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Iparla, perdre le nord sous 34 degrés

9 oct.
5 min de lecture

En basque, Iparla signifie « nord ». Un drôle de cap à prendre quand le thermomètre affiche déjà 28 degrés, que la pente atteint 18 % et qu’on a un bébé sur le dos. À 1 044 mètres, le pic d’Iparla déroule ses crêtes aériennes le long de la frontière franco-espagnole. Une randonnée exigeante, où l’on avance autant avec les jambes qu’avec un certain sens de l’équilibre. Voyez plutôt.


Les crêtes d'Iparla
© Vertige Media

À Bidarray, on raconte que les laminak (les lutins de la mythologie basque, ndlr) auraient construit le pont du village en une seule nuit. C’est le genre d’histoire qui donne au Pays basque une densité particulière, comme si chaque pierre avait quelque chose à raconter. Ce matin-là, l’histoire qui nous attend est moins légendaire. Elle est physique. Il est à peine 9 heures quand on pousse le premier portail de la ferme. Et oui, c'est comme ça que commence Iparla : par un champ paysan, un portillon métallique à ouvrir puis à refermer derrière soi. En se remettant en marche, il faut souffler un coup. Au premier kilomètre, 28 degrés sont déjà affichés au thermomètre et une pente de 18 % nous toise comme un géant affamé. Avec ma fille dans le dos, j'ai l'impression d'attaquer un immeuble de douze étages par les escaliers.

Haleine mérinos


C'est donc en montant les genoux qu'on s’engouffre dans la forêt. La hêtraie est abrupte, presque verticale par endroits. Sous le couvert, l’air est chaud, épais, comme une haleine. Pour attiser l'effet de confinement, je porte un t-shirt Cubic Mérinos d’Odlo, bleu nuit, à la coupe légèrement oversize. De la laine mérinos en plein cagnard ? Plutôt s'essuyer la sueur avec des orties, non ? Eh bien non. Grâce à sa composition, on a presque l’impression d’être parti avec un peignoir sur le dos. Par une doucereuse alchimie, le mélange de laine et de polyamide se comporte de manière étonnamment agréable. Le tissu absorbe l’humidité sans donner cette sensation de coton mouillé qui colle à la peau. Je transpire beaucoup, forcément, mais le t-shirt reste respirable et, une fois humide, apporte même une forme de fraîcheur. C'est fou, mais ça permet d'avancer en chantant Pirouette, cacahuète.

Après la forêt, vous devez négocier quelques lacets. C'est le moment de prendre une pause, auprès d'un des rares arbustes des environs. Repartir, c'est d'abord zigzaguer dans les pierres, puis la sente débouche sur les crêtes. Le paysage s’ouvre alors brutalement, et avec lui une autre manière de marcher. Iparla, c’est surtout ça : une arête étroite qui file vers l’Espagne, avec des versants qui plongent de chaque côté. Les pottoks y tiennent comme des magnets sur un frigo. Pour nous, c’est plus compliqué. Ma fille dort, sa tête penche à droite. Je transfère le poids de mon corps à gauche. On a l’équilibre qu’on mérite, mais je dois avouer que c’est commode. On avance dans le silence du vide.

C'est généralement en arrêtant de chanter des comptines qu'on reprend conscience de son corps. Comme disent pas mal d'alpinistes, on sait ce qu'on fait en le faisant. Et là, croyez-moi, je suis concentré sur chaque pas pour ne pas prendre le vol de ma vie. C'est aussi le moment où l'on ressent notre équipement. Mon short Odlo, coupe ample en polyamide et élasthanne, accompagne les grandes enjambées et les changements de position. Sur une crête où chaque pas demande de négocier avec le vide, la liberté de mouvement compte davantage qu’on ne l’imagine. Je le personifie un peu, me dis que c'est un bon compagnon, Odlo. Vous avez beau avoir un canif dans la poche gauche et vos clés de bagnole dans la droite, pas de panique, c’est élastique.


Foulées sentimentales


Oh, les vautours apparaissent. Deux d’abord, puis une dizaine, qui planent au-dessus des crêtes sans battre une seule fois des ailes. Ils nous ignorent, naturellement indifférents à tout ce qui ne ressemble pas à une carcasse. Alors on s’arrête pour les regarder. Le pyrénéisme tient peut-être dans cette suspension-là : la marche interrompue par un paysage, l’effort qui s’efface quelques secondes derrière une silhouette dans le ciel. Henri Beraldi résumait cette manière d’habiter les Pyrénées par trois verbes : « ascensionner, écrire et sentir ». Le ciel de nos randonnées nous donne souvent l'occasion de méditer ce triolet lyrique. Encore faut-il faire des pauses pour contempler un peu ce qu'on foule.

Vautours et sommet à Iparla
Histoire de prouver qu'on est bien allé là-haut © Vertige Media

Ces crêtes ont longtemps servi à autre chose qu’à promener des familles équipées de porte-bébés. Pendant des siècles, Iparla a constitué l’un des couloirs naturels de la contrebande entre la France et l’Espagne. Des hommes y transportaient de nuit de l’alcool, du tabac ou du tissu, dans un sens ou dans l’autre selon les taxes du moment. Dans les vallées, certain·e·s le reconnaissent : la contrebande fut « une activité très lucrative » pour les villages de petites fermes aux terres abruptes. Aujourd’hui, les marcheurs ont remplacé les passeurs. Le relief, lui, n’a pas changé. Arrivé au sommet, après 1 200 mètres de dénivelé, c’est d’abord cette ligne de crête qu’il faut admirer. Elle séparait deux États, deux langues, deux fiscalités. D’un côté, la France. De l’autre, la Navarre. Les deux versants descendent différemment : côté français, la forêt et les vallées de la Nive qui serpentent vers Cambo-les-Bains. Côté espagnol, des plaines plus sèches et plus vastes. Une ligne sur laquelle les contrebandiers basques naviguaient avec une indifférence tranquille à l’égard des frontières.

La descente. Comme souvent en terrain escarpé, c'est à la descente qu'Iparla révèle toute sa rudesse. À bientôt 40 ans, je me dis de plus en plus que ces moments sont les chroniques inéluctables d'une petite mort de l'ego. Bientôt, je verrai ma fille partir en courant alors que j'épellerai le mot « prothèse » à chaque flexion des genoux. Présentement, certains passages sont tellement raides qu'ils sont équipés de cordes fixes (rarissime dans les Pyrénées). On les saisit volontiers à deux mains, on descend face à la pente, les pieds cherchant leurs prises dans le caillou. Avec treize kilos dans le dos, le centre de gravité n’est plus exactement où il devrait être.

Les SpeedGoat 7 de Hoka font alors ce qu’on leur demande. Leurs semelles épaisses amortissent les chocs sur les portions plus régulières et leur caoutchouc adhère suffisamment au rocher sec. La chaussure rassure, elle donne parfois même davantage de précision lorsqu’il faut poser le pied sur une petite prise ou négocier un pas baroque. Ce n’est pas une chaussure de grimpe. C’est une chaussure qui protège les jambes quand la randonnée se transforme en longue négociation avec le relief.

Short et-shirt merinos Odlo
À gauche, le short. À droite, le t-shirt. Et non, je n'ai pas tout à fait ce regard de braise © Odlo

En bas, Bidarray et la Nive. Les jambes sont un peu creuses. Délivrée des sangles, ma fille part dans un sprint endiablé. Moi, je vérifie que les clés de voiture ne se sont pas diluées dans mes élucubrations d'homme pressé. Iparla n’est pas une randonnée que je conseille à tout le monde. Les crêtes sont aériennes, les passages équipés exigent de l’attention et la chaleur peut rapidement transformer une sortie sérieuse en épreuve du feu. Avec un enfant sur le dos, la prudence prend encore un peu plus de place. Il faut accepter de ralentir, de s’arrêter, de renoncer. Autant de verbes d'inaction qui, gageons-le, fabriquent de la poésie.

Infos pratiques. Départ depuis le parking de Bidarray. Aller-retour jusqu’au pic d’Iparla, environ 4 heures pour près de 1 200 mètres de dénivelé positif selon le tracé retenu. Crêtes aériennes et passages équipés de cordes fixes, particulièrement exigeants avec du poids. Chiens en laisse et portillons à refermer.


 
 

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