (gentiment) les codes et les sommets à Ailefroide ? Infos pratiques (pour les organisées et celles qui essaient de l’être) : Dates : 7 et 8 juin 2025, de 9h à 18h Lieu : Ailefroide, massif des Écrins Tarif unique : 60€ (participation, activités, tente, buffet samedi soir) Licence découverte FFME (2 jours) : 12€ Inscriptions et détails sur Grimpeuses.com.

  • Para-escalade en Occitanie : quand l’inclusion monte au mur

    Le dimanche 15 juin prochain, la Ligue FFME Occitanie organise ses premières rencontres régionales dédiées à la para-escalade. Le club Tournefeuille Altitude Grimpe, près de Toulouse, accueillera cet événement inédit avec une ambition claire : rendre enfin visible une discipline encore méconnue, et surtout, convaincre les clubs occitans que l'inclusion de tous les publics est une réalité à portée de main. Lucie Jarrige © Dimitris Tosidis / IFSC « Faire tomber les barrières mentales » Aurélie Martin, chargée de développement pour la Ligue Occitanie FFME, ne cache pas son impatience : « Aujourd’hui, la représentativité du public para-escalade est quasi-nulle ». Les barrières sont surtout mentales : contraintes d’organisation, craintes financières, manque d’encadrants spécialisés. Autant de freins à lever absolument. « L’idée, c’est de leur montrer que tout est possible, que cette pratique inclusive n’est pas une montagne à gravir mais une simple voie à ouvrir » La Ligue Occitanie ne découvre pas le sujet. Cela fait déjà six ans qu’Aurélie et son équipe travaillent à intégrer la dimension para-escalade dans les formations destinées aux clubs. « On forme déjà des encadrants, on collabore avec des instituts médico-sociaux qui souhaitent proposer la grimpe à leurs patients. Ce qui manque, c’est une dynamique régionale plus large, une prise de conscience générale. Et c’est précisément là-dessus qu’on veut accélérer », explique-t-elle. Tournefeuille : choix naturel et stratégique Pour accueillir ce premier rassemblement, la Ligue a choisi un lieu emblématique : le club Tournefeuille Altitude Grimpe (TAG), déjà reconnu pour son engagement dans l'accueil des publics adaptés. Le club a d'ailleurs récemment reçu un trophée saluant ses efforts en matière d'inclusion dans le sport. Aurélie Martin confirme : « Tournefeuille, c’était un choix évident : ils sont déjà très actifs sur ce sujet. Ils ont à la fois l'expérience et l'infrastructure adaptée – une salle de réunion attenante à un mur de grimpe spacieux et accessible » Cette journée sera donc à la fois une vitrine pour le club, et un tremplin pour toute l'Occitanie. Car au-delà de l’événement, c’est bien une prise de conscience collective qui est visée. Structure du club au complexe sportif Quéfets © TAG De la compétition au plaisir de grimper ensemble « Depuis deux ans, la para-escalade bénéficie officiellement d’une délégation nationale à la FFME. Mais cela concerne surtout la compétition », précise Aurélie. À Tournefeuille, l’approche sera tout autre : « L’objectif n’est pas de détecter les champions paralympiques de demain. Ce qu’on veut, c’est simplement démocratiser la pratique et rappeler aux clubs qu’il existe une escalade plaisir, accessible à tous. » Ateliers immersifs, défi collectif et table ronde La journée du 15 juin se déroulera en deux temps forts : une matinée d'échanges sous forme de table ronde, et un après-midi consacré à la pratique. La table ronde réunira des clubs ayant déjà franchi le pas, des professionnels du milieu médical, ainsi que des athlètes confirmés comme Lucie Jarrige ou encore Nicolas Moineau, figure emblématique de la para-escalade française. Aurélie précise : « On souhaite aussi un éclairage médical sur les bienfaits spécifiques de l'escalade adaptée ». Ces échanges doivent permettre de clarifier les bénéfices concrets et les modalités pratiques d'une escalade réellement inclusive. L’après-midi, place à la grimpe avec des ateliers immersifs. Des grimpeurs valides expérimenteront des situations de handicap : yeux bandés, membre immobilisé… « Pour une fois, les valides seront mis à la place des grimpeurs handicapés, histoire de créer de l’empathie et de mieux comprendre les adaptations nécessaires », explique Aurélie. Un grand défi collectif symbolique sera aussi proposé : grimpeurs valides et en situation de handicap formeront des équipes mixtes pour atteindre, ensemble, la hauteur symbolique du Pic du Midi. « On veut marquer les esprits par cette expérience collaborative : l’inclusion par l’action, tout simplement. » Objectif : repartir avec une « boîte à outils » À la fin de cette journée, Aurélie Martin espère surtout avoir levé des doutes et suscité des vocations chez les clubs présents : « On veut repartir avec quelque chose de très concret ». Idéalement, une véritable boîte à outils pour les clubs : pistes de financements, soutien institutionnel ou humain, conseils pratiques pour ouvrir des voies adaptées ou former des encadrants. La Ligue espère aussi identifier de futurs relais sur tout le territoire régional, car pour l’heure, seule une référente para-escalade couvre toute l’Occitanie. « La para-escalade ne doit plus être l’affaire d’une seule personne, mais de toute une communauté ». Un événement ouvert à tous – date limite d’inscription repoussée au 15 mai Les rencontres s’adressent avant tout aux clubs : dirigeants, encadrants, licenciés, bénévoles… Mais toute personne curieuse, pratiquante ou non, est bienvenue. La date limite d’inscription, initialement prévue au 1er mai, est exceptionnellement prolongée jusqu’au 15 mai afin de mobiliser le plus grand nombre. « Vous pouvez venir pour la journée entière ou seulement pour une demi-journée. Un buffet convivial est offert le midi aux personnes présentes sur toute la journée », précise Aurélie. Infos pratiques : Dimanche 15 juin 2025 De 10h à 16h Lieu : Tournefeuille Altitude Grimpe (Espace Sportif des Quéfets, Boulevard Alain Savary, 31170 Tournefeuille) Participation gratuite (sur inscription avant le 15 mai) via ce formulaire En organisant ces rencontres, la Ligue Occitanie FFME ouvre une voie durable vers l'inclusion. « Si chacun repart avec l’envie et les outils pour agir, alors on aura gagné notre pari », conclut Aurélie Martin. Un pari à suivre, ou mieux : à accompagner, en étant présent le 15 juin à Tournefeuille, pour enfin voir l'inclusion grimper sur les murs.

  • Cochamó : la gravité selon Julia Niles

    Entre maternité, parois chiliennes et crise existentielle, la guide et thérapeute Julia Niles s'offre une séance de psy verticale. Verdict ? Ça grimpe fort. © Climbing Through Julia Niles jongle. Ce n’est pas une métaphore légère mais une description fidèle du chaos joyeux dans lequel elle évolue. Guide de haute montagne, thérapeute clinicienne, mère solo d’enfants « neuroatypiques » (ou comme elle préfère le dire, neurospicy), elle collectionne les casquettes et les contradictions avec une aisance déconcertante. Du moins, en façade. À l’intérieur, c’est plus compliqué, tendance surmenage permanent, syndrome de la superwoman et crise existentielle chronique. On appelle ça une surcharge mentale, elle appelle ça son « Tasmanian devil intérieur ». Chacun sa poésie. Alors forcément, quand son amie la grimpeuse québécoise Em Pellerin débarque chez elle avec sa bonne humeur et lui propose d’aller grimper en Patagonie chilienne, Julia hésite à peine. La thérapie par la grimpe a fait ses preuves, c’est bien connu. « L’escalade m’a déjà sauvée, elle peut recommencer », se dit-elle. Et si Cochamó ne règle pas tous ses problèmes, elle pourrait au moins remettre un peu d’ordre dans ce joyeux désordre existentiel. Cochamó, ou la promesse du granit qui guérit Cochamó, pour les initiés, c’est un Yosemite version hémisphère Sud, mais avec des gauchos au lieu des rangers. Parois granitiques, rivières limpides, isolement assumé : bref, un coin idéal pour les ascètes modernes qui préfèrent la verticale à la méditation. Un paradis brut, donc imparfait. Il faut accepter de finir trempé par la rosée tropicale sous une bâche trop courte, de lutter contre la fatigue accumulée par la vie qui vous a précédée, et d’aligner les approches interminables qui mettent à mal l’idéal contemplatif. Mais c’est précisément dans cet inconfort que Julia trouve son salut. Au relais, entre deux longueurs de dalle à micro-prises ou de fissure qui écorche les coudes, elle réfléchit. Elle rumine. Elle se remet en cause. Et peu à peu, l’urgence du vide fait place nette dans sa tête, dégommant les obligations factices qui peuplaient son quotidien : « Là-haut, c’est comme si les montagnes recadraient sévèrement mes priorités. Quand tu risques ta vie sur un friend mal placé, tu ne te demandes plus si tes enfants mangent assez bio ou si tu réponds trop tard à tes mails » Thérapie de cordée : deux femmes en tandem vertical Julia grimpe avec Em, ce qui en soi est déjà une petite révolution culturelle : deux femmes expérimentées, libérées du cliché « cordée féminine = performance anecdotique ». Ici, pas de discours facile sur l’empowerment d'Instagram. Juste deux adultes qui se connaissent, s’observent et se complètent : Julia avec sa patience acquise au fil des années de thérapie familiale (pratique pour gérer l’égo des grimpeurs), Em avec sa spontanéité désarmante, son humour décalé, et ce sourire à vous faire oublier que le prochain crux pourrait bien être votre dernier. C’est une cordée qui n’a pas peur d’assumer ses fragilités : les nuits chaotiques, la logistique catastrophique (« Je fonctionne à la panique, Em au chaos joyeux, étonnamment ça marche »), et même leurs particularités neurologiques respectives – autisme ou ADHD. Leur force vient précisément de cette vulnérabilité partagée, qui transforme chaque ascension en aventure intérieure autant qu’en prouesse sportive. © Climbing Through « Neurospicy » au relais Les deux femmes n’ont jamais caché leurs singularités neurologiques – à quoi bon dans un milieu déjà composé à 90 % de névrosés, diront les mauvaises langues ? Em et Julia préfèrent assumer : elles sont neurospicy, comme elles disent, façon de revendiquer cette différence avec autodérision. Le topo indique du 7a sur des dalles patagoniennes particulièrement vicieuses ? Parfait, elles y plongent avec délice, parce qu’il n’y a rien comme un engagement absolu pour calmer l’hyperactivité cérébrale. C’est aussi une façon subtile de démontrer que les marges neurologiques ne sont pas seulement des handicaps à contourner, mais des particularités à exploiter. « Là-haut, sur des prises microscopiques, mon hyper-concentration devient une arme secrète », glisse Julia en souriant. « Dommage que ça ne marche pas aussi bien quand je dois remplir une valise ou un formulaire administratif. » Être mère, grimpeuse et guide : schizophrénie contemporaine ou équilibre visionnaire ? En pleine ascension, entre deux mouvements délicats, Julia s’interroge sur ses rôles de vie multiples : mère attentionnée mais souvent absente, guide compétente mais usée par les risques, thérapeute à l’écoute mais submergée par ses propres émotions. Cochamó, avec son austérité majestueuse, devient alors un miroir sans complaisance de son existence. Elle admet : « En tant que mère, chaque choix d’itinéraire en montagne est aussi une décision éthique ». Mais loin de se culpabiliser, elle apprend plutôt à se pardonner de n’être pas partout à la fois. La montagne lui rappelle brutalement l’importance du présent, et surtout l’importance de se l’autoriser pleinement. Retour à l’essentiel : grimper pour mieux redescendre En redescendant, la tête encore emplie des paysages chiliens et des répliques ironiques d’Em, Julia redécouvre une évidence presque gênante de simplicité : l’importance de prendre du recul, littéralement. « À Cochamó, je me suis offert le droit de ne pas tout gérer, et c’est un luxe fou » La grimpe comme remède existentiel ? On connaissait le cliché. Mais quand Julia Niles, hyperactive assumée, mère ultra-responsable et guide sérieusement expérimentée s’empare de cette vieille évidence, elle nous oblige à la prendre au sérieux. Car en descendant des parois chiliennes, elle redécouvre une vérité fondamentale : grimper reste la meilleure façon de retomber sur terre. Pour prolonger cette thérapie verticale, on ne peut que conseiller de regarder la vidéo complète : grimpe, introspection et paysages chiliens y font un ménage à trois particulièrement inspirant.

  • Au-delà du cliché bobo : les vraies raisons du buzz de l'escalade

    Il a souvent été aisé d’expliquer la hype de la grimpe par un phénomène de mode impulsé par des CSP+. C’est oublier les mécaniques économiques complexes qui sous-tendent sa croissance ainsi que les jalons posés par les pratiquants eux-mêmes, il y a fort longtemps, sur les falaises. Alors, l’escalade n’est pas qu’un sport de bobos ? Loin s’en faut. Voyez plutôt. Une tribune de Gilles Rotillon. © Erwan Mouton / Vertige Media Gilles Rotillon est professeur émérite de sciences économiques, spécialiste de l’escalade et grimpeur chevronné membre de la FSGT (Fédération Sportive et Gymnique du Travail). L’escalade est devenue plus visible que jamais. La discipline est régulièrement citée dans les enquêtes de pratiques sportives des Français. C’est aujourd’hui le troisième sport le plus pratiqué dans l’Éducation nationale. On assiste également, et c’est sans doute le plus spectaculaire, au développement exponentiel des salles d’escalade dans les villes. Un développement aussi bien en nombre de salles dans le monde qu’en surfaces de grimpe proposées aux grimpeur·ses. L’escalade : une histoire de revers ? Mais, si l’escalade est maintenant largement connue, elle n’en reste pas moins surtout pratiquée par des catégories sociales avec des niveaux de formation scolaire avancés et des revenus nettement supérieurs à la moyenne. Ce sont ces caractéristiques qui la font souvent qualifier de sport de bobos ou de phénomène de mode, donc éphémère. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé au tennis. « On est arrivé à un point où jamais l’image n’a été aussi basse. On a été un sport à la mode, ce n’est plus le cas » Arnaud Clément, tennisman, en 2020 Après la victoire de Yannick Noah à Roland Garros en 1983, le tennis a connu un très fort développement, principalement auprès des CSP+. C’est alors que se sont construits de nombreux courts de tennis, vite saturés. Le tennis était un marqueur pour ces catégories sociales qui leur permettait un entre-soi distinctif, au sens du sociologue Pierre Bourdieu. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui, où de nombreux courts sont vides, ce qui fait dire lucidement en 2020 à Arnaud Clément, ancien joueur et capitaine de Coupe Davis : « On est arrivé à un point où jamais l’image n’a été aussi basse. On a été un sport à la mode, ce n’est plus le cas ». L’escalade peut évidemment suivre ce chemin de sport « à la mode », puis tomber en déshérence. Des signes existent dès à présent. Comme la fermeture des deux salles Vertical Art de Paris il y a un an et celle de Lyon, la semaine dernière. Les falaises école, la chute et le faux cancer français Mais il faut passer du constat à la compréhension de ses causes. Deux facteurs indépendants ont contribué à l’émergence de l’escalade telle que nous la connaissons aujourd’hui. Le premier, c’est son autonomisation progressive vis-à-vis de l’alpinisme. Jusqu’au début des années 1970, l’escalade était une technique de l’alpinisme utilisée pour gravir des montagnes rocheuses. Pour l’essentiel, les falaises étaient des lieux d’entraînement où on perfectionnait sa technique en vue de sa saison alpine. On parlait d’ailleurs d’écoles d’escalade ou de falaises écoles. Et l’alpinisme étant une activité où le risque était important, il nécessitait un entraînement qui en tienne compte. Pour que l’escalade se distingue de l’alpinisme, il a fallu que les falaises écoles passent de lieux d’entraînement à l’alpinisme à des lieux de pratique en soi avec des caractéristiques spécifiques. Et le marqueur principal de cette différenciation, c’est le statut de la chute. Chuter en alpinisme était une erreur qui avait souvent des conséquences dramatiques. La règle était donc de ne pas tomber. D’où la nécessité d’un entraînement adapté, en maîtrisant la gestuelle de l’ascension, mais aussi en cultivant son moral, pour ne pas paniquer et se mettre à trembler vingt mètres au-dessus de la dernière protection. C’est pourquoi l’équipement dans les falaises reproduisait ces situations rencontrées en montagne, en particulier dans les voies relativement faciles où il pouvait n’y avoir que deux pitons sur quarante mètres, le premier étant à vingt mètres. Le débutant était obligé de demander l’aide d’un expert qui faisait d’abord la voie, rendant difficile l’accès au statut de premier de cordée, produisant des « éternels seconds », tout en contribuant à donner de l’activité une image la réservant à quelques élus ayant des qualités hors du commun. « L’escalade, c'est là où on envoie ses enfants grimper en toute sécurité et l’alpinisme est un truc où les gens se tuent » Jean-François Lemery Aujourd’hui, les falaises sont équipées avec des protections rapprochées (quatre mètres entre deux points est déjà considéré comme un engagement important). Ainsi, la chute est passée de l’interdiction à sa nécessité pour progresser. L’équipement autorise à grimper à son niveau maximum du moment et même un peu au-delà, ce qui permet de tester ses limites et donc de progresser. Le premier de cordée du passé devient dépassé (sauf pour Emmanuel Macron), et l’entrée dans l’activité devient beaucoup plus facile. Avec cet équipement des falaises le nombre de grimpeurs a explosé dans le monde entier, alors que le nombre d’alpinistes est resté faible. Bien sûr, cette évolution ne s’est pas faite sans résistance. On a parlé d’« aseptisation » de l’escalade renonçant à ses « valeurs ». Les Anglais parlaient même de cancer français. Le développement quantitatif du nombre de pratiquants et du nombre de falaises « cancéreuses » dans le monde montre la stérilité de ce faux débat que cherchent à entretenir celles et ceux qui n’ont pas compris, ou pas accepté, cette naissance d’une activité distincte de l’alpinisme. Au contraire du maire de la commune de la Chaudière, Jean-François Lemery, qui a parfaitement saisi la dichotomie quand il dit que « l’escalade est là où on envoie ses enfants grimper en toute sécurité et l’alpinisme est un truc où les gens se tuent ». © Erwan Mouton / Vertige Media Le grand capital vertical Indépendamment de ce développement de l’escalade sous l’impulsion des pratiquants, le monde a connu un grand changement dans le capitalisme contemporain. C’est le second facteur explicatif du développement de l’escalade sportive. Désormais en crise profonde, le capitalisme a bondi dans une financiarisation croissante de l’économie, permettant certes des rentabilités à court terme plus élevées, mais au risque (avéré) de crises financières successives dues à l’éclatement de bulles. Le capitalisme s’est aussi jeté dans l’investissement de secteurs où il restait limité. L’un des plus importants est celui des loisirs dans lequel il s’agit ici de rendre rentable un temps qui ne participait pas à la création de valeur pour le capital. Et c’est là que ce mouvement de fond d’une recherche de rentabilité dans de nouveaux secteurs rencontre l’augmentation spectaculaire du nombre de grimpeurs et de grimpeuses dû à l’équipement des falaises. Car qui dit rentabilité pour le capital, dit réalisation de valeur sur un marché. C’est le passage de ce que Marx qualifie de « saut périlleux de la marchandise » qui consiste à mettre sur le marché ce qui a d’abord été produit pour qu’un profit se réalise. Et si ce saut est « périlleux », c’est parce qu’il n’est pas sûr qu’il existe une demande suffisamment importante pour acheter cette marchandise. Ce ne sont pas les bobos qui ont choisi l’escalade par distinction, mais la recherche de rentabilité du capital qui a vu chez eux, un marché potentiel qu’il n’y avait qu’à essayer de développer Et c’est justement cette existence d’une demande solvable potentielle permise par l’augmentation du nombre de pratiquants - grâce à leur action propre et leur statut sociologique de population à revenus suffisants - qui a donné un débouché possible pour des capitaux en quête de rentabilité. Dit autrement : l’opportunité de la création de marchés s’adressant à cette population était trop belle. Elle a d’abord profité aux industries d’équipement technique, et un pas de plus a été franchi avec la création de salles privées dans les villes, permettant d’augmenter encore le nombre de pratiquants. Ces salles réduisaient fortement les contraintes liées à la pratique de l’escalade en falaise qui sont de deux ordres. D’une part l’éloignement des sites, qui impose de longs déplacements pour aller y grimper. D’autre part, le temps nécessaire au déplacement et au temps de grimpe. On ne fait pas deux à trois heures de route (au minimum), pour ne passer que quelques heures sur place. La suite classique de la création de ce secteur marchand des salles privées, c’est d’une part la concentration horizontale, avec la création de franchises possédant un large réseau - Climb Up, le plus grand réseau français compte 33 salles en France et espère en avoir une centaine d’ici 2030. Et d’autre part la promotion de l’escalade en tant que spectacle, qui est une autre dimension de l’économie du loisirs. Pour l’escalade, c’est son apparition aux Jeux olympiques (et paralympiques aux prochains de Los Angeles en 2028) qui la consacre comme activité dépassant le cadre de ses seuls pratiquants. Le constat qu’on peut tirer de cette émergence de l’escalade à la fois comme pratique sportive et comme spectacle, c’est qu’il faut renverser la causalité qui la caractérise comme un sport de bobos parce qu’elle est pratiquée par des catégories sociales qui sont qualifiées (péjorativement) ainsi. Ce ne sont pas les bobos qui l’ont choisi par distinction, mais la recherche de rentabilité du capital qui a vu chez eux, un marché potentiel qu’il n’y avait qu’à essayer de développer. Le véritable enjeu dans ce mouvement d’extension de la marchandise escalade, c’est qu’on trouve également les germes qui peuvent conduire à son déclin. Pas parce que les bobos trouveront une autre activité distinctive, mais parce que l’extension de la marchandisation du monde conduit à des contradictions qu’il est de plus en plus difficile de dépasser.

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