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- L’ICE : un évènement qui peut rester de glace ?
À L’Argentière-la-Bessée, l’ICE Climbing Écrins continue de rassembler, chaque hiver, plusieurs centaines de pratiquant·e·s autour de la cascade de glace. Mais derrière l’image d’un rendez-vous solidement installé dans le paysage montagnard, l’édition 2026 s’inscrit dans un contexte particulier : changement d’équipe organisatrice, baisse des subventions publiques, réchauffement climatique. Alors, comment composer dans l'incertitude ? Pelvoux © PEMA L’ICE Climbing Écrins n’a jamais été un événement spectaculaire au sens classique du terme. Pas de tribunes, peu de mise en scène, encore moins de promesses clinquantes. Depuis trente-six ans, le rendez-vous hivernal de L’Argentière-la-Bessée suit une autre logique : permettre à des pratiquant·e·s de tous horizons de découvrir ou de perfectionner la cascade de glace, au contact direct du territoire et de celles et ceux qui y vivent. En 2026, cette apparente stabilité masque pourtant une transition importante. Après dix années d’organisation portées par Cathy Jolibert , l’événement change de mains. Une reprise discrète, collective, sans rupture affichée, mais qui oblige la nouvelle équipe à regarder l’ICE autrement : non plus seulement depuis l’expérience des participant·e·s, mais depuis ses fondations — son économie, son rapport à la pratique, et les valeurs qu’il met concrètement en œuvre. Reprendre sans rompre La passation ne s’est pas faite dans l’urgence. Julie Gégout, ostéopathe, originaire des Hautes-Alpes, travaillait déjà sur l’événement depuis plusieurs années lorsqu’elle apprend, avec Maëlle Le Ligné et Oriane Jouneau, que Cathy Jolibert s’apprête à passer la main. « On savait que ça allait arriver », raconte-t-elle. La reprise s’organise progressivement, jusqu’à former un noyau de cinq personnes, rejoint par deux guides, Octave Garbolino et Nil Bertrand. L’événement ne tient pas principalement sur les partenaires privés. Son équilibre repose sur trois piliers : les inscriptions, les subventions publiques et, dans une bien moindre mesure, les stands de marques. L’équipe revendique une organisation horizontale. Pas de direction incarnée, pas de figure unique. Ce choix impose un tempo plus lent, mais aussi une méthode : comprendre avant d’ajuster. « On connaissait beaucoup la surface, mais pas ce qu’il y avait en dessous de l’iceberg », résume Julie Gégout. La formule renvoie à l’écart entre l’événement tel qu’il est vécu — les cascades, les ateliers, les soirées — et ce qui le rend possible : les partenariats, les plannings, les équipes historiques, l’équilibre logistique. L’édition 2026 a donc été pensée comme une année d’observation. L’équipe maintient l’architecture générale, s’appuie sur des personnes en place parfois depuis vingt ou trente ans, et évite les changements brusques. Mais elle imprime déjà une manière de faire. Les inscriptions ont été ouvertes d’abord à celles et ceux qui n’étaient jamais venu·es, avant d’être proposées aux ancien·nes. Selon Julie Gégout, près des trois quarts des participant·e·s de cette édition découvraient l’ICE. Cervières © PEMA Au total, l’événement a rassemblé environ 500 personnes, en incluant 70 invité·es accueilli·es dans un cadre solidaire. Le signal est clair : éviter que le festival ne se referme sur un cercle d’habitué·es, et rappeler qu’un rendez-vous de montagne n’est pas seulement une affaire de niveau ou d’équipement, mais aussi de conditions d’accès — à une pratique, à un territoire, à un imaginaire. Un modèle fragile, assumé comme tel Sur le plan économique, l’ICE Climbing Écrins fonctionne à rebours de ce que l’on pourrait imaginer. L’événement ne tient pas principalement sur les partenaires privés. Son équilibre repose sur trois piliers : les inscriptions, les subventions publiques et, dans une bien moindre mesure, les stands de marques. Le budget global avoisine les 100 000 euros. Environ la moitié provient des inscriptions. Les partenaires — principalement les marques présentes sur le salon — représentent autour de 10 000 euros. Le reste dépend des collectivités territoriales. La diversification existe, mais elle reste périphérique. Elle répond surtout à des besoins ponctuels — récupération, accompagnant·e·s, météo — plutôt qu’à une stratégie de substitution. Cette dépendance est assumée, mais elle inquiète. « Ça tient sur les subventions. Aujourd’hui, ça tient. Demain, on verra », dit Julie Gégout sans détour. Les demandes sont déposées à l’automne, les réponses arrivent souvent en février ou mars, alors que l’événement est déjà engagé. L’ICE se construit donc avec une part d’incertitude : si une aide diminue — ou disparaît — l’ajustement se fait après coup, sur un budget déjà consommé. Dans ce contexte, les choix possibles sont rapidement contraints. Si les subventions baissent, il faut arbitrer : augmenter le prix des inscriptions, rendre payants des concerts jusque-là gratuits, ou réduire certains postes. Aucun de ces scénarios n’est neutre. Tous touchent à ce qui fait, précisément, l’identité de l’ICE : un événement pensé pour rester accessible, malgré une pratique qui, par nature, suppose du temps, du déplacement et un certain coût. Tour Freissinières © PEMA Ce cadre explique aussi certaines décisions de 2026. Pour encadrer les groupes invité·es, l’équipe s’appuie sur un partenariat avec plusieurs bureaux des guides du territoire, qui mobilisent des encadrant·e·s sur la base du volontariat, dans le cadre d’accords internes à leurs structures. Le dispositif permet d’ouvrir l’événement à des publics qui n’auraient pas forcément pu y accéder, tout en limitant un poste de dépense qui, les années précédentes, pesait sur le budget. Derrière l’affichage solidaire, il y a donc aussi une réalité très concrète : tenir les prix bas, dans une période de contraction budgétaire, suppose de réinventer des équilibres. La glace, sans promesse La question de l’avenir de la cascade de glace traverse nécessairement l’événement. Le réchauffement climatique rend la pratique plus incertaine, plus variable, parfois impossible. L’ICE ne cherche pas à contourner cette réalité. « On n’a pas envie de mentir », insiste Julie Gégout. Certaines années sont favorables, d’autres beaucoup moins. Il est déjà arrivé que des sorties prévues soient remplacées par d’autres activités, faute de conditions. L’un des points les plus discutés reste l’« autowash », ce dispositif qui demande à chacun·e de laver son assiette et ses couverts, et que Julie Gégout dit « fort contesté » L’équipe conteste toutefois l’idée d’un glissement général vers des ateliers « à côté » de la glace. Les ordres de grandeur qu’elle avance sont les suivants : environ 300 personnes par jour engagées sur des sorties glace, contre une cinquantaine réparties sur l’ensemble des autres ateliers. La diversification existe, mais elle reste périphérique. Elle répond surtout à des besoins ponctuels — récupération, accompagnant·e·s, météo — plutôt qu’à une stratégie de substitution.Sur l’artificialisation, la ligne est prudente. Les structures existantes servent de solution de repli, notamment pour l’initiation. Mais l’équipe ne souhaite pas, à ce stade, compenser systématiquement l’absence de glace naturelle par des installations artificielles. « Pour le moment, on avance année après année », dit Julie Gégout. Si la glace est là, elle est au centre. Si elle ne l’est pas, l’événement s’adapte. C’est dans les choix logistiques que cette philosophie apparaît le plus nettement. Repas végétariens, produits locaux, vaisselle à faire soi-même : ces décisions, héritées des éditions précédentes, sont maintenues sans ambiguïté. L’un des points les plus discutés reste l’« autowash », ce dispositif qui demande à chacun·e de laver son assiette et ses couverts, et que Julie Gégout dit « fort contesté ». Les critiques viennent aussi de professionnel·le·s de la montagne, parfois agacé·es par ce qu’ils perçoivent comme une surcouche de contraintes. Julie Gégout ne cherche pas à convaincre. Elle rappelle l’alternative : servir 500 repas par soir implique soit du jetable en masse, soit une organisation plus contraignante. La ligne est posée moins comme une leçon que comme une cohérence. Reste une gêne plus contemporaine : le nom. En 2026, « ICE » ne renvoie plus seulement à la glace. L’acronyme évoque aussi, pour une partie du public, la police américaine de l’immigration. Julie Gégout en sourit, puis reconnaît l’embarras : « Est-ce qu’en 2026, on peut encore s’appeler l’ICE ? Je ne sais pas. Mais on était là en premier ».
- L'homme pluriel : quand l'escalade redéfinit l'identité
« Tu fais quoi dans la vie ? » Vous avez peut-être remarqué que cette question – pourtant obsessionnelle ailleurs – passe rarement le pas de la porte d'une salle d'escalade ou celui d'un pied de falaise. Peut-être parce que la grimpe crée les conditions d'une pluralité identitaire théorisée par Bernard Lahire dans L'Homme Pluriel ? Tout à fait. Alors analysons cette couche de socialisation qui permet de se définir autrement. Vous pensez qu'ils sont combien dans sa tête là ? (cc) Sean Benesh / Unsplash C'est frappant n'est-ce pas ? Adossé·e au frigo en plein milieu de la contre-soirée de la cuisine, coincé·e au resto entre deux personnes inconnues ou en plein repas des voisins, personne ne vous demandait jamais si vous grimpez du 7a. Pas plus si vous cuisinez bien ou mal et si vous êtes une bête aux échecs. Obsédées par ce qui se passe entre 9h et 17h, nos sociétés occidentales modernes ont imposé une question quasi-invariable. Elle se conjuge avec tout rapport social et domine tous les départs de voie conversationnelles. « Et toi sinon, tu fais quoi dans la vie ? » J'ai le complexe du contexte Le paradoxe frappe tout autant. Ces mêmes sociétés modernes sont pourtant ultra-différenciées : chacun·e traverse quotidiennement une dizaine d'univers sociaux distincts — famille, travail, amis, sport, associations. Nous devrions être des caméléons identitaires, riches de ces expériences multiples. Eh bah non. L'injonction sociale reste la même : se présenter comme un être indivisible. Souvent du même type : qui se lève pour aller bosser, qui rentre le soir pour regarder un truc à la télé. Un type qui a une profession, un diplôme, une origine. Bernard Lahire a consacré son œuvre à déconstruire cette illusion. Dans L'Homme Pluriel ( Nathan, collection Essais & Recherche, 392 p ) , le sociologue français démontre que nous sommes tou·te·s des acteur·rice·s pluriel·le·s, composé·e·s de multiples « répertoires de schèmes d'action ». Chaque contexte social dépose en nous des manières de faire, de penser, de sentir. Ces répertoires coexistent comme des « plis » successifs, des couches de socialisation qui se superposent sans jamais s'effacer complètement. « L'acteur est le produit de l'expérience de socialisation dans des contextes sociaux multiples et hétérogènes », écrit Bernard Lahire. Nous sommes pluriel·le·s par construction. Cette pluralité se trouve pourtant constamment rabattue sur une identité principale. Les « coordonnées personnelles » — nom, profession, catégorie socioprofessionnelle — fonctionnent comme des abstractions unificatrices qui masquent notre complexité réelle. Bernard Lahire parle d'« habitus clivé » pour décrire cette tension entre ce que nous sommes (pluriel·le·s) et ce que la société attend de nous (unifié·e·s). Cette réduction produit des souffrances, particulièrement visibles chez les « transfuges de classe » qu'il étudie, tiraillé·e·s entre leurs différentes appartenances sociales. « Les acteurs incorporent des manières de faire, de penser et de sentir qui sont liées aux contextes dans lesquels ils évoluent » Bernard Lahire Vingt ans avant Lahire, Pierre Bourdieu a montré dans « Comment peut-on être sportif ? » ( un texte publié pour la première fois en 1980 dans le recueil Questions de sociologie aux éditions de Minuit, ndlr ) que les pratiques sportives se distribuent selon une logique de classe. Les classes populaires investissent les sports de force, de sacrifice, de contact physique — boxe, football, rugby — où le corps s'engage frontalement. Les classes supérieures privilégient les sports d'esthétique, de contrôle, de maîtrise — tennis, natation, golf — où le corps bourgeois « s'épargne » la violence du contact. Cette distribution traduit et reproduit les dispositions corporelles liées à l'habitus de classe. L'escalade occupe une position plus ambiguë dans cet espace. Elle emprunte à la fois à la force brute – tenir sur de petites prises, se tracter – et à l'esthétique du mouvement – la fluidité, l'économie gestuelle, le placement. Mais c'est surtout dans sa dimension sociale qu'elle se distingue : la transmission des savoirs s'opère horizontalement, entre pairs. On partage les beta, on décompose les mouvements, on conseille sur le placement des pieds. Cette sociabilité du conseil crée un contexte relationnel spécifique, différent du rapport hiérarchique au coach ou de la solitude compétitive du tennis. Bernard Lahire s'est justement penché sur ce type de contexte. Il montre que « le contexte présent a le pouvoir d'activation ou d'inhibition du passé incorporé ». Dit autrement : selon l'environnement, certains de nos répertoires de schèmes s'activent tandis que d'autres restent en sommeil. Le bureau active les dispositions professionnelles, la famille sollicite d'autres parts de nous-mêmes, les loisirs en révèlent d'autres encore. L'escalade, par sa structure relationnelle — l'interdépendance vitale entre grimpeur·euse et assureur·euse, l'objectivité de la difficulté, la vulnérabilité partagée face au vide — crée les conditions d'une mise en veille temporaire des identités sociales dominantes. Non pas qu'elles disparaissent, mais elles cessent momentanément d'être le principal critère de reconnaissance et d'interaction. La paroi agit comme un contexte qui appelle d'autres parties de nous-mêmes. Et au hasard : celles qui n'ont rien à voir avec notre fiche de paie par exemple. Prendre le pli Toute pratique sociale régulière laisse une trace dans notre corps et notre esprit sous forme de schèmes d'action. « Les acteurs incorporent (sous forme de schèmes d'action, d'habitudes, de sensibilités, etc.) des manières de faire, de penser et de sentir qui sont liées aux contextes dans lesquels ils évoluent », écrit Bernard Lahire. L'escalade, pratiquée régulièrement, constitue une socialisation secondaire qui vient enrichir notre stock de dispositions. Ce qui s'incorpore en grimpant transforme notre rapport au monde. Le vide devient un partenaire de vigilance plutôt qu'une source de terreur paralysante. L'effort change de nature : la résistance se fait familière, l'échec répété cesse d'être vécu comme une défaite pour devenir un processus normal de progression. La confiance vitale envers l'assureur·euse constitue une expérience relationnelle rare dans nos sociétés où les liens sont souvent plus superficiels ou plus instrumentaux. « Chaque socialisation crée un pli qui se superpose aux autres sans les effacer. Notre personnalité ressemble davantage à un feuilleté qu'à un bloc homogène » Le partage de la beta — cette transmission tactique de l'information sur la manière de réaliser un mouvement — crée une sociabilité fondée sur la coopération plutôt que sur la compétition pure. Une grammaire gestuelle spécifique se développe, une proprioception affinée qui modifie notre rapport à notre propre corps. Tous ces schèmes constituent un nouveau répertoire qui vient s'ajouter aux précédents. « L'acteur pluriel est le produit de l'intériorisation d'une pluralité de schèmes d'action ou d'habitudes », insiste le sociologue français et directeur de recherche au CNRS. Le « je suis grimpeur·euse » ne remplace pas le « je suis enseignant·e » ou le « je suis parent ». Ces identités coexistent, s'articulent, entrent parfois en tension. Lahire utilise la métaphore du « pli » empruntée au philosophe et scientifique allemand du XVIIe siècle Gottfried Wilhelm Leibniz : chaque socialisation crée un pli qui se superpose aux autres sans les effacer. Notre personnalité ressemble davantage à un feuilleté qu'à un bloc homogène. Cette pluralité ne reste pas théorique, elle se joue concrètement. Nous opérons constamment des « transferts de schèmes » d'un contexte à l'autre. La cadre stressée qui trouve en grimpant un rapport au temps ralenti, contemplatif, peut parfois réactiver ce rapport au temps ailleurs. Le travailleur manuel qui expérimente en salle une sociabilité horizontale où son avis compte autant que celui de l'ingénieure intègre cette expérience dans son répertoire identitaire. La personne issue de l'immigration qui, sur la paroi, vit une interaction où son origine n'est pas un marqueur immédiat fait l'expérience d'une autre forme de reconnaissance sociale. Bernard Lahire parle ainsi de « plasticité dispositionnelle » qui désigne notre capacité à activer différents répertoires selon les contextes. L'escalade enrichit cette plasticité en ajoutant une couche de socialisation qui dialogue avec les autres. Parfois en harmonie — le·la grimpeur·euse-ingénieur·e retrouve dans la résolution d'un mouvement le plaisir de la résolution de problème. Parfois en tension — le·la grimpeur·euse-salarié·e doit arbitrer entre une session et des heures supplémentaires. Mais dans tous les cas, cette multiplication des expériences de socialisation élargit notre gamme de possibles identitaires. Bernard Lahire « On ne peut jamais échapper complètement à son passé incorporé », prévient Lahire. Les dispositions forgées dans l'enfance, les ressources économiques et culturelles dont on dispose continuent de jouer un rôle important. L'escalade n'échappe pas aux mécanismes de reproduction sociale qu'elle suspend temporairement. Les barrières sont connues : capital économique (abonnement mensuel, matériel, déplacements), capital culturel (familiarité avec les pratiques sportives de loisir, ethos de l'audace corporelle), capital social (cooptation, réseau de partenaires d'assurage). Les données sociodémographiques le confirment : l'escalade reste massivement pratiquée par des CSP+, diplômé·e·s du supérieur, urbain·e·s. L'homogénéité ethno-raciale frappe. Les codes esthétiques — doudoune technique, van aménagé, vocabulaire outdoor — trahissent cette homogénéité sociale. Un sport qui pourrait désarmer les identités reste lui-même socialement très marqué. Ce constat ne contredit pas les théories du sociologue, membre du Centre Max Weber, il précise même son raisonnement. Il distingue les contextes qui produisent du « désajustement » — décalage entre nos dispositions et les attentes du contexte — et les contextes qui renforcent l'ajustement. Pour celles et ceux qui ont les ressources pour accéder à l'escalade, elle constitue effectivement un contexte de désajustement partiel où d'autres répertoires peuvent s'activer. Mais l'accès même à ce contexte reste socialement filtré. Les « interstices » — ces espaces intermédiaires où nos identités secondaires peuvent s'exprimer — restent néanmoins précieux même s'ils ne bouleversent pas complètement les structures sociales. « Les acteurs pluriels trouvent dans la diversification de leurs appartenances et de leurs pratiques des ressources pour ne pas être totalement assignés à une seule identité », écrit Bernard Lahire dans L'Homme Pluriel . L'escalade offre cet interstice : un espace où expérimenter temporairement d'autres versions de soi, où activer des répertoires qui restent en sommeil ailleurs. L'escalade comme félicité Bernard Lahire dépasse la simple description de notre pluralité intérieure pour poser une question politique : dans quelles conditions pouvons-nous exprimer pleinement cette pluralité ? « Plus un individu est engagé dans des univers sociaux différenciés, plus il développe des dispositions hétérogènes », observe-t-il. À l'inverse, l'enfermement dans un seul univers social — que ce soit par contrainte économique, géographique ou culturelle — appauvrit notre répertoire de possibles. L'escalade illustre ce que Lahire appelle les « conditions de félicité » de l'acteur pluriel : des contextes qui permettent l'activation de répertoires variés, qui ne nous assignent pas à une seule dimension identitaire. Elle montre aussi les limites structurelles de cette félicité : tant que l'accès reste socialement filtré, elle ne peut remplir pleinement cette fonction de pluralisation. « L'homme pluriel est un produit social qui se caractérise par la pluralité de ses dispositions, de ses compétences, de ses croyances et de ses goûts » Bernard Lahire « La pluralité interne n'est pas synonyme de liberté absolue, mais elle ouvre des marges de manœuvre », rappelle Lahire. Chaque nouveau pli incorporé élargit notre gamme de schèmes mobilisables, notre capacité à naviguer entre différents contextes sociaux. L'escalade, comme socialisation secondaire, ajoute cette marge. Non pas une libération totale des déterminismes sociaux — le sociologue rejette ce romantisme — mais un enrichissement du répertoire identitaire. « L'homme pluriel est un produit social qui se caractérise par la pluralité de ses dispositions, de ses compétences, de ses croyances et de ses goûts », résume Lahire. Cette pluralité n'est ni chaos ni fragmentation pathologique : c'est notre condition normale dans les sociétés différenciées. Le problème survient quand les institutions sociales — le travail, l'administration, les interactions quotidiennes — nous forcent constamment à nous présenter en masquant notre complexité réelle. L'escalade offre un modèle réduit de ce que pourrait être une société qui reconnaîtrait et valoriserait cette pluralité plutôt que de la nier. Sur la paroi, nous ne sommes pas d'abord notre profession ou notre origine. Nous sommes la somme momentanée de nos différents répertoires activés : le corps qui grimpe, l'esprit qui résout le mouvement, la confiance partagée avec l'assureur·euse, la sociabilité du conseil. Cette expérience reste rare dans nos sociétés où l'identité administrative et professionnelle écrase les autres dimensions. Bernard Lahire nous donne les outils pour comprendre ce que nous vivons intuitivement en grimpant : la possibilité temporaire d'être nous-mêmes autrement, en activant des répertoires qui restent en sommeil dans d'autres contextes. L'escalade ne nous libère pas magiquement de nos identités sociales, elle les met en veille le temps d'une voie, d'une session, d'un projet. Elle ajoute un pli supplémentaire à notre identité plurielle, enrichit notre stock de schèmes mobilisables. Bernard Lahire montre qu'adossé·e·s à un frigo, au resto ou avec nos voisins, nous souffrons de la réduction identitaire, du fait d'être constamment ramené·e·s à une seule dimension de nous-mêmes. Multiplier les contextes de socialisation, traverser des univers sociaux hétérogènes, incorporer des répertoires variés : c'est ce qui nous rend plus capables de naviguer dans la complexité sociale. Plus plastique, en somme. Et le plastique, parfois, c'est fantastique.
- Cairn : pourquoi c’est une très bonne nouvelle pour l'escalade
À rebours des images de vide et de bravoure qui font généralement office de vitrine pour l’escalade, Cairn met au premier plan ce qui fait réellement grimper. Sorti le 29 janvier, le jeu du studio indépendant français The Game Bakers a rapidement dépassé son statut d’« objet de niche ». Une trajectoire qui dit quelque chose de plus intéressant qu’un simple « bon démarrage » : la grimpe séduit aussi quand on cesse d’en faire un spectacle. © Cairn Le Monde l’a mis à l’agenda dès le lancement, The Guardian lui consacrait une critique le même jour , et Courrier international relayait l’enthousiasme de la presse anglo-saxonne . C'est un raz-de-marée. Une couverture presse généraliste, bien loin des cercles d'initiés du monde de la grimpe. Pourtant, à première vue, Cairn n’a rien d’un produit d’appel pour l’escalade. Le jeu – dont les ventes ont déjà dépassé les 200 000 exemplaires — ne court pas après le plan héroïque, ne cherche pas à convertir le risque en divertissement, ne transforme pas la hauteur en argument. Il fait un pari plus exigeant — et, au fond, plus fidèle : une ascension qui se gagne dans la qualité de l’attention, pas dans l’intensité du spectacle. Le moment de sa sortie rend ce parti pris difficile à manquer. L’escalade vient de traverser une séquence de surchauffe médiatique avec l’ascension d’Alex Honnold sur Taipei 101 , promue comme un rendez-vous mondial sur Netflix. Ce genre d’événement a une vertu : il fait parler. Et un effet secondaire : il simplifie. Il ramène la pratique à une question binaire — possible ou impossible, admirable ou irresponsable. Cairn arrive juste après, non pour arbitrer, mais pour déplacer le centre de gravité. Il ne demande pas : « Est-ce que c’est possible ? ». Il pose : « Qu’est-ce qui tient, et qu’est-ce qui lâche ? » Et, surtout, qu’est-ce qu’on fait du corps entre les deux. Topo mental Dans Cairn , la paroi ne coopère pas. Elle ne vous « met » pas sur la bonne voie, ne souligne rien, ne vous prend pas par la main. Elle est là, opaque, et c’est à vous de fabriquer de la lisibilité : repérer une aspérité qui peut faire office d’arrêt, estimer la distance où planter le prochain piton, anticiper ce que votre corps sera capable de tenir — pas maintenant, mais dans trente secondes, quand l’épaule commencera à brûler. On comprend vite que l’enjeu n’est pas de trouver « la » solution, mais de composer une suite de décisions qui ne se contredisent pas. Un mouvement peut sembler évident et ruiner la suite. Un autre, moins élégant, vous laisse une marge. Le jeu ne récompense pas l’audace, il récompense la lecture. Il ne valorise pas le geste qui impressionne, mais celui qui économise : une main placée un peu plus bas pour garder de la force, un pied plus « moche » mais qui stabilise, une correction discrète plutôt qu’un pari. Les grimpeur·euse·s s’y reconnaissent parce que c’est exactement ce qu’on fait, dehors ou en salle, quand on cesse de grimper « à l’instinct » : on arrête de se demander si c’est « beau », on se demande si ça tient. Le plaisir, ici, ne vient pas de la hauteur, mais de la justesse. De ce moment où une paroi qui paraissait illisible devient, soudain, praticable — pas parce que le jeu a été généreux, mais parce que vous avez compris quelque chose. Et Cairn accroche aussi des joueur·euse·s qui ne grimpent pas. Il ne demande pas une culture de l’escalade. Il propose une situation claire : lire un terrain, prendre une décision, en payer le prix. Jesper Juul, critique et théoricien du jeu vidéo, a décrit ce mécanisme simplement : on accepte la contrainte parce qu’elle donne un sens aux progrès . Ici, le progrès n’est pas un trophée : c’est un regard qui s’affine. À ce stade, le jeu a déjà fait bouger quelque chose d’important pour la pratique. La montagne cesse d’être un décor de vertige. Elle redevient une surface pleine de possibilités, mais avare en garanties. Et l’escalade, une affaire d’attention avant d’être une affaire de bravoure. Tenir un corps Dans Cairn , on comprend vite que l’on ne contrôle pas une grimpeuse : on administre une situation. Les appuis ne sont pas des points d’accroche « validés » par le jeu, ce sont des prises possibles, parfois médiocres, parfois trompeuses, et c’est à vous de décider si elles valent le coup. La différence se joue là : le jeu ne vous demande pas d’exécuter, il vous demande d’arbitrer. Cette logique produit une forme d’erreur très particulière, rare dans le jeu vidéo : l’erreur lente. On ne tombe pas sur un faux pas spectaculaire, mais sur une addition de petites dettes. Une posture tenue une seconde de trop. Une main placée trop haut par orgueil, puis impossible à « rentabiliser ». Un pied « à peu près » qui oblige le reste du corps à compenser. La chute, quand elle arrive, ressemble moins à une punition qu’à un relevé de comptes. Le studio a explicitement cherché ce type de cohérence. Emeric Thoa explique avoir fait travailler l’équipe avec des spécialistes de la montagne , puis tester le jeu avec des grimpeur·euse·s, notamment pour affiner la lecture d’itinéraire et la crédibilité des sensations. On peut discuter de l’étiquette « réaliste ». On discutera plus difficilement de ce que le jeu réussit à transmettre : une économie du mouvement, faite de marges, de compromis. Le son et la fatigue servent alors de tableau de bord. La respiration ne fait pas décor : elle signale. On apprend à reconnaître le moment où ça tient encore, mais où ça ne tiendra plus longtemps — et, surtout, où la décision se déplace. Dans une pratique souvent racontée comme une victoire sur le vide, Cairn s’obstine à rappeler une vérité moins photogénique : grimper, c’est aussi savoir s’économiser, et savoir renoncer. Le spectacle fabrique du débat, pas des pratiquant·e·s Les grandes séquences médiatiques de l’escalade ont une efficacité redoutable : elles donnent une image simple. Un corps, du vide, une conséquence possible. Dans les années 1980, La Vie au bout des doigts a joué ce rôle. Le film a ouvert une porte — mais la pièce dans laquelle il faisait entrer le public était surtout celle du vertige. Ce que beaucoup ont retenu, ce n’est pas la lecture de la paroi, ni la patience du mouvement. C’est une idée brève, et dissuasive : « C’est dangereux ». La beauté, oui. La pratique, moins. Le direct, aujourd’hui, pousse cette logique encore plus loin. La séquence d’Alex Honnold sur Taipei 101 a suscité ce que produit toujours un risque rendu public : friction, fascination, morale instantanée. Le dispositif fabrique un événement, donc un récit, donc un moteur. Et ce moteur, c’est le danger. C’est lui qui se partage, qui s’argumente, qui polarise. Mais il produit aussi un effet de fond : il transforme l’escalade en exception — quelque chose qu’on regarde comme on regarde une prouesse, pas comme on imagine un apprentissage. Cairn ne fait pas comme si le risque n’existait pas. Il refuse simplement d’en faire le sujet. Dans le jeu, la chute n’est pas un climax : elle ressemble à une facture. Elle arrive après une série de petites décisions mal calibrées : une seconde de trop dans une posture, un appui « à peu près », une solution choisie parce qu’on voulait gagner du temps ou économiser un piton. Le vertige n’est plus un raccourci narratif. Il devient un arrière-plan. Ce que le jeu met au premier plan, c’est la compétence qui évite de tomber. Et c’est peut-être ce qui rend son succès intéressant pour la pratique. Cairn ne se diffuse pas parce qu’il exhibe un danger spectaculaire, mais parce qu’il rend l’escalade intelligible : une discipline de lecture, d’économie, de lucidité. Autrement dit : quelque chose qu’on peut admirer, bien sûr — mais aussi, éventuellement, avoir envie d’apprendre.
- "Emprises", l’escalade en sculpture, de Fontainebleau à Bastille par Ivan Le Pays
Bobigny, un jour de grisaille parisienne. Dans un atelier du Wonder, Ivan Le Pays donne forme à des sculptures qui capturent l’essence du mouvement, inspirées par les rochers de Fontainebleau. Grimpeur et artiste, il vit dans une tension créative entre ses deux passions : la grimpe et l’art. « L’idée, c’est d’explorer ce que l’escalade peut devenir quand elle se libère du cadre de la performance », explique-t-il, les mains noircies de poussière de bois brûlé, la matière première de ses œuvres. © Vertige Media Ce mois-ci, c’est au cœur du partenariat Les Prises de la Bastille entre Arc’teryx et Climbing District, qu’Ivan inaugure "Emprises", une exposition singulière. Des volumes sculpturaux qui semblent tout droit sortis de la forêt de Fontainebleau tapissent le mur d’escalade : ils défient les grimpeurs, non par des prises colorées et des chemins tracés, mais par une invitation au mouvement brut. « Il n’y a pas de ‘top’ ici, pas de point d’arrivée. Juste des gestes à trouver, à inventer », dit-il en ajustant un volume noirci par le feu. Son objectif : pousser les visiteurs à repenser leur grimpe, à jouer sur des sculptures qui ne dictent rien, mais incitent à ressentir. Arc'teryx, ou l’aventure commune Depuis quatre ans, Ivan collabore avec Arc'teryx, la marque d’outdoor réputée pour son exigence technique. C’est en Alaska, lors d’un projet où il tatouait en pleine nature, qu’il attire leur attention. Leur collaboration s’approfondit ensuite dans les Alpes, où Ivan mène installations et projets artistiques pour l'Arc'teryx Alpine Academy. « C’était naturel qu’on bosse ensemble, je pense. Ils voient l’art comme une extension de la nature », partage-t-il. Chaque été, il propose à Arc'teryx une idée nouvelle : direction artistique, installation éphémère, exploration des gestes. En 2023, c’est à Chamonix que son nouveau projet prend forme, avec pour vision de créer un pont créatif, inspiré par la danse-escalade des années 80, ce mouvement hybride où l’escalade s’affranchit du rocher. Ivan s’est nourri des écrits de Patrick Berhault, le pionnier qui, fasciné par la danse, réussissait à tisser des liens improbables entre deux mondes apparemment opposés. « Patrick Bérault, il a travaillé à faire un pont entre l’escalade et le monde de la danse en créant… la danse escalade dans les années 80, et j’ai été fasciné… par le pont qu’il réussissait à faire entre deux milieux qui sont antinomiques à la base. » Cette quête a imprégné sa relation avec Arc'teryx : ici, l'art rencontre l'escalade. Pour Ivan, les sculptures exposées à Bastille incarnent cette vision. « Patrick Bérault, il a travaillé à faire un pont entre l’escalade et le monde de la danse en créant… la danse escalade dans les années 80, et j’ai été fasciné… par le pont qu’il réussissait à faire entre deux milieux qui sont antinomiques à la base. » © Vertige Media Une exposition immersive, ouverte à toutes et tous Ce qui rend cette exposition unique, c’est qu’elle est conçue pour être touchée, escaladée. Pas de barrière entre l’œuvre et le visiteur. En collaboration avec Thomas, ouvreur chez Climbing District, Ivan propose une expérience nouvelle : faire évoluer les blocs tout au long de l’événement. Les grimpeuses et grimpeurs pourront découvrir l’art sous un angle inédit, explorant non pas une performance mais un geste, une sensation. « Ces volumes, c’est comme un prolongement des rochers de Fontainebleau. Je veux que les gens se sentent libre de chercher leurs propres mouvements sans contrainte », précise-t-il. Ce processus, selon Ivan, est une réflexion sur la manière dont le corps réagit à l’espace. « Ces sculptures en bois brûlé… j’aimerais que ça recrée la sensation de chercher le mouvement, de ne pas avoir uniquement à suivre une couleur… » © Vertige Media Les volumes, façonnés dans du bois brûlé, viennent d’une technique traditionnelle japonaise, le shou-sugi-ban, qui fixe le bois pour en faire une matière durable et résistante. Ce choix esthétique n’est pas anodin. Le bois brûlé offre une texture organique qui rappelle les surfaces de grès de Fontainebleau. Pour Ivan, cette matière est une passerelle vers la nature : « Ces sculptures en bois brûlé… j’aimerais que ça recrée la sensation de chercher le mouvement, de ne pas avoir uniquement à suivre une couleur… mais d’essayer de comprendre comment ton corps va se positionner sur un volume. » Workshops et dialogue autour du mouvement Dans le cadre de cette exposition, Ivan et Thomas animeront des workshops autour de l’ouverture de voie et du geste. Ivan, avec sa vision artistique, et Thomas, avec sa technique, s’allient pour proposer des ateliers où les participants pourront expérimenter des volumes changeants. « On est en dialogue constant. Lui, il a une rigueur technique ; moi, je vais dans l’expression. Ça se complète bien, et je pense que ça peut ouvrir des perspectives pour les grimpeurs comme pour les artistes. » « Avec l’impulsion de la FSGT, [ils ont fait] un documentaire hyper intéressant sur des architectes et des projets un peu utopiques de faire venir la montagne à des gens qui n’y avaient pas accès. » © Vertige Media Les visiteurs pourront aussi découvrir les réflexions qui ont guidé Ivan, inspirées par le documentaire " Des montagnes dans nos villes " et les utopies des années 80 visant à rapprocher la nature des citadins. Il parle aussi de Jean-Marc Blanche, créateur du Willie Wall, sculpture d’escalade en béton dans la banlieue parisienne « avec l’impulsion de la FSGT, [ils ont fait] un documentaire hyper intéressant sur des architectes et des projets un peu utopiques de faire venir la montagne à des gens qui n’y avaient pas accès. » Le mouvement, une philosophie en soi Ivan Le Pays ne cherche pas à figer l’escalade dans des règles strictes ou des objectifs de performance. Pour lui, l’art de la grimpe est avant tout une exploration corporelle. « J’aime l’idée qu’il n’y a pas une seule solution. Selon la prise, l’orientation, chacun trouvera son propre équilibre . » C’est pourquoi il a refusé d’attribuer des objectifs précis aux sculptures : aucun « top », pas de code couleur, pas de cotation. Depuis le 6 novembre, l’exposition d'Ivan chez Climbing District Bastille , en partenariat avec Arc'teryx, permet au public de découvrir une facette plus libre et artistique de l’escalade. Les sculptures seront sur le mur d'escalade pour une durée limitée, avant d'être déplacées vers un format d'exposition pour le reste du mois. Les visiteurs pourront également explorer des rendus 3D et les illustrations ayant inspiré les structures en bois. Ivan invite ainsi chacun à toucher, grimper et ressentir, pour réfléchir à la liberté du mouvement et au lien entre l’art et la nature. Car au-delà de la performance, l’escalade devient ici une philosophie, une manière de se reconnecter à soi-même et à l’environnement. Toutes les informations et le programme complet à retrouver ici .
- Le bord de la terre : l'expo sur le vertige d'une montagne qui s'en va
À Poush, à quelques mètres seulement du bitume vibrant d’Aubervilliers, se cache une montagne imaginaire et poétique où l’art contemporain vient questionner les mythes du vertical. Alors que l’exposition Le bord de la terre touche à sa fin, il vous reste trois occasions de vivre cette ultime ascension artistique, à commencer par une nocturne festive et musicale ce mercredi 16 juillet. Sortez vos chaussures de randonnée et laissez-vous embarquer dans un récit en six chapitres où photographes, sculpteurs et performeurs vous guideront jusqu’à ce point précis où le sol disparaît, laissant place au vertige. © Simon Jung L’art, tout comme l’alpinisme, est souvent une histoire de limites : limites physiques, géographiques, mais surtout poétiques. À l’instar d’un grimpeur cherchant dans les hauteurs une forme d’absolu, les onze artistes réunis à Poush repoussent ici les frontières de notre imaginaire montagnard. Loin des clichés du sommet à conquérir, l’exposition Le bord de la terre propose de lire la montagne autrement. Chaque œuvre agit comme une prise sur la paroi verticale d’un récit collectif, invitant les visiteurs à avancer par étapes successives, du rêve romantique à la réalité tangible d’une nature en transformation. Un voyage aux confins de la montagne « Je vais en montagne parce que c’est là-haut qu’est arrivé le bord de la terre », écrivait l’auteur italien Erri De Luca. C’est cet esprit du bout du monde que l’exposition collective Le bord de la terre cherche à capturer. Présentée à Poush (Aubervilliers) depuis le 22 mai, cette expédition artistique touche à sa fin avec trois derniers rendez-vous à ne pas manquer cette semaine. Jusqu’au samedi 19 juillet 2025, les visiteurs – grimpeurs, montagnards de cœur ou simples curieux – sont invités à parcourir ce voyage sensible en six chapitres à travers l’imaginaire de la montagne. L’exposition déploie une scénographie ambitieuse occupant l’ensemble du bâtiment Le Rift de Poush, un terrain d’exploration artistique vertical et labyrinthique. Dès l’entrée, Le bord de la terre annonce la couleur : il s’agit d’arpenter la montagne comme on tournerait les pages d’un récit d’aventure. Six chapitres structurent le parcours, autant de tableaux vivants qui explorent la montagne sous différents versants, « du paysage romantique à l’objet d’étude ». On passe d’une vision onirique inspirée des grands peintres romantiques à la rencontre avec le Pic du midi, dans un film d'anticipation où des jeunes qui observent, depuis une nature préservée, autant nos maigres horizons que notre propre finitude. Et il suffit parfois d'un glaçon suspendu à un plan d'eau pour illustrer le caractère définitif d'un monde qui s'en va. Comme celui des glaciers suisses qu'on entoure d'immenses bâches pour les protéger de la fonte et dont le résultat photographiques donn l'impression qu'à défaut de les conserver, on les emporte dans des linceuls. Car Le bord de la terre n'élude pas les enjeux immédiats de nos sociétés. Elle nous place même devant des faits accomplis, et inéluctables, nous forçant à mesurer par l'art et la poésie, combien il est parfois absurde d'observer des montagnes qui se dressent alors que notre avenir se tasse. Bref, le changement climatique est là, partout, tout le temps. Et certaines performances haut-perchées paraissent bien moins folles que l'histoire tragique qu'il se cache derrière les oeuvres. Artistes en cordée : regards croisés sur la montagne Pour donner vie à ce récit collectif, les commissaires Simon Jung, Jeanne de La Masselière et Inès Massonie ont réuni onze artistes dont les œuvres dialoguent avec l’univers montagnard. Chacun en devient conteur et témoin, mêlant réalité et imaginaire. Téo Becher, Simon Boudvin, Julia Borderie & Éloïse Le Gallo, Claude Cattelain, Caroline Corbasson, Max Coulon, Antonin Detemple, Matthieu Gafsou, Julia Gault et Noémie Goudal composent ainsi un panorama d’une grande richesse. Chaque artiste apporte un point de vue singulier sur la montagne : paysages en mutation, verticalité, géologie en mouvement, frontières, perception, corps en effort. © Simon Jung Parmi les œuvres emblématiques, la série Soulèvements de Noémie Goudal réinvente la géologie à travers d'étonnantes illusions visuelles. Les échelles de Simon Boudvin symbolisent le franchissement des frontières naturelles. Claude Cattelain incarne la poésie du geste inutile à travers ses performances physiques. Matthieu Gafsou révèle les contradictions de nos pratiques touristiques, tandis que Julia Gault met en scène la précarité de toute verticalité. Le duo Julia Borderie & Éloïse Le Gallo questionne quant à lui la montagne comme espace vécu, traversé de récits et d’expériences humaines. Nocturne et dernières invitations Si cette aventure artistique touche à son terme, elle n’a pas dit son dernier mot. Mercredi 16 juillet, une nocturne spéciale est organisée à Poush pour célébrer la montagne jusqu’au bout de la nuit. Dès 17h, les commissaires proposeront une visite guidée gratuite pour partager les coulisses du projet. La soirée se prolongera en musique – de quoi faire vibrer le Rift aux sons inspirés par les sommets. Pour celles et ceux qui ne pourraient monter à bord de la nocturne, deux dernières sessions de rattrapage sont prévues : vendredi 18 et samedi 19 juillet (jour de clôture), aux horaires habituels d’ouverture de Poush (15h-19h). L’entrée est libre et gratuite. Avant que le sol ne se dérobe tout à fait – et que l’exposition ne ferme ses portes – venez vivre in situ cette dernière ascension imaginaire. Derniers jours pour découvrir "Le bord de la terre" à Poush , 153 avenue Jean-Jaurès, Aubervilliers (M° Quatre-Chemins). Ouvert vendredi 18 et samedi 19 juillet 2025, 15h-19h. Nocturne exceptionnelle le mercredi 16 juillet à partir de 17h (visite guidée suivie d’une soirée musicale). Entrée libre.
- Eutrop : un bon son brut pour les grimpeurs
À 24 ans, Eutrop mène déjà plusieurs vies. Après des études d’ingénieur, il s’apprête à se lancer dans la vie active quelque part en Suisse auprès d'athlètes skieurs. Mais c’est à la scène que le Franco-Canadien commence à faire tourner son blaze dans le milieu de l’escalade. Alors qu’il vient de sortir un album avec son pote Clov, rencontre avec un DJ qui a sans doute le mieux compris comment amplifier le mouvement des grimpeur·ses sur le rocher. Eutrop en plein mix au Poush, à Aubervilliers, juillet 2025 © Vertige Media Vertige Media : Comment t'as découvert l'escalade ? Eutrop : J'ai découvert l'escalade il y a 6 ans, de manière plutôt sérieuse. C’est devenu mon sport n°1 et je m’y consacre trois à quatre fois par semaine. J’ai commencé à regarder des compèt’ et tout. Je pense que c’est parce que le nouveau style de grimpe m’a pas mal intéressé. J’adore les jetés, attraper des prises lointaines et difficiles. Quand j’étais plus petit, je grimpais toujours aux arbres. Parfois, je m’amusais à escalader la façade des écoles, mais bon, ça, j’en parle pas trop. Et puis, comme gamin j’étais tout le temps dehors, j’ai très vite commencé à grimper en extérieur. Quel kif. Ça me correspond bien. J’aime beaucoup les sports intenses où je peux me mettre dans des situations un peu dangereuses. Vertige Media : Tu aimes donc le vertige que représente l'escalade, dans le sens où c’est une activité qui peut flirter avec le danger ? Eutrop : Exactement. J'aime bien les trucs qui sont suffisamment intenses pour que je ressente des choses. Je fais aussi pas mal de parachutisme. Vertige Media : Et tu grimpes où, en général ? Eutrop : J’ai pas mal bougé en six ans. J’ai commencé en salles à Lyon et à Milan puis quand je me suis installé dans le Valais, en Suisse, je ne suis allé grimper que dans des blocs naturels. Là-bas, il y a des forêts qui ne sont pas trop fréquentées. Il y a 1000 ans, des chutes de pierre ont créé cet environnement incroyable où l’on se balade entre des gros blocs de cailloux sur lesquels on essaie de monter. Vertige Media : Tu arriverais à verbaliser la sensation de bien-être que te procure la grimpe ? Eutrop : Je ressens beaucoup de calme. Je pense que c’est lié à l’effort intense qu’on met dans la réalisation d’une voie. On le sent vraiment dans chaque mouvement. Qu’on soit parvenu en haut ou pas. C’est limite plus satisfaisant quand je n’y arrive pas d’ailleurs. Je me dis : « Tiens, ça je vais pouvoir le travailler, en faire un projet ». Tu rentres en concentration extrême. J’ai connu des moments un peu tristes dans ma vie. Et à chaque fois, l’escalade était vraiment le truc qui me faisait penser à autre chose. « Je voulais vraiment mélanger quelque chose d'un peu dur, qui tape fort, comme le caillou. Et en même temps, je voulais intégrer des petites notes planantes qui représenteraient davantage le mouvement que font les grimpeurs » Vertige Media : Tu as assez vite travaillé avec des marques comme Arc’teryx ou Karma8a en produisant la musique de leurs films. Quel genre de vibe retrouves-tu chez eux ? Eutrop : Je trouve qu’ils sont très détendus. Ils préfèrent vraiment travailler des relations personnelles plutôt que de s’échiner à aller chercher les gens cool ou d’autres qui pèsent. Ça donne une ambiance de travail hyper chill , où on bosse beaucoup entre potes. On s’amuse. C’est d’ailleurs un peu la vision de l’escalade que défend Karma8a et que je partage. On va grimper pour kiffer, pas pour faire du 8a. Même si j’aimerais beaucoup faire un 8a un jour ! On y va pour traîner entre potes, faire nos trucs, se donner des challenges bien à nous, que ce soit facile ou difficile. Vertige Media : En produisant la musique de plusieurs vidéos d'escalade, tu as dit que tu avais trouvé le type de son qui correspondait bien au flow du mouvement des grimpeurs pro. Est-ce que tu saurais définir ce type de son ? Eutrop : Oui, du moins à ma manière. En parlant à pas mal de grimpeurs pro, j’ai réalisé qu’ils étaient tous hyper calmes. C'est des gens qui aiment bien faire des mouvements lents. Il y a une sorte d'histoire planante dans tout ce qu'ils font. Tout en sachant qu'ils grimpent sur des cailloux durs. Je voulais donc vraiment mélanger cet esprit dans ma musique en produisant quelque chose d'un peu dur, qui tape fort, comme le caillou. Et en même temps, je voulais intégrer des claviers dans le fond, des petites notes planantes qui représenteraient davantage le mouvement que font les grimpeurs sur ces cailloux. Vertige Media : Et tout cela qualifie bien ta musique ? Eutrop : Alors, j’ai commencé par faire beaucoup de house. Des morceaux assez simples et répétitifs. Mais quand René ( Grincourt, co-fondateur de Karma8a, ndlr ) m’a demandé de produire du son pour des vidéos de grimpe , j’y ai vu un défi hyper intéressant et je me suis créé une sorte de deuxième identité. Je mélange désormais plein d’univers : de la techno, au hip-hop en passant par la house. © Vertige Media Vertige Media : Quel lien fais-tu entre la montagne et ta musique ? Eutrop : Je marche énormément en montagne, pour faire des sommets. Et je trouve que tu passes d’un processus long et un peu chiant parfois pour y arriver au kif instantané d’arriver en haut, d’avoir une vue etc. Tu as souffert mais ton plaisir décuplé te fait apprécier la montée a posteriori . Je dirais que c’est un peu la même chose avec ma musique où je commence généralement avec un seul élément répétitif. C’est juste un kick ou un clap . Puis on va monter crescendo jusqu’au pic, qui serait le drop dans la musique. Ensuite, c’est une redescente d’adrénaline. On rentre chez nous, quoi. Vertige Media : Qu’est-ce que la montagne convoque en termes d’inspiration chez toi ? Eutrop : J’ai grandi à Toronto, au Canada. Donc une très grosse ville. Mais une très grosse ville entourée de montagnes. J’ai donc vécu un peu entre les deux. On faisait beaucoup de sorties en nature avec mon père, du canoë tout ça. C’est la même chose entre le caillou et le mouvement. J’associe la ville à un côté un peu brut, un peu dur. Alors que pour moi, la montagne possède plutôt ce caractère planant, même si elle peut être un peu violente aussi, parfois. Écouter : Ananas Service d’Eutrop et Clov (2025)
- Chaos d’Hugo Perez : éloge de la chute
Photographe autodidacte, grimpeur urbain pur jus et avocat en reconversion chronique, Hugo Perez s’amuse à sublimer les échecs de la grimpe dans son projet "Chaos". Un carnet photo intime où ça saigne, ça tombe, et où la poésie s’invite joyeusement dans le désordre. © Hugo Perez Si l’escalade est habituellement célébrée comme une danse aérienne entre deux prises, Hugo Perez préfère clairement la variante casse-gueule : celle où l’on hésite, glisse, râle, et finit les doigts en vrac avec l’ego en miettes. Avec Chaos , son dernier projet photographique, ce Parisien de 29 ans met le doigt sur ce que la grimpe a de plus touchant : sa capacité à nous montrer sous notre jour le plus vulnérable. Et, franchement, c’est beau à voir. Le beau désordre de l’échec Quinze ans à se frotter au plastique des salles parisiennes, ça vous forge un œil aussi acéré qu’une réglette bleausarde. Hugo fait partie de cette génération pionnière d’urbains accros aux salles : « J’allais grimper quasiment tous les jours vers Antrebloc », nous confie-t-il, avec l’aisance tranquille de celui qui a poncé la résine avant que ça devienne cool. Mais très vite, comme beaucoup de ses semblables, le voilà attiré par la forêt sacrée : Fontainebleau, ce temple où l’on apprend autant à tomber brutalement qu’à grimper avec style. Sans diplôme fédéral ni stage encadré, Hugo revendique cette dualité avec décontraction. « Moi, je n'en ai pas fait mon métier, je n'ai pas forcément cherché à le faire », avoue-t-il, préférant manier le flash plutôt que les mousquetons. Tout part d’un cours public de photo proposé par la mairie de Paris. L’exercice ? Concevoir un livre photo. Hugo ne réfléchit pas longtemps : ce sera la grimpe, mais version rebelle. « J'en avais marre des clichés trop léchés de Fontainebleau. On peut avoir l'impression de tourner en rond parfois », reconnaît-il sans détour. « Il s’agissait de casser les lignes, créer de nouvelles lignes, surtout celles de la chute » © Hugo Perez Plutôt que de saisir les mouvements parfaits et les blocs bien polis, il braque son flash sur ce qu’on cache d’ordordinaire : les échecs répétés, les doigts en sang, les sourires crispés après la dixième chute. « En général, on montre la photo finale, le beau mouvement bien réalisé. Mais l'échec, ça, on ne va pas forcément le montrer », explique-t-il. Et pourtant, « ce sont quand même des bons moments », insiste-t-il. Il fallait quelqu’un pour le dire. L’art du flou : quand le photographe perd pied Avec un usage décomplexé du flou et du flash, Hugo ne cherche pas à troubler le spectateur : il le déstabilise franchement. Là où les clichés classiques magnifient des corps gracieux suspendus dans l’éther, Chaos s’amuse à tracer d’autres lignes : celles de la chute, celles de la glissade incontrôlée, bref, celles de la lose assumée. C’est la lutte absurde, la quête obstinée du grimpeur face à un caillou qui refuse obstinément de se laisser conquérir « Il s’agissait de casser les lignes, créer de nouvelles lignes, surtout celles de la chute », annonce-t-il. Une démarche esthétique que n’aurait pas renié Chad Moore , ce photographe américain fasciné par le flou, le grain brut, et la poésie crue du réel. Hugo Perez offre ainsi une chorégraphie jubilatoire où les corps hésitent, vacillent, et chutent sans honte. Une ode à la gravité au sens propre comme au figuré. Une poésie géologique et existentielle Derrière le nom Chaos , Hugo ne cache pas une simple provocation esthétique : il nous offre aussi une jolie leçon de géologie. Car Chaos , à l’origine, décrit « un entassement naturel et désordonné de rochers », très fréquent dans les gorges d’Apremont, à Fontainebleau. Une belle image du joyeux bordel qu’est parfois la pratique du bloc. Mais Hugo, joueur jusqu’au bout, ne s’arrête pas là. Son chaos devient métaphorique, existentiel même : c’est la lutte absurde, la quête obstinée du grimpeur face à un caillou qui refuse obstinément de se laisser conquérir. Et voilà comment, en un clic de flash, une simple chute devient presque philosophique. Vers une suite au chaos : falaise et féminité Si Chaos est déjà une belle aventure, Hugo en veut plus. Il admet volontiers les limites de son travail actuel – « Il n’y a pas de femmes, par exemple » – et rêve d’élargir son terrain de jeu vers les falaises, armé d’une corde offerte par ses amis spécialement pour lui permettre de passer des heures suspendu à photographier. © Hugo Perez Son objectif ultime ? Transformer Chaos en un livre plus ambitieux, ouvert à toutes les diversités, capable de parler à un public plus large. En attendant, il espère exposer ses clichés dans les salles parisiennes, histoire d’insuffler un peu de poésie à ces temples modernes où, trop souvent, seule la réussite est mise à l’honneur. Avec Chaos , Hugo Perez ne nous montre pas simplement l’envers du décor : il célèbre cet envers avec un panache jubilatoire. En assumant pleinement l’imperfection, il rappelle que la grimpe, comme la vie, est souvent une histoire d’échecs splendides et de réussites modestes. Bref, avec Hugo, le chaos devient carrément désirable. On finirait presque par avoir envie de tomber plus souvent. Pour consulter en ligne Chaos , c'est juste ici .
- Archiver le relief : un danseur vertical face à l’effondrement
Quand les Alpes s’effondrent, certains bétonnent. D’autres prennent acte et gravent les gestes des grimpeuses et grimpeurs en archive poétique. À mi-chemin entre témoignage sensible et manifeste discret contre l’oubli, la démarche d’Aster Verrier redonne corps à un patrimoine en mutation accélérée. © Aster Verrier Au commencement était le mouvement. Celui du rocher qui se fissure, du glacier qui fond, du sommet qui s’efface. Face à ces bouleversements du paysage alpin, que peut faire un grimpeur, sinon tenter de préserver quelque chose du relief condamné ? L’artiste et grimpeur Aster Verrier répond à cette question par une pirouette aussi conceptuelle que poétique : il archive les gestes éphémères des grimpeurs, chorégraphies invisibles d’une pratique menacée par la disparition de ses supports naturels. Dans ce projet au croisement de la grimpe, de l’art contemporain et de l’anthropologie gestuelle, Aster ne célèbre pas la performance brute, cette course effrénée à la croix et aux cotations extrêmes. Il préfère le discret, l’imperceptible, la beauté intime d’un mouvement qui échappe à la tyrannie du spectaculaire. Rencontre avec celui qui a fait de l’archive un geste engagé, et de l’escalade une danse contemplative. De l’art délicat de grimper autrement À Saint-Gervais-les-Bains, petit théâtre bourgeois des Alpes, il fallait bien une forme d’art subtilement provocatrice pour questionner les certitudes locales sur ce qu’est véritablement l’escalade. Dans cette vallée où la performance alpine est souvent ramenée à une sorte de trophée social, Aster Verrier installe un projet en forme de contrepoint : ici, pas de héros en doudoune Arc’teryx, mais des silhouettes anonymes, dépouillées jusqu’à l’essence du mouvement. « La disparition des reliefs mythiques comme le pilier des Drus n’est pas un fantasme futuriste, elle se déroule sous nos yeux » « J’ai voulu sortir des clichés de l’escalade-performance pour revenir à ce qu’elle a d’universel et d’intime : le geste », nous explique-t-il. Pour ce faire, il est allé au contact des grimpeuses et grimpeurs locaux, des pros aux anonymes, qu’il a suivis et filmés avec une GoPro sur le casque. L’objectif ? Constituer une chorégraphie minutieuse des itinéraires, non pour figer une difficulté, mais pour capter une émotion. « Certains mouvements n’ont rien de spectaculaire, admet-il volontiers , mais leur valeur se révèle dans ce qu’ils évoquent pour les grimpeurs eux-mêmes. » © Aster Verrier Cette approche anthropologique du mouvement, délicate et profondément intellectuelle, tranche avec la culture dominante du spectacle sportif. Il ne s’agit plus de savoir qui grimpe le plus haut, mais comment un corps dialogue intimement avec le rocher. De la compétition à la contemplation : une trajectoire radicale Le parcours d’Aster Verrier n’est pas anodin. Ancien compétiteur, formé à l’école sévère du haut niveau, il en garde un goût ambivalent pour l’escalade sportive, mais finit par lui préférer l’art, « parce que grimper tous les jours à 15h était incompatible avec les horaires des cours ». Un choix assumé, confirmé par son exil aux Pays-Bas, où l’absence quasi totale de relief aiguise paradoxalement son regard sur la verticalité. « Ce que j’archive, c’est une émotion qui n’a rien à voir avec la difficulté brute, mais avec le sens profond qu’un mouvement peut revêtir pour celui qui l’effectue » C’est là-bas, loin des parois alpines, qu’il imagine d’abord une dystopie où tout relief aurait disparu sous les effets du dérèglement climatique. Le projet est d’abord fictionnel avant de devenir très concret à son retour dans les Alpes, lorsqu’il réalise que cette dystopie est en train de devenir réalité : « La disparition des reliefs mythiques comme le pilier des Drus n’est pas un fantasme futuriste, elle se déroule sous nos yeux ». Sa réponse sera donc esthétique autant que politique : constituer une mémoire gestuelle de ce patrimoine éphémère. L’archive devient ainsi une réponse subtile mais absolue au problème posé par l’effacement inexorable du paysage. Une archive sensible pour un patrimoine invisible Mais comment conserver la mémoire d’une voie quand son support est voué à disparaître ? Pour Aster Verrier, la réponse ne réside ni dans les images convenues du rock trip , ni dans la sacralisation des exploits athlétiques. « Ce que j’archive, c’est une émotion qui n’a rien à voir avec la difficulté brute, mais avec le sens profond qu’un mouvement peut revêtir pour celui qui l’effectue. » « J'espère que mon projet convoque un imaginaire contemplatif, pas forcément celui du rush à la montagne, d'aller faire des croix, mais plutôt d'en profiter » De fait, sa sélection des voies se révèle volontairement éclectique : une grimpeuse sélectionne ainsi un itinéraire moyen sur le papier, mais précieux pour elle parce qu’il lui rappelle ses heures de spéléologue. Archiver ces gestes-là, c’est préserver une mémoire intime qui échappe totalement aux médias dominants de la grimpe. En ce sens, Aster Verrier propose un contre-récit de l’escalade contemporaine, où l’intime supplante l’égo et où la mémoire sensible prime sur la performance quantifiable. Une démarche politique sans slogan La force de l’approche d’Aster Verrier tient aussi à sa discrétion : aucune posture militante explicite, mais un manifeste implicite, perceptible dans chaque choix artistique. « Mon projet, c'est une proposition d'archivage qui est questionnable, qui omet pas mal de choses. Ça ne parle pas forcément des discussions autour du climat, autour de la manière de pratiquer l'escalade. J'espère que mon projet convoque plutôt un imaginaire contemplatif, pas forcément celui du rush à la montagne, d'aller faire des croix, mais plutôt d'en profiter. » Aster Verrier rappelle que si le relief disparaît, la mémoire gestuelle, elle, peut continuer à vivre. Dans ce contexte, l’exposition présentée à Saint-Gervais jusqu’au 21 septembre prend un sens particulier. Les visiteurs non-initiés découvrent une grimpe débarrassée de ses codes sportifs, tandis que les grimpeuses et grimpeurs aguerris interrogent leurs propres pratiques. « Le plus étonnant, c’est la réception très positive de la communauté grimpe, qui pourtant sait bien ce que mes archives laissent de côté », souligne l'artiste. © Aster Verrier C’est précisément ce que Aster recherchait : ouvrir un espace de dialogue subtil mais fécond, loin des performances spectaculaires, pour penser collectivement la mémoire du paysage et la place du geste humain dans cette transformation radicale. Un patrimoine vivant malgré l’effondrement En archivant les gestes des grimpeurs, Aster Verrier ne prétend évidemment pas sauver les montagnes de leur effondrement annoncé. Mais il rappelle que si le relief disparaît, la mémoire gestuelle, elle, peut continuer à vivre. Son projet, riche de sens et chargé d’une émotion contenue, invite ainsi à dépasser la simple nostalgie d’un paysage en voie de disparition pour envisager l’avenir avec une sensibilité nouvelle. Une danse verticale, fragile et précieuse, qui témoigne que même dans l’effondrement, quelque chose de fondamental demeure : le mouvement, cette poésie silencieuse des corps accrochés au vide. L’exposition Archiver le relief d’Aster Verrier est à découvrir au musée de Saint-Gervais-les-Bains jusqu’au 21 septembre 2025. Plus d’infos sur le site du musée de Saint-Gervais .
- Pourquoi il faut (re)lire « L’Escalade libre en France »
Vingt ans après sa parution, L'Escalade libre en France d'Olivier Aubel reste d'une actualité saisissante. Ce livre universitaire austère cache en réalité une analyse jouissive et visionnaire de l'escalade française. Entre prophétie sportive et contradictions d'une communauté rebelle devenue mainstream, Aubel avait tout prévu. © Pierre-Gaël Pasquiou / Vertige Media L’Escalade libre en France : Sociologie d’une prophétie sportive d’Olivier Aubel a tout du livre universitaire typique : une couverture austère, un titre à rallonge, une maison d’édition qui sent bon l'amphi de fac (L'Harmattan, oui monsieur). Publié en 2005, ce pavé sociologique n'a pas forcément eu sa place entre les topos et les récits de grimpe. Dommage, parce que derrière ce vernis académique se cache un bouquin jouissif, truffé d'idées lumineuses sur l’histoire (très mouvementée) de l’escalade libre française. Vingt ans plus tard, on peut clairement dire que ce livre avait deux longueurs d'avance sur son temps. Il était une fois, une rupture La thèse d’Olivier Aubel, qui s’appuie sur les grands classiques de la sociologie – Max Weber, Pierre Bourdieu et Erving Goffman – raconte comment, à la fin des années 60, une poignée de grimpeurs français claque violemment la porte au nez de l’alpinisme traditionnel. Bye bye les sommets héroïques, bonjour les falaises-écoles, les blocs à Bleau, et les solos dans le Verdon. L’auteur n’hésite pas à qualifier cette rupture de « prophétie sportive » : oui, ces types savaient exactement ce qu’ils faisaient en se lançant dans cette aventure radicale. Ils inventaient un sport, une pratique entièrement nouvelle, affranchie des codes poussiéreux de la montagne d’alors. Aubel décrit avec jubilation les contorsions intellectuelles de grimpeurs qui veulent tout à la fois refuser l’argent sale du sponsoring et goûter aux joies du matériel gratos À travers des chapitres méthodiquement construits, Olivier Aubel démonte habilement l’idée reçue d’une escalade libre née simplement d’un élan romantique et désintéressé. Oui, les pionniers du libre rêvaient de liberté, d’autonomie et d’anti-système, mais Aubel met aussi à jour leurs ambitions secrètes : devenir les patrons de leur propre terrain de jeu. Créer une discipline, c’est aussi créer ses propres héros, ses propres règles, et (subtilement) tirer quelques bénéfices économiques et symboliques au passage. Une réalité délicieusement ambivalente qui, vingt ans plus tard, résonne étrangement avec notre époque de salles ultra-commerciales et d’influenceurs Instagram. Grimpeurs : libres mais pas trop ? C’est là que le bouquin devient particulièrement croustillant. En analysant finement les contradictions du milieu, Olivier Aubel montre comment, dès les années 80, l’escalade libre tombe dans son propre piège. Censée être un sport rebelle et anti-institutionnel, l’escalade libre se retrouve confrontée à la double pression du marché et de l’institutionnalisation. On assiste, médusés et amusés, à la naissance des compétitions (forcément « contestées »), aux premières salles privées , aux débats éthiques infiniment sérieux autour du « bon style » ou de l’usage de la magnésie . Aubel décrit avec jubilation les contorsions intellectuelles de grimpeurs qui veulent tout à la fois refuser l’argent sale du sponsoring et goûter aux joies du matériel gratos. Mention spéciale à ses passages sur Patrick Edlinger et Alain Robert . Loin des clichés médiatiques, Olivier Aubel rappelle que ces icônes hyper médiatisées ont certes popularisé l’escalade mais ont aussi éclipsé toute une communauté diverse et complexe. Le mythe du grimpeur solitaire et héroïque masquant l'incroyable foisonnement de pratiques bien plus collectives et nuancées. À travers ce livre, on comprend mieux pourquoi les grimpeurs cultivent souvent un esprit rebelle tout en cherchant constamment à être reconnus Mais la force réelle du livre, c’est peut-être son regard tendre, ironique et parfois mordant sur la tribu des grimpeurs elle-même. Des hippies bronzés du Verdon aux Bleausards bougons, des adeptes du solo aux compétiteurs fluo, Olivier Aubel dévoile une communauté grimpante en pleine crise d’identité, oscillant constamment entre revendication d’une pureté originelle et désir d’intégration dans la société de consommation. À travers ce livre, on comprend mieux pourquoi les grimpeurs cultivent souvent un esprit rebelle tout en cherchant constamment à être reconnus. Si tu fais partie de celles et ceux qui parlent du niveau de cotation comme on évoquerait un diplôme universitaire (« T'as quoi toi ? Ah seulement 7b ? »), ce livre t’explique précisément comment et pourquoi on en est arrivé là. Les cotations ne mesurent pas seulement la difficulté : elles hiérarchisent socialement les grimpeurs entre eux, avec tout ce que ça implique d’ego, de tensions et de reconnaissance. Un incontournable à (re)découvrir En refermant l’ouvrage, la question est inévitable : pourquoi un grimpeur de 2025 s’intéresserait-il à un livre paru en 2005 ? Tout simplement parce qu’Olivier Aubel avait compris avant tout le monde les enjeux sociaux, économiques et institutionnels auxquels l’escalade libre allait se heurter. Aujourd’hui, alors que l’escalade est olympique , que les salles sont partout, que les marques dictent presque notre manière de grimper, on se dit que ce livre est plus actuel que jamais. Les débats autour du sponsoring, de la fédération, des JO, ne sont qu’un remake grandeur nature des conflits analysés par Aubel vingt ans auparavant. Autant dire que sa lecture est devenue essentielle pour comprendre où on met les pieds aujourd’hui. On ne va pas se mentir : ce livre ne se lit pas en diagonale sur un crash-pad entre deux essais. Olivier Aubel ne fait aucune concession : c’est dense, intellectuellement exigeant, parfois ardu. Mais c’est précisément cette rigueur qui rend l'ouvrage incontournable. C’est la preuve que la grimpe mérite qu’on s’y intéresse sérieusement, qu’elle n’est pas juste un loisir sympathique ou une discipline fun pour remplir les salles privées. Alors oui, si tu veux comprendre pourquoi tu grimpes tel que tu grimpes aujourd’hui, mets tes chaussons au repos et prends le temps de lire ou relire ce bouquin. Parce que savoir d’où l’on vient, c’est encore la meilleure façon de ne pas devenir complètement aveugle sur là où on va.
- Le FOMO vertical : sociologie d’une anxiété sociale en salle d’escalade
Longtemps, grimper c’était affronter le vertige. Aujourd’hui, c’est plutôt une peur du plein qui saisit les grimpeurs et grimpeuses à Paris : trop de salles, trop de blocs, trop d’événements. Décryptage malicieux et joueur d’une anxiété urbaine devenue étrangement verticale. « Tu as vu les nouvelles ouvertures à Nation ? », « T’étais à la soirée Climbing District hier soir ? », « Pourquoi t’as raté ça ? ». Ces questions, anodines en apparence, sont devenues de véritables piqûres d’angoisse dans le quotidien du grimpeur ou de la grimpeuse parisienne. Si autrefois le vertige du grimpeur était celui du vide, aujourd’hui sa hantise semble plutôt celle d’être précisément ailleurs, là où ça ne grimpe pas. Soyons francs : nous aussi, nous ressentons parfois cette anxiété qui pousse à vérifier Instagram juste « au cas où ». Ce vertige urbain porte un nom précis : le FOMO ( Fear of Missing Out ), cette peur étrange de manquer quelque chose tout en ignorant précisément quoi. Le FOMO, fruit de l’accélération sociale Cette anxiété sociale contemporaine a été finement décortiquée par le sociologue allemand Hartmut Rosa dans son ouvrage désormais incontournable, Accélération : une critique sociale du temps (2010) . Rosa y décrit comment la modernité est caractérisée par une triple accélération : celle du rythme de vie, celle des transformations sociales, et enfin celle des expériences disponibles pour chacun·e. Plus le monde s'accélère, plus nous disposons d'opportunités nouvelles, mais paradoxalement, plus nous ressentons l’angoisse profonde de passer à côté d’une vie qui semble toujours plus riche ailleurs. Cette frénésie temporelle crée un étrange vertige, un sentiment de manque permanent que Rosa formulait ainsi, au Monde , en 2016 : « Plus on économise le temps, plus on a la sensation d’en manquer ». En somme, la modernité accélérée nous place face à un piège subtil : chaque instant gagné augmente notre peur d’en gaspiller un autre, de perdre ce que nous n’avons même pas encore vécu. Appliquée à l’escalade urbaine parisienne, cette réflexion sociologique est limpide : la prolifération exponentielle des salles, la fréquence effrénée des nouvelles ouvertures, et l’intensification des événements ponctuels transforment l’expérience sportive en un tourbillon anxiogène où il devient vital de grimper partout, tout le temps. Le simple fait de grimper pour soi devient presque insuffisant. Il faudrait désormais saisir chaque bloc, chaque événement, chaque ouverture, pour ne pas disparaître socialement ou être marginalisé·e. « Lorsqu’un individu paraît devant autrui, il projette volontairement ou involontairement une définition de la situation dont une conception de lui-même constitue un élément essentiel » Ainsi, le FOMO vertical devient l’expression urbaine et sportive d’un phénomène beaucoup plus large identifié par Rosa : celui d’une société où la saturation d'expériences possibles se paie par une anxiété latente, celle de manquer irrémédiablement quelque chose d’indéfinissable, et de toujours grimper en sachant secrètement qu’on ne grimpe jamais assez. La salle d’escalade comme scène sociale Pourquoi ressent-on si intensément cette pression sociale ? Parce que grimper à Paris ne consiste plus seulement à résoudre des mouvements techniques ou à accumuler des croix dans son carnet d’ascensions. Aujourd’hui, c’est aussi (et peut-être surtout) interpréter un rôle social précis devant les autres grimpeurs et grimpeuses. La salle devient une scène où l’on soigne chaque geste, chaque expression, chaque réussite, afin de projeter une image cohérente et flatteuse de soi-même. Cette subtile mise en scène du quotidien a été parfaitement analysée dès 1959 par le sociologue canadien Erving Goffman dans son ouvrage culte La Mise en scène de la vie quotidienne . Goffman y explique que nos interactions ordinaires sont semblables à une pièce de théâtre permanente, où chacun·e doit maintenir une façade sociale cohérente. Il résume ainsi cette dramaturgie subtile : « Lorsqu’un individu paraît devant autrui, il projette volontairement ou involontairement une définition de la situation dont une conception de lui-même constitue un élément essentiel ». Autrement dit, chacun·e cherche à contrôler subtilement l’impression laissée aux autres afin de préserver son statut et son appartenance au groupe. Sur les tapis des salles parisiennes, cette « impression » se traduit très concrètement. Chaque grimpeur ou grimpeuse doit être perçu·e non seulement comme sportif·ve et performant·e, mais aussi comme un·e membre à part entière d’une communauté qui valorise autant la performance technique que l’engagement social et symbolique. Chaque séance devient une petite représentation publique, où réussir un bloc ne suffit plus : encore faut-il que cette réussite soit visible, partagée et reconnue par les autres. « Sur Internet, pour exister, il faut apparaître. L’identité numérique n’est pas seulement une extériorisation du soi, elle en devient la condition même d’existence sociale » Ainsi, la pire chute n’est plus vraiment celle que l’on fait sur le tapis, mais celle, plus subtile et cruelle, de l’oubli social. Le vertige moderne, c’est alors de devenir invisible sur une scène où, paradoxalement, tout le monde grimpe pour être vu·e. L’injonction numérique à l’apparence Le phénomène prend une autre dimension quand on comprend que les grimpeurs et grimpeuses n’en sont pas les seuls acteurs. En réalité, ils et elles participent – volontairement ou non – à une logique subtilement orchestrée par les salles elles-mêmes. Celles-ci sont de plus en plus nombreuses à mettre régulièrement à disposition des pieds pour smartphones , à aménager des zones explicitement pensées pour faciliter les prises de vues, et à concevoir des murs reconnaissables en un clin d'œil sur les photos et vidéos postées en ligne. Évidemment, elles s’empressent ensuite de « liker », partager ou commenter ces contenus publiés par leurs client·es, dans une stratégie marketing assumée, où la visibilité individuelle nourrit directement la communication collective. Pour saisir les racines sociologiques de cette logique numérique, on peut s’appuyer sur les travaux de Dominique Cardon, sociologue français spécialiste des identités numériques. Dans La démocratie Internet (2010) , Cardon analyse avec précision comment les réseaux sociaux transforment notre rapport à la reconnaissance sociale : « Sur Internet, pour exister, il faut apparaître. L’identité numérique n’est pas seulement une extériorisation du soi, elle en devient la condition même d’existence sociale ». Transposée à l’univers vertical parisien, cette injonction numérique signifie simplement qu’une séance d’escalade non filmée, non publiée, non partagée, semble désormais perdre en intensité sociale. Chaque grimpeur ou grimpeuse doit non seulement prouver qu’il ou elle grimpe, mais aussi que cette grimpe est vue, validée, reconnue par les autres. « Face aux impératifs de vitesse, de rendement, d’efficacité, le corps devient l’espace d’une résistance subtile. Il permet de retrouver un ancrage intime dans une temporalité différente, une lenteur réparatrice contre l’accélération sociale permanente » Dès lors, la performance sportive devient inextricablement liée à la performance numérique : la satisfaction d’avoir résolu un bloc n’est complète que lorsqu’elle s’affiche sur l’écran des autres. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si certaines startups commencent à se positionner clairement sur ce créneau, avec l’ambition affichée de devenir le « Strava » de l’escalade indoor , en proposant des applications dédiées qui mêlent performance sportive, tracking numérique et validation communautaire. Le corps comme résistance douce à l’hypermodernité Mais tout n’est pas perdu dans ce ballet social accéléré, où chacun·e semble contraint·e à une performance permanente, verticale autant que numérique. Face à cette pression incessante, le sociologue français David Le Breton, spécialiste reconnu de l’anthropologie du corps, propose une réflexion profondément éclairante sur le corps comme espace privilégié de résistance à la modernité. Dans son ouvrage Anthropologie du corps et modernité (2005) , Le Breton montre précisément comment le corps peut devenir un refuge essentiel face aux injonctions sociales d’accélération, de visibilité et de performance constante. Selon lui, la réappropriation du corps permet aux individus de ralentir consciemment le rythme effréné imposé par la modernité, retrouvant ainsi une temporalité intérieure plus lente, plus sereine, plus authentique. Il écrit ainsi : « Face aux impératifs de vitesse, de rendement, d’efficacité, le corps devient l’espace d’une résistance subtile. Il permet de retrouver un ancrage intime dans une temporalité différente, une lenteur réparatrice contre l’accélération sociale permanente ». Pour les grimpeurs et grimpeuses, cette perspective offre une piste très concrète : choisir volontairement une pratique plus lente, moins anxieuse, libérée de l’obsession constante d’être partout à la fois. En acceptant délibérément de manquer certains événements, certaines ouvertures, certaines opportunités, ils et elles affirment une liberté précieuse : celle de grimper d’abord pour soi, en résistant joyeusement à la frénésie numérique et sociale. La grimpe peut ainsi redevenir une expérience profondément corporelle et personnelle, une forme subtile et apaisée de résistance face à l’injonction moderne à être constamment connecté·e, visible et performant·e. En somme, une escalade consciente, plus calme et pourtant paradoxalement plus intense, qui permet de retrouver la pleine saveur d’un mouvement réalisé pour soi, loin des regards et des écrans. Vers une escalade consciente ? Finalement, analyser le phénomène du FOMO en salle d’escalade à travers les regards croisés de Rosa, Goffman, Cardon et Le Breton n’a rien d’un jugement facile ou condescendant. Au contraire, cela permet simplement de mieux comprendre ce que signifie grimper aujourd’hui dans une métropole saturée d’opportunités. Si cette anxiété sociale est profondément humaine et contemporaine, elle n’est ni ridicule ni méprisable. Elle invite simplement à réfléchir plus consciemment à nos choix de pratique, à accepter parfois de manquer ce qui semble incontournable pour privilégier une grimpe plus lente, plus calme, et peut-être finalement plus intense. En somme, la grimpe pourrait redevenir ce qu’elle a toujours été, au fond : une manière élégante et joyeusement malicieuse de jouer avec le vide, qu’il soit physique, social ou existentiel. Peut-être que la véritable liberté verticale consiste simplement à accepter ce vertige moderne : grimper en sachant que, parfois, la meilleure façon de ne rien manquer, c’est précisément d’accepter de manquer quelque chose.
- Sans grimpe en vacances : comment vaincre le FOMO vertical ?
Serviette, parasol et zéro falaise. Que vous soyez parti dans le calme plat ou que vous ne puissiez échapper à la famille pour toucher des prises, les congés d'été sont souvent la pire période pour un·e grimpeur·se. Votre téléphone vous envoie les journées de vos potes sur le caillou ? Bienvenue dans l'enfer du FOMO, ce mal du siècle qui transforme vos vacances en supplice psychologique. Heureusement, Vertige Media vous montre la voie. La seule qui vaille. Plus dure la vie (cc) Blake Cheek / Unsplash La scène se déroule chaque été, avec la régularité d'un métronome mal réglé. Vous êtes là, coincé entre la piscine gonflable des neveux et les discussions sur les impôts locaux de tonton Roger, quand votre smartphone vous balance une rafale de contenus qui piquent : vos copains de cordée qui enchaînent les longueurs dans les Calanques, cette grimpeuse que vous suivez qui pose devant l'Eiger, cette pote de votre salle qui vient de réaliser son 6c+ de rêve dans les Gorges du Verdon. Et vous ? Bah vous êtes en train de perfectionner votre technique de tartinage de crème solaire indice 50. FOMO dire comment faire Cette petite torture moderne a un nom : le FOMO, acronyme de « Fear of Missing Out » ou « peur de rater quelque chose », en VF. Théorisé par le psychologue Dan Herman en 2000, ce phénomène décrit cette angoisse particulière qui nous saisit toutes et tous quand nous avons l'impression que les autres vivent des expériences plus enrichissantes que les nôtres. Le FOMO repose sur un mécanisme psychologique bien documenté : la prévision affective. Comme l'explique la recherche en psychologie cognitive, notre cerveau anticipe le regret que nous pourrions ressentir en « ratant » une expérience, créant une anxiété bien réelle avant même que l'événement n'ait lieu. Dans le milieu de l'escalade, communauté hyper-connectée et passionnée, ce phénomène peut prendre des proportions particulièrement vertigineuses. Dit autrement, les grimpeurs et grimpeuses peuvent vite devenir cette tribu insupportable qui transforme chaque congé en quête existentielle de la prochaine prise. Laissant à celles et ceux qui vivent un calme plat sur une serviette mouillée, cette frustration 2.0 qui peut rendre zinzin. Bref, l'été peut être cette période bénie où tout le monde grimpe... sauf vous, coincé loin des falaises, probablement quelque part où le dénivelé le plus impressionnant est celui qui mène à la dune. L'impossibilité de toucher le rocher alors que votre fil Instagram ressemble à un catalogue de National Geographic peut vite vous pourrir votre été. Alors maintenant, respirez, allongez-vous près de la piscine parce que Vertige Media est là, avec une bouée et des brassards. Farniente gainée Commençons par le commencement : votre relation toxique avec les écrans. Fabien Olicard la connaît bien. Dans son ouvrage Votre temps est infini, le célèbre mentaliste français distingue plusieurs types de temps, dont le fameux « non-temps » : ces moments où vous scrollez machinalement sans rien en retirer, si ce n'est une bonne dose de frustration existentielle. Les neurosciences nous apprennent que cette consommation passive de contenu active les mêmes circuits de récompense que les addictions classiques, tout en nourrissant la comparaison sociale. Quand vous regardez cette story de votre pote qui attaque « Cheh, moi je suis là et pas toi » en 7c+, votre cerveau ne fait pas la différence entre sa réussite et votre échec supposé. La solution ? Transformer ce « non-temps » en « temps pour soi », spécifiquement orienté escalade. Suspensions sur poutre pour renforcer les doigts, travail des préhensions arquée et tendu, gainage et proprioception pour stabiliser le tronc... 15 minutes par jour suffisent selon tous les protocoles du monde, pour que votre FOMO vertical se transforme en entraînement optimal, et légitime les Spritz de la golden hour qui viendront derrière. D'autres recherches montrent que 6 semaines de travail proprioceptif améliorent significativement les performances. Ajoutez-y la visualisation mentale, technique validée par de nombreuses études en psychologie du sport : imaginez-vous réaliser vos mouvements, ressentez les prises, anticipez les séquences. Fermez les yeux. Imaginez-vous à la salle à la rentrée en train de mettre des buts à votre pote qui a soi-disant fait de la falaise tous les jours mais qui n'a en réalité poster que des latergram . Pression sociale et petits chevaux Sous ses airs de communauté bienveillante et nature-friendly , le milieu de l'escalade cultive parfois une pression sociale redoutable. Entre les récits d'exploits sur les réseaux, les projets toujours plus ambitieux et cette tendance à mesurer sa valeur à l'aune de sa cotation maximale, il peut être facile de se sentir largué. Cette pression sociale nous pousse à prendre des décisions non pas en fonction de nos envies réelles, mais de ce que nous pensons que les autres attendent de nous. En escalade, cela se traduit par cette petite voix qui murmure : « Si je ne grimpe pas pendant mes vacances, je vais me retrouver sur des vertes tout l'automne, mes copain·ines vont me corneriser, j'irais faire de l'auto-enrouleur comme une victime, je vais peut-être même devoir regarder les bêtas en QR code et finir par boire ma pinte d'IPA seul·e en écoutant les conseils d'un startupper qui vient de sortir une jaune » L'antidote ? Se poser cette question fondamentale avant chaque décision : « Suis-je guidé par l'envie ou par la peur ? » La recherche en psychologie positive montre que les décisions prises en cohérence avec nos valeurs profondes génèrent plus de satisfaction à long terme. Concrètement, cela signifie accepter que vos vacances en famille ont autant de valeur qu'un stage technique dans les Dolomites, que la récupération fait partie intégrante de la progression - les physiologistes parlent de « surcompensation » - et que votre légitimité de grimpeur ne se mesure pas à votre présence sur tous les spots à la mode. Alors relancez donc les dés, parce que vous allez la gagner cette partie de petits chevaux contre votre cousin sacrebleu ! La désescalade des champions Dernière étape de notre thérapie anti-FOMO : le changement de perspective. Les sciences cognitives nous enseignent que notre perception de la réalité est largement construite par le prisme à travers lequel nous l'observons. En psychologie positive, on appelle cela le « reframing » ou recadrage cognitif ( pas notre faute si les boss de la psychologie cognitive sont américains hein, ndlr ). Donc : au lieu de voir vos vacances comme une privation, considérez-les comme une opportunité. Les recherches en psychologie du sport montrent que les pauses dans la pratique permettent une récupération physique et mentale optimale. Le phénomène de « désentraînement » ne devient significatif qu'après plusieurs semaines d'arrêt complet. On va dire six, pour être hyper rassurant. Ces pauses peuvent nourrir votre pratique de manière inattendue : observation géologique de ces falaises contemplées depuis votre transat, micro-aventures locales avec ce bloc erratique ou cette via ferrata oubliée, projection mentale pour définir vos objectifs de rentrée et visualiser vos projets. Les neurosciences nous apprennent que la motivation intrinsèque est plus durable que celle liée aux récompenses externes. Vos vacances sans grimpe peuvent paradoxalement raviver cette flamme intérieure, cette envie pure qui vous a fait tomber raide dingue de la verticale. Après tout, combien de champion·nes ont arrêté la compèt pour revenir plus fort·es ? Vous n'êtes plus qu'un corps affalé de plus sur une plage, vous vous appelez Adam, Janja, Alex ou Oriane. Au final, le FOMO du ou de la grimpeur·se révèle une vérité inconfortable : notre époque transforme même la passion en performance anxiety (celui-là on était pas obligé, lol, ndlr) . Gageons qu'il est difficile de passer ses journées à l'horizontale quand on est accroc à la verticalité. Et pourtant, la science nous apprend que le vrai défi n'est donc pas de grimper coûte que coûte, mais de cultiver cette intelligence émotionnelle qui fait les grands athlètes : savoir quand pousser, quand récupérer, et surtout, comment préserver cette flamme qui nous réchauffe face au vide. Alors, feu ! Courez donc nous préparer cet apéro légendaire devant le coucher de soleil.
- Vertige immédiat : pourquoi l’hypermodernité adore l’escalade
Autrefois confidentielle, l’escalade connaît aujourd’hui un engouement sans précédent. Dans une société hypermoderne, marquée par l’accélération, l’individualisme et la quête incessante de sensations fortes, cette pratique sportive semble répondre parfaitement à la soif contemporaine d’intensité immédiate. À travers la grille de lecture proposée par le philosophe Gilles Lipovetsky , Vertige Media décrypte l’essor spectaculaire de la grimpe comme révélateur d’une époque en quête permanente d’émotions rapides et intenses. © David Pillet Paris, début de soirée. Dans la lumière tamisée d’une salle d’escalade, les prises multicolores dessinent sur les murs des chemins aussi improbables qu’attractifs. Un jeune cadre laisse tomber sa veste, troque ses chaussures vernies contre une paire de chaussons et, en quelques minutes seulement, se retrouve suspendu à trois mètres du sol, tous muscles tendus et concentration maximale. Plus bas, des groupes d’amis discutent, s'encouragent, se filment avec enthousiasme pour immortaliser leurs exploits sur Instagram. Rien de plus normal, n'est-ce pas ? Cette scène n’a pourtant rien d’anodin : elle révèle, à sa manière, quelque chose de profond sur notre époque. Autrefois confidentielle, presque marginale, l’escalade connaît aujourd’hui une popularité nouvelle, portée par une génération qui semble avoir fait de la quête d’expériences fortes, immédiates et facilement partageables, une véritable raison d’être. Comment expliquer cet engouement inédit pour la grimpe ? Gilles Lipovetsky, philosophe et observateur des tendances contemporaines, propose une grille de lecture éclairante à travers son concept d’« hypermodernité ». Caractérisée par l’accélération permanente, le narcissisme hédoniste et la consommation frénétique d’émotions instantanées, l’hypermodernité trouve dans l’escalade l’un de ses symptômes les plus parlants. Décryptage d’une pratique sportive devenue miroir de notre besoin insatiable de sensations fortes, immédiates et renouvelées. Vivre vite Pour comprendre pourquoi l’escalade fascine autant aujourd’hui, il faut d’abord revenir au cadre général de l’hypermodernité, tel que l’a défini Gilles Lipovetsky. Selon lui, notre époque ne marque pas une rupture avec la modernité classique, mais plutôt son accélération extrême, une sorte de « modernité sous stéroïdes ». Les grands principes qui caractérisaient déjà la modernité — la technologie, le marché, l’individualisme — s’y expriment désormais de manière frénétique, exacerbée, presque hors de contrôle. Cette « société hypermoderne » est avant tout celle de la vitesse. Tout doit aller vite, très vite : les rythmes de vie, les informations, les expériences, les plaisirs. Lipovetsky parle même d’une « société de l’hypervélocité », obsédée par le gain permanent de temps et le refus absolu de l’ennui. Finies l’attente et la lenteur : place à l’urgence, à l’instantanéité, à la nouveauté constante. L’époque ne tolère plus de temps morts, elle les chasse impitoyablement. Jamais l’escalade n’a été aussi accessible, instantanée… et intense. Mais l’hypermodernité est aussi celle de l’hyper-individu, cet individu qui veut être à la fois authentique, autonome, unique et libre. Le fameux slogan « be yourself » s’est imposé partout, devenu presque obligatoire. L’idéal de notre temps est celui d’une vie choisie pour soi, par soi, sans contrainte extérieure. Cette liberté revendiquée conduit naturellement au « narcissisme hédoniste » décrit par Lipovetsky : chaque individu, placé au centre de son propre univers, cherche à maximiser ses plaisirs immédiats et à se mettre en scène dans une permanente célébration de soi. Le bonheur, pour l’hypermoderne, doit être intense, immédiat, facilement consommable et partagé. « Nous sommes dans l’ère de l’hyperconsommation et du plaisir immédiat, où les individus cherchent à vivre toujours plus intensément chaque instant » (Lipovetsky, entretien avec Laurent Ottavi, elucid.media , 2022). On ne veut pas seulement être heureux : on veut ressentir très vite et très fort, quitte à tout optimiser, loisirs compris. Cette logique du plaisir immédiat est inséparable de l’hyperconsommation, concept clé chez Lipovetsky. Il ne s’agit plus seulement d’acheter des biens, mais de consommer à grande vitesse des expériences, des sensations et des images. Films, séries, voyages, gadgets technologiques, pratiques sportives extrêmes : tout devient une expérience à « consommer » rapidement avant de passer à la suivante. Lipovetsky parle même d’une « spirale consumériste » qui pousse chacun à chercher constamment de nouvelles jouissances sur un marché du plaisir devenu infini. Dans cette course à l’intensité, où chaque sensation doit surpasser la précédente, les sports à sensations fortes, comme l’escalade, trouvent un terreau idéal. Ainsi, c’est au cœur même de cette société accélérée, centrée sur l’individu et obsédée par les sensations rapides et intenses, que l’on peut comprendre pourquoi l’escalade a connu récemment un tel succès. L’escalade, nouveau sport roi de l’instantanéité Depuis son entrée aux Jeux Olympiques en 2021 à Tokyo, l’escalade connaît un succès phénoménal. En quelques années seulement, ce qui était encore un sport confidentiel, réservé à une poignée de passionnés, est devenu une activité incontournable. Rien qu’en France, le nombre de pratiquants a doublé en une décennie, frôlant les 2 millions de grimpeurs réguliers en 2024, selon l'Union Sport & Cycle. Dans les grandes villes, les salles d’escalade poussent comme des champignons : plus de 100 nouvelles structures privées devraient ouvrir d’ici 2030. Véritables « climbing lofts » urbains, ces espaces offrent aux jeunes citadins un accès facile à une grimpe ludique, sans avoir besoin d’investir lourdement en matériel ni même de sortir de la ville. On peut désormais quitter son bureau ou sa salle de cours, venir tenter quelques blocs et savourer l’adrénaline d’une voie réussie, avant d’aller boire une bière ou retrouver ses amis dans l’espace lounge attenant. Jamais l’escalade n’a été aussi accessible, instantanée… et intense. Mais pourquoi un tel engouement ? Parce que ce sport répond précisément aux attentes de l’individu hypermoderne : il offre immédiatement des sensations fortes. Dans un quotidien saturé par les écrans et l’ennui, grimper est une manière rapide et efficace de vivre une expérience physique et émotionnelle puissante. En quelques minutes seulement, le grimpeur mobilise tout son corps, son esprit s’éveille et l’adrénaline monte. Peur du vide, frisson du risque contrôlé, euphorie de la réussite : autant d’émotions fortes concentrées dans un temps réduit, comme l’exige notre société du divertissement instantané. En 1923, l’alpiniste George Mallory répondait malicieusement à la question « pourquoi escalader la montagne ? » par un simple : « Parce qu’elle est là ». Aujourd’hui, beaucoup grimpent avant tout parce qu’ils sont là, disponibles, à portée de main, prêts à goûter un shot d’adrénaline et de plaisir immédiat, même le temps d’une soirée ou d’un week-end. La quête d’intensité immédiate prend alors la forme ultime d’un show sous adrénaline, parfaitement en phase avec les codes spectaculaires et compétitifs de l’époque hypermoderne. Cette recherche d’émotions instantanées fait directement écho à la consommation frénétique d’expériences qui caractérise notre époque. Comme le surf, le trail ou d’autres loisirs outdoor , l’escalade est devenue une activité qu’on peut consommer ponctuellement, au même titre qu’un escape game ou une sortie en parc aventure. Beaucoup viennent simplement essayer une ou deux séances en salle, avant de passer rapidement à autre chose. Ce phénomène du « one-shot » s’inscrit parfaitement dans la logique hypermoderne : les loisirs se multiplient, s’enchaînent, se remplacent constamment. L’escalade devient alors une expérience forte parmi d’autres, une case à cocher sur une liste sans fin, aux côtés du saut en parachute ou du marathon urbain. Enfin, le succès actuel de la grimpe tient aussi à son équilibre unique entre challenge personnel et accessibilité. D’un côté, elle flatte l’individualisme en offrant une confrontation directe à soi-même : chaque voie réussie est une petite victoire sur ses propres limites, une preuve tangible de son dépassement. Mais de l’autre, elle reste une activité conviviale, presque communautaire, portée par un esprit d’entraide et de camaraderie. Ce mélange entre quête de soi et sociabilité correspond parfaitement à notre époque, où l’on veut à la fois s’épanouir individuellement et se sentir appartenir à une communauté partageant les mêmes passions. Sans rivalité directe, l’escalade permet ainsi de vivre intensément tout en cultivant le lien social, ce qui la rend encore plus séduisante aux yeux d’une génération en perpétuelle quête de sens et d’expériences partagées. Performance et dépassement de soi : quand l’escalade touche au vertige Au-delà du simple plaisir sportif, l’escalade porte en elle une véritable logique de dépassement et de performance, particulièrement révélatrice de la culture hypermoderne. En salle comme en falaise, chaque grimpeur poursuit constamment un nouvel objectif : réussir une voie plus difficile, tenir une prise jusque-là inaccessible, enchaîner un bloc extrême. Cette quête permanente du « niveau supérieur » crée une progression infinie, une escalade perpétuelle des difficultés. Elle s’apparente directement à l’« hyperperformance » observée dans notre société, cette obsession contemporaine qui pousse chacun à optimiser ses compétences et à maximiser sans cesse ses accomplissements. L’escalade est un terrain de jeu idéal pour cet ethos du défi continu : chaque succès appelle un objectif plus audacieux, chaque réalisation ouvre sur un nouveau challenge. Grimper n’est plus simplement une activité physique : c’est aussi une performance visuelle, une manière de se mettre en scène pour séduire et fidéliser une audience. Lipovetsky lui-même évoque ce type de sports extrêmes centrés sur l’exploit individuel en les qualifiant de « sports icariens ». Il y voit une recherche permanente de sensations intenses, une quête personnelle où il ne s’agit pas de vaincre un adversaire, comme dans un sport d’équipe classique, mais de se mesurer à soi-même. La grimpe correspond parfaitement à cette définition : le seul véritable adversaire du grimpeur, c’est la paroi, et par extension, lui-même. Son objectif est avant tout intérieur. Il s’agit de dompter sa peur du vide, dépasser ses propres limites physiques et mentales, trouver cette extase particulière que procure l’accomplissement personnel. De nombreux grimpeurs témoignent d’ailleurs de ces moments privilégiés, quasi méditatifs, où le reste du monde disparaît et où ils entrent dans un état de « flow » profond, entièrement absorbés par leur gestuelle et par l’instant présent. Le versant spectaculaire de cette quête de performance est visible à travers l’explosion récente des récits d’exploits extrêmes. Des films documentaires comme Free Solo (2018, Oscar du meilleur documentaire) ou The Dawn Wall (2018) ont fasciné un large public en racontant les histoires de grimpeurs légendaires, comme Alex Honnold ou Tommy Caldwell, qui repoussent sans cesse les frontières du possible au péril de leur vie. Ces récits captivent précisément parce qu’ils mettent en scène l’individu hypermoderne par excellence : un personnage obsédé par son propre accomplissement, engagé dans une quête personnelle extrême et spectaculaire. En assistant depuis leur fauteuil à ces ascensions à haut risque, les spectateurs vivent par procuration ces émotions intenses, fascinés autant par la tension dramatique que par la dimension presque existentielle du défi accompli. © David Pillet Cette logique spectaculaire s’étend aujourd’hui bien au-delà des récits individuels, avec le développement massif de compétitions qui transforment l’escalade en véritable sport-spectacle. Des compétitions de bloc, de difficulté et de vitesse sont retransmises en direct et attirent désormais une audience considérable. Des événements inédits apparaissent aussi, comme ceux imaginés par le sponsor Red Bull, connu pour repousser sans cesse les limites du spectaculaire. Par exemple, la compétition Red Bull Dual Ascent organisée en Suisse sur le barrage de la Verzasca propulse les grimpeurs par équipes de deux dans une course contre la montre, sur des voies parallèles de 180 mètres. L’événement, filmé par des drones et retransmis en direct à travers le monde, est conçu autant comme une épreuve physique que comme un spectacle destiné à capter une audience avide de sensations fortes. Ici, le message marketing est explicite : grimper toujours plus haut, toujours plus vite, toujours plus fort. La quête d’intensité immédiate prend alors la forme ultime d’un show sous adrénaline, parfaitement en phase avec les codes spectaculaires et compétitifs de l’époque hypermoderne. L’image et le réseau : la grimpe à l’heure du narcissisme 2.0 Si l’escalade fascine autant aujourd’hui, c’est aussi parce qu’elle se prête parfaitement à l’univers des réseaux sociaux. Le grimpeur suspendu au bout de ses doigts, muscles saillants, corps parfaitement gainé face à un paysage grandiose ou au décor design d’une salle d’escalade urbaine : voilà une image qui accumule immédiatement les likes sur Instagram. À l’ère numérique, le sport n’est plus simplement vécu, il est mis en scène. Et l’escalade possède justement une esthétique visuelle très forte, à mi-chemin entre héroïsme sportif et poésie du vide. Sur Instagram, les hashtags #escalade ou #climbing regroupent des millions de clichés soigneusement cadrés, montrant aussi bien des réussites personnelles que des paysages spectaculaires. Cette omniprésence de l’image correspond exactement au « narcissisme hypermoderne » que décrit Lipovetsky : chacun construit son identité en l’exposant publiquement, cherchant sans cesse une validation immédiate. Poster régulièrement ses exploits sur les réseaux sociaux est devenu presque aussi important que l’exploit lui-même, que l’on soit grimpeur débutant fier de son premier 6a ou athlète professionnel annonçant une performance exceptionnelle. Ce modèle correspond précisément à la logique hypermoderne décrite par Lipovetsky, où même les loisirs, l’art ou le sport deviennent des produits intégrés dans une économie du divertissement généralisé. La médiatisation accélérée de l’escalade par les réseaux sociaux a aussi fait émerger des figures emblématiques, véritables « influenceurs » de la grimpe. Adam Ondra , Alex Honnold ou la Slovène Janja Garnbret comptent désormais des centaines de milliers de followers, transformant chacune de leurs ascensions en récits suivis presque en temps réel par une communauté mondiale passionnée. Cette immédiateté numérique influence même la manière dont le sport est pratiqué. Aujourd’hui, les grimpeurs sélectionnent parfois leurs projets ou leurs défis en fonction du potentiel de visibilité sur Instagram ou YouTube. L’image devient centrale, au point que l’esthétique du mouvement, la qualité du décor naturel ou même l’angle de la prise de vue peuvent peser autant que la performance sportive elle-même. Grimper n’est plus simplement une activité physique : c’est aussi une performance visuelle, une manière de se mettre en scène pour séduire et fidéliser une audience. Cette évolution a bien sûr ses limites. Certains dénoncent une superficialité grandissante ou des prises de risques inutiles, encouragées par la recherche du cliché parfait. Mais ce phénomène montre surtout à quel point l’escalade contemporaine est absorbée par la logique du spectacle de soi, indissociable des pratiques modernes de loisirs. Le grimpeur hypermoderne veut à la fois ressentir des émotions fortes sur la paroi et obtenir une gratification symbolique immédiate via la reconnaissance des autres. Il s’agit d’une double quête d’intensité : celle, réelle, physique et émotionnelle, vécue pendant l’effort, et celle, narcissique, vécue à travers le regard approbateur de la communauté numérique. Ces deux formes d’intensité s’alimentent constamment, formant une boucle parfaite à l’ère de l’hyperconnexion. L’expérience grimpe : entre authenticité et marchandisation Cet engouement massif pour l’escalade ne pouvait pas rester longtemps à l’écart du marché. Comme toute activité populaire aujourd’hui, la grimpe s’est rapidement transformée en un secteur commercial florissant, révélant une tendance typiquement hypermoderne : la marchandisation généralisée des expériences intenses. En seulement quelques années, une véritable industrie s’est structurée autour de cette pratique autrefois discrète. Salles privées avec abonnements mensuels, équipementiers spécialisés, voyages organisés, stages encadrés, événements sponsorisés : tout un écosystème économique gravite désormais autour de la grimpe. Le modèle des salles d’escalade urbaines est particulièrement révélateur de cette tendance. Ces espaces ne se contentent pas d’offrir des murs et des prises : ils vendent une expérience complète, un véritable « lifestyle ». On y trouve des abonnements pour grimper en illimité, mais aussi des cours collectifs de yoga ou de préparation physique spécialement adaptés aux grimpeurs, des espaces lounge pour se détendre après une séance, des cafés bio ou des boutiques vendant chaussons, vêtements techniques et accessoires à la mode. L’objectif est clair : fidéliser le pratiquant-consommateur en l’immergeant totalement dans un univers soigneusement pensé, à la fois sportif, social et commercial. Ce modèle correspond précisément à la logique hypermoderne décrite par Lipovetsky, où même les loisirs, l’art ou le sport deviennent des produits intégrés dans une économie du divertissement généralisé. Aujourd’hui, grimper, c’est vouloir se sentir intensément vivant, tout de suite, dans un monde qui supporte de moins en moins l’ennui ou la lenteur. Même en milieu naturel, la marchandisation gagne du terrain. Autrefois, les grimpeurs partaient en cordée autonome à l’aventure sur les falaises. Aujourd’hui, il est fréquent de voir proliférer les stages payants, les séjours organisés clés en main, ou encore les coachs personnels offrant des entraînements sur mesure. L’expérience outdoor se consomme désormais comme un produit touristique : on s’offre une journée ou un week-end d’escalade comme on achèterait un séjour à la campagne. Le matériel a lui aussi évolué : équipements techniques dernier cri, vêtements tendance, gadgets divers, tout cela contribue à transformer la pratique en une expérience marketée. Cette marchandisation ne se limite pas au matériel ou aux stages. Les grandes marques ont bien saisi l’attrait symbolique de l’escalade et l’utilisent désormais pour vendre des produits sans lien direct, comme des voitures « aventurières » ou des boissons énergétiques. Le Salon de l’escalade, qui a fait sa première édition à Paris en 2025 , rassemble déjà des centaines d’exposants venus vendre leurs nouveautés à un public grandissant. Ainsi, ce sport initialement marginal et alternatif est aujourd’hui parfaitement intégré dans la logique consumériste dominante. Pourtant, cette dynamique commerciale n’éclipse pas totalement la part d’authenticité que les pratiquants continuent de rechercher dans l’escalade. De nombreux grimpeurs voient même dans leur activité un antidote aux excès de l’hypermodernité. Grimper devient alors un moyen de ralentir, de se reconnecter à l’instant présent, à son corps, à la nature. Certains parlent même d’une forme de méditation en mouvement, une pratique permettant de retrouver équilibre et simplicité dans un quotidien saturé de sollicitations et d’anxiété. Ainsi, paradoxalement, l’escalade incarne une double dynamique : elle est à la fois le reflet des tendances hypermodernes de consommation rapide et intense d’expériences, et une réaction à cette même hypermodernité, offrant aux pratiquants une possibilité sincère de retour à soi. Cette ambivalence, au fond, explique peut-être pourquoi la grimpe fascine autant aujourd’hui. De la salle de bloc branchée au sommet vertigineux d’El Capitan escaladé sans corde, la grimpe est devenue un miroir captivant de notre époque hypermoderne. On y retrouve tous les traits caractéristiques définis par Gilles Lipovetsky : l’obsession de l’instantanéité, le culte des expériences fortes et rapides, l’individualisme narcissique et la marchandisation généralisée. Aujourd’hui, grimper, c’est vouloir se sentir intensément vivant, tout de suite, dans un monde qui supporte de moins en moins l’ennui ou la lenteur. C’est pratiquer un sport dans lequel on est à la fois le héros d’un récit personnel et le produit d’un spectacle collectif, où le dépassement de soi cohabite naturellement avec la quête permanente d’images instagrammables. En ce sens, l’escalade apparaît comme le parfait symptôme d’une époque qui veut tout, tout de suite : des frissons maîtrisés, une authenticité soigneusement mise en scène et un accomplissement personnel immédiat. Elle reflète les aspirations d’une génération prise entre une libération des anciens conformismes et de nouvelles injonctions : être performant, inspirant, constamment épanoui. « Comment se satisfaire d’un monde où la recherche des jouissances privées passe systématiquement par la consommation marchande ? » s’interrogeait Lipovetsky. La question résonne particulièrement devant la frénésie douce-amère qui anime les salles d’escalade bondées de nos villes. Faut-il y voir une tentative de combler une soif d’absolu que notre quotidien ne satisfait plus, ou simplement l’expression renouvelée d’un besoin très humain de jouer, de partager et de ressentir ? Probablement un peu des deux. Quoi qu’il en soit, l’essor spectaculaire de la grimpe nous rappelle que, même saturé de confort numérique et de sollicitations virtuelles, l’être humain continue d’aspirer à ressentir son corps, explorer ses limites et vivre des émotions authentiques. Quitte à consommer ces moments d’intensité comme on parcourt les stories d’un réseau social : rapidement et intensément.












