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Face à la dépression, l’escalade fait son entrée dans le champ thérapeutique

il y a 6 minutes
5 min de lecture

En Allemagne, des psychiatres utilisent le bloc pour traiter la dépression. Une nouvelle étude permet d’y voir un peu plus clair sur ce qui se joue entre le mur et la tête.


Escalade et dépression
© Louis Lepron pour Vertige Media

À Erlangen, en Bavière, à une vingtaine de kilomètres au nord de Nuremberg, la séance dure deux heures. Les vingt premières minutes se passent dans une pièce à part : exercice de pleine conscience, présentation du thème du jour, quelques éléments de psychoéducation. Ensuite, le groupe rejoint la salle pour soixante-quinze minutes de bloc, avant de terminer par un temps de relaxation et de discussion. Sur le mur, on ne travaille ni son placement de pied ni son projet. Les exercices doivent « provoquer des émotions, faire apparaître certains schémas et permettre de nouvelles expériences », expliquent les chercheur·se·s. Peur, échec, confiance en soi, difficulté à demander de l’aide : ce dont on parlerait habituellement dans le cabinet d’un·e thérapeute est ici mis à l’épreuve sur des prises. La méthode s’appelle la Bouldering Psychotherapy (BPT) et une nouvelle étude, publiée en mai 2026 dans BMC Medicine, vient d’en mesurer les effets chez des personnes souffrant de dépression.


Psycho bloc


Pour cette étude, 128 adultes souffrant d’un épisode de dépression majeure ont été réparti·e·s au hasard entre trois groupes. Quarante ont suivi dix semaines de BPT, formant le groupe bloc. Quarante-quatre ont suivi une autre thérapie collective, baptisée WISE. Les quarante-quatre dernier·ère·s ont simplement continué à recevoir leurs soins habituels, formant le groupe contrôle. Les séances de bloc se déroulaient en groupes d’une dizaine de personnes et étaient encadrées par deux psychiatres, psychologues ou psychothérapeutes formé·e·s au protocole. Les auteur·rice·s parlent d’une  « psychothérapie enrichie par l’exercice physique » : l'escalade n’est donc pas un temps sportif à côté de la thérapie, elle fait partie intégrante du travail thérapeutique.


Après dix semaines, les symptômes dépressifs ont davantage diminué chez les personnes ayant suivi la BPT que chez celles ayant continué leurs soins habituels

Avant le tirage au sort, 102 participant·e·s sur 128, soit près de 80 %, espéraient rejoindre le groupe escalade. Vingt-cinq préféraient la thérapie WISE et une seule souhaitait rester avec les soins habituels. Cela ne remet pas en cause la comparaison, puisque les groupes ont ensuite été constitués au hasard. Mais cette préférence peut tout de même influencer la manière dont les participant·e·s vivent le traitement. Ici, pas de placebo possible : chacun·e sait forcément s’iel passe deux heures par semaine à grimper ou non.


Ces précautions posées, les résultats sont plutôt encourageants. Après dix semaines, les symptômes dépressifs ont davantage diminué chez les personnes ayant suivi la BPT que chez celles ayant continué leurs soins habituels. Les chercheur·se·s les évaluent avec la MADRS, une échelle utilisée pour mesurer la sévérité d’une dépression. L’écart entre les deux groupes atteint 4,2 points. Il est statistiquement significatif, mais reste légèrement inférieur aux cinq points que l’équipe avait fixés comme seuil d’une différence cliniquement importante. Autrement dit, l’effet existe, mais il reste modéré. De quoi prendre la piste au sérieux, mais pas de quoi décréter l'escalade comme un nouveau traitement miracle.



Autre façon de regarder les résultats : 29,7 % des personnes du groupe bloc avaient nettement progressé, contre 21,1 % dans le groupe contrôle. Le suivi réalisé un an plus tard est plus difficile à interpréter. Entre-temps, dix des 44 personnes du groupe contrôle avaient elles-mêmes commencé des séances de BPT. Les deux groupes n’étaient donc plus vraiment comparables comme au début de l’étude. Ce que l’on peut néanmoins constater, c’est que les personnes ayant suivi la BPT conservaient l’amélioration observée après les dix semaines.


Il faut aussi regarder à qui cette thérapie a été proposée. 57 % des participant·e·s prenaient des antidépresseurs et 38 % suivaient déjà une psychothérapie. La BPT n’était donc pas testée pour remplacer les soins existants, mais pour voir ce qu’elle pouvait leur apporter en plus. Le protocole excluait par ailleurs les personnes présentant notamment une suicidalité aiguë (un risque suicidaire immédiat ou très élevé, ndlr), des comportements d’automutilation récents, certains troubles psychiatriques sévères ou des problèmes physiques incompatibles avec le fait de pratiquer l'escalade. Les résultats concernent donc une population bien précise, et pas toutes les personnes souffrant de dépression.


Même dans ce cadre très encadré, la pratique n’a pas été totalement sans incident. Une personne s’est déchiré un ligament en grimpant, une autre a vu ressurgir un souvenir traumatique pendant une séance et les thérapeutes ont signalé une abrasion abdominale mineure. Les événements indésirables n’étaient toutefois pas plus fréquents dans le groupe bloc que dans les autres groupes.


Escalade contre marche nordique


L’étude publiée en 2026 n’est pas la première à tester cette idée. En 2025, une revue scientifique avait cherché à rassembler les travaux déjà publiés sur l’escalade et la dépression. Les chercheur·se·s avaient volontairement serré les critères : il fallait notamment que les participant·e·s présentent au moins une dépression modérée, que l’étude comporte un groupe de comparaison et que l’évolution des symptômes soit mesurée avec une échelle reconnue. Au bout du tri, seules sept études répondaient à ces critères, pour un total de 471 participant·e·s. Toutes avaient été menées en Allemagne ou en Autriche et la plupart provenaient du même réseau de recherche. Le sujet commence donc à être étudié sérieusement, mais sur une base encore assez étroite.


La peur, la frustration ou le besoin de demander de l’aide peuvent apparaître très vite. Des choses que l’on évoquerait habituellement dans un cabinet se jouent alors directement pendant la séance.

Pris ensemble, ces travaux vont plutôt dans le même sens. Après huit à dix semaines, les personnes qui suivent un programme mêlant escalade, pleine conscience et travail psychothérapeutique voient leurs symptômes dépressifs diminuer. Dans certaines études, l’amélioration est encore visible plusieurs mois plus tard. Mais tout dépend beaucoup de ce à quoi on compare l’escalade. Face à l’absence d’intervention supplémentaire ou à des exercices physiques réalisés seul·e à la maison, elle fait mieux. Face à une autre prise en charge collective, beaucoup moins. Une étude n’a par exemple pas trouvé la BPT plus efficace qu’une thérapie cognitivo-comportementale de groupe (une thérapie qui travaille notamment sur les pensées, les émotions et les comportements, ndlr). Dans une autre, quatre semaines d’escalade en moulinette ne faisaient pas mieux que quatre semaines de marche nordique (une marche sportive avec des bâtons, ndlr).


Le problème, c’est que dans ces études, les patient·e·s ne font jamais seulement du bloc. Iels bougent, retrouvent un groupe chaque semaine, sont accompagné·e·s par des thérapeutes, travaillent sur leurs émotions et pratiquent souvent des exercices de pleine conscience. Quand les symptômes s’améliorent, il devient donc difficile de savoir ce qui revient vraiment à l’escalade elle-même. C’est pourtant précisément ce que les thérapeutes essaient de comprendre. Sur un bloc, il faut essayer, rater, recommencer, changer de méthode. La peur, la frustration ou le besoin de demander de l’aide peuvent apparaître très vite. Des choses que l’on évoquerait habituellement dans un cabinet se jouent alors directement pendant la séance. Les chercheur·se·s évoquent aussi la concentration, la résolution de problèmes, les expériences de réussite et les interactions avec les autres participant·e·s.

L’étude de 2026 a justement essayé de mesurer certains de ces mécanismes. Les personnes du groupe bloc progressent dans leur capacité à rester concentrées pendant une activité physique. En revanche, l’effet est beaucoup moins clair sur le sentiment d’efficacité personnelle, c’est-à-dire la conviction de pouvoir faire face à une difficulté. La BPT semble donc fonctionner sans que les chercheur·se·s sachent encore précisément pourquoi. La revue de 2025 avance une autre piste : l’avantage de l’escalade apparaît surtout lorsqu’on la compare à l’absence d’intervention ou à une activité pratiquée seul·e. Dès que l’autre groupe bénéficie lui aussi d’une activité collective, l’écart se réduit nettement. Les auteur·rice·s résument ainsi leur hypothèse : « Peut-être que ce qui compte le plus n’est pas ce que l’on fait, mais la manière dont on le fait ».


Pour l’instant, impossible donc de savoir quelle part de l’amélioration vient du bloc lui-même, du fait de bouger, du groupe ou du travail avec les thérapeutes. La prochaine étape sera moins de montrer que ces patient·e·s vont mieux que de comprendre pourquoi.

 
 

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