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- À Chamonix, la foule ne fait pas toujours les affaires de la littérature de montagne
Depuis treize ans, Lorraine Afanassieff observe Chamonix depuis la boutique des éditions Guérin. Une vigie singulière pour regarder passer les touristes et comprendre un paradoxe : quand la ville déborde, les lecteur·ices ne sont pas forcément plus nombreux·ses. Dans la librairie Guérin de Chamonix © Louis Lepron pour Vertige Media La boutique pourrait difficilement être mieux placée pour observer le phénomène. Installée place du Mont-Blanc depuis 2013, Guérin voit passer les saisons, les nationalités, les trailers de l’UTMB, les spectateur·ice·s de la Coupe du monde d’escalade et les promeneur·se·s venu·e·s photographier les aiguilles. Derrière le comptoir, Lorraine Afanassieff est là depuis le premier jour. Ancienne attachée de presse de l’office de tourisme de Chamonix, elle connaissait Michel Guérin, voisin et ami de sa famille, et avait ses entrées dans le milieu de l’alpinisme lorsqu’après la mort de l’éditeur, Marie-Christine Guérin lui propose de rejoindre l’aventure. Treize ans plus tard, sa boutique offre un curieux poste d’observation : quelques dizaines de mètres carrés pour regarder ce que le tourisme fait — ou ne fait pas — à la culture montagne. Petite capitale Commençons par évacuer une intuition trop commode. Oui, Lorraine Afanassieff a vu Chamonix s’internationaliser. Elle cite notamment les touristes venus du Qatar ou des Émirats arabes unis, devenus beaucoup plus visibles dans la vallée. Mais derrière sa vitrine, la révolution se fait attendre. « Nous, on a une clientèle francophone. Je vois que le tourisme change, en tout cas le tourisme international. Mais dans la boutique même, il n’y a pas eu un énorme changement à ce niveau-là », pose-t-elle. La raison tient d’abord aux livres eux-mêmes : Guérin publie essentiellement en français. Des visiteur·ses étranger·ères poussent bien la porte, attiré·e·s par les photographies d’alpinistes ou les couvertures rouges, avant de découvrir qu’ils ne trouveront guère d’équivalent en anglais ou en allemand. Traduire pour capter ce flot touristique ? « C’est un autre métier, plaque-t-elle. Après, il faut qu’il y ait un diffuseur, un autre éditeur en Angleterre, avec des diffuseurs anglais ou américains. On ne peut pas traduire des livres uniquement pour les vendre à Chamonix. » « Ils m’envoient des photos avec la collection de la bibliothèque. Ils sont très fiers de leurs étagères rouges. C’est un signe de reconnaissance » Lorraine Afanassieff Plus surprenant : la fréquentation de la boutique n’a pas vraiment suivi celle que Lorraine voit enfler dans la ville. « Pour nous, c’est pareil », tranche-t-elle. Les saisons se sont même en partie brouillées. En automne, « en semaine, il n’y a pas un chat », mais les week-ends peuvent attirer du monde toute l’année. Et ce ne sont ni les saisonnier·ère·s ni même les Chamoniard·e·s qui constituent le gros des troupes : « Les locaux, c’est vraiment quelques passionné·es, mais il n’y en a pas tant que ça. En fait, c’est surtout des habitué·e·s, des gens qui sont de passage et pour qui c’est un must de venir aux éditions Guérin acheter le livre. Passer chez nous, ça fait partie d’un circuit. » Un circuit dans lequel il n’est même pas obligatoire de chausser des crampons. « Les lecteurs ne sont pas forcément tous des pratiquant·es », précise Lorraine Afanassieff. Chamonix attire aussi par ce qu’elle représente. « Ce qu’ils aiment à Chamonix, c’est le fait que, sur le plan culturel, c’est une petite capitale de montagne », ajoute-t-elle. Le rouge qui touche Au commencement, la clientèle était pourtant beaucoup plus identifiable. Michel Guérin vendait d’abord ses ouvrages par correspondance, notamment auprès d’un fichier issu du Club alpin français. « C’étaient des passionné·es, des gens un peu plus âgés », se souvient Lorraine Afanassieff. Aujourd’hui, dit-elle, « c’est une clientèle beaucoup plus jeune », toujours attachée aux livres de montagne, mais autrement plus hétéroclite. La boutique conserve une anomalie : beaucoup d’hommes, là où la fréquentation des librairies est habituellement plus féminine. Mais pas uniquement des vieux messieurs nostalgiques de Walter Bonatti (alpiniste italien majeur du XXe siècle, ndlr). « Il y a pas mal de jeunes qui me disent qu’ils ne lisent pas du tout, mais que les seuls livres qu’ils lisent, ce sont des livres de montagne », explique l'ancienne attachée de presse. Devant la librairie Guérin de Chamonix © Louis Lepron pour Vertige Media Et puis il y a le rouge. Dans le portrait que nous consacrions l’an dernier à Charlie Buffet, actuel directeur éditorial de Guérin, celui-ci rappelait comment Michel Guérin, ancien publicitaire, avait emprunté la couleur de ses couvertures aux chaussettes rouges portées par les alpinistes des années 1950. Il avait repéré un code et compris avant tout le monde ce qu’on pouvait en faire. Trente ans plus tard, le gimmick marketing a largement débordé son créateur : les livres rouges sont devenus cultes. « Moi, je pense qu’il y a quand même un tourisme de masse assez violent suivant les événements. Pour nous, le tourisme lié à ces événements-là, ce n’est pas un bon tourisme » Lorraine Afanassieff Lorraine Afanassieff le mesure à la fidélité presque maniaque de certain·es lecteur·ice·s. « On a énormément de collectionneurs. C’est hallucinant. Je ne pensais pas que les gens étaient collectionneurs à ce point-là pour les livres, mais ils les veulent tous », dit-elle. Les lisent-ils seulement ? Pas nécessairement. Le plus important est peut-être ailleurs : « Ils m’envoient des photos avec la collection de la bibliothèque. Ils sont très fiers de leurs étagères rouges. C’est un signe de reconnaissance. » Une bibliothèque Guérin dit donc quelque chose de celui ou celle qui la possède. Reste qu’on ne fait pas vivre éternellement une maison d’édition en vendant douze livres par an aux mêmes collectionneur·se·s. Charlie Buffet nous le disait déjà : Guérin est « un éditeur de niche », mais « il ne faut pas que l’on s’enferme. Il faut pousser les murs de la niche, aller chercher de nouveaux publics. C’est la seule façon de rester vivants. » Depuis Chamonix, Lorraine Afanassieff peut quasiment regarder les murs bouger. « Ce qu’il y a de plus changé, c’est l’arrivée des trailers. Et puis des livres sur le trail », explique-t-elle. Le rapprochement avec Paulsen (dont les éditions ont été créées par Frederik Paulsen, un milliardaire suédois qui a racheté les éditions Guérin, ndlr) a également tiré Guérin vers l’aventure au sens large, là où la maison s’adressait historiquement aux amateur·ice·s de littérature alpine. Born to Run, le livre culte de Christopher McDougall, a notamment ouvert une brèche dans laquelle les baskets sont rapidement entrées. Dans la librairie Guérin de Chamonix © Louis Lepron pour Vertige Media Les chemins qui mènent jusqu’aux livres ont eux aussi changé. Lorraine Afanassieff évoque notamment Benjamin Védrines : « Ils vont venir acheter son livre parce qu’ils l’auront vu ou qu’ils en auront entendu parler ». Elle voit surtout arriver une génération dont le premier contact avec un auteur ne s’est pas forcément fait dans une librairie mais à l'écoute d'un podcast. Pas question pour autant de repeindre la maison au gré des algorithmes. « On continue à s’intéresser aux textes historiques. Mais il faut s’adapter aussi à l’actualité. On choisit des gens qu’on soutient, qu’on admire », confie la libraire. Foule sentimentale Le tourisme pèse aujourd’hui 70 % du PIB de la vallée de Chamonix. La pression est telle que la commune prévoit, dans son nouveau PLU, de ne plus augmenter les capacités d’accueil touristique de Chamonix. Plus de nouveau grand hôtel, de résidence touristique ou d’infrastructure touristique d’ampleur. Les grands événements, eux, concentrent cette économie sur quelques dates. L’UTMB revendique près de 45 millions d’euros de retombées économiques directes, indirectes et induites chaque année à l’échelle de l’Espace Mont-Blanc, entre hébergement, restauration, commerces, transports et services. À quelques mètres du parcours, les livres rouges voient pourtant assez peu la couleur de ces millions. « Des événements comme l’Ultra-Trail, quand il y a des gens qui ne sont pas au courant et qui arrivent par hasard à Chamonix à ce moment-là, ils ne reviendront plus jamais. Ça les vaccine pour un certain moment », sourit Lorraine Afanassieff, avant de durcir le constat : « Moi, je pense qu’il y a quand même un tourisme de masse assez violent suivant les événements. Pour nous, le tourisme lié à ces événements-là, ce n’est pas un bon tourisme. » Même punition lorsque les meilleur·e·s grimpeur·se·s de la planète viennent s’affronter pratiquement devant sa porte. « Même la Coupe du monde... Franchement, ce n’est pas un super tourisme pour nous », assène-t-elle. La raison est assez triviale : « Les gens ont la tête ailleurs ». Le paradoxe devient plus intéressant lorsque Lorraine Afanassieff décrit celles et ceux qui achètent vraiment. « Les gens qui viennent, qui aiment la montagne, ils viennent chercher quand même du calme, ils viennent chercher un plaisir esthétique, ils viennent chercher une rencontre avec la nature. » Pas exactement l’ambiance d’un centre-ville saturé de barrières, de sono et de dossards. La notion de « clientèle » demande d’ailleurs à être maniée avec précaution chez Guérin. La boutique n’est pas une librairie comme les autres : elle ne vend que les livres des maisons Paulsen et Guérin et partage son adresse avec leurs bureaux. Son chiffre d’affaires contribue assez pour participer au paiement du loyer, sans être ce qui fait vivre l’ensemble de l’éditeur. Mais demandez à Lorraine Afanassieff à quoi sert précisément le lieu et la réponse déborde vite de la caisse enregistreuse. « C’est à la fois une vitrine et puis c’est aussi un point de rencontre, parce que ça nous permet de rencontrer quelques auteurs, d’en attraper comme d'autres aussi. Il n’y a pas que vendre des livres, mais il y a aussi retrouver des gens qui viennent discuter, qui viennent s’informer, et d’autres qui viennent déposer des manuscrits. » Certains livres, affirme-t-elle, sont même sortis grâce à la boutique. Le principe existait avant le local de la place du Mont-Blanc. Lorsque les bureaux Guérin se trouvaient encore au troisième étage d’un immeuble de la rue des Moulins, les lecteur·ice·s grimpaient déjà pour acheter leurs livres et discuter. Mettre ce lieu d’échange au niveau de la rue devait amplifier le mouvement. « C’était bien d’avoir pignon sur rue. Et ça, c’est vrai que ça fonctionne, affirme-t-elle, avant d'ajouter : « Le défi, c’est quand même de continuer à faire vivre la boutique. »
- Une histoire de l'alpinisme au féminin : justice pour celles qu’on a oubliées
« Les femmes seront payées autant que les hommes quand elles grimperont torse nu. » Cette phrase, prononcée par une personne de l’IFSC, en réponse à Lynn Hill qui réclamait l’égalité des récompenses entre hommes et femmes, résume tout un pan des obstacles auxquels les femmes continuent de faire face. Plus qu’une maladresse, elle révèle un système où la performance féminine est encore trop souvent reléguée au second plan, soumise à des jugements sexistes et paternalistes. Dans ce contexte, "Une histoire de l'alpinisme au féminin", signé par Stéphanie et Blaise Agresti, se dresse comme une cordée courageuse face à ces inégalités. Ce livre ne se contente pas de documenter des exploits : il questionne les silences de l’Histoire et les absences criantes. « Nous avons voulu combler un vide », confie Stéphanie. Un vide qui n’a rien d’anecdotique, mais qui reflète une société où la légitimité des femmes à occuper les sommets reste trop souvent mise en doute. © Vertige Media C’est au Festival Femmes en Montagne, entre deux projections, que Stéphanie et Blaise Agresti nous ont confié les coulisses de ce projet ambitieux. Ensemble, ils incarnent un équilibre entre tradition et modernité, entre introspection et militantisme. Blaise, ancien chef du peloton de gendarmerie de montagne à Chamonix, et Stéphanie, enseignante passionnée de nature et de transmission, partagent une conviction commune : « Les femmes n’ont jamais été absentes, elles ont juste été invisibilisées », résume Blaise. À l’image du festival, qui célèbre la place des femmes dans les sports de montagne, leur livre a pour ambition de rendre visibles ces trajectoires oubliées. Un héritage familial et des figures effacées Pour Blaise, la montagne n’a jamais été qu’un terrain de jeu. Fils d’un guide de haute montagne et grimpeur depuis son enfance, il a grandi entouré de figures légendaires, dont plusieurs féminines. « Ma mère était alpiniste, et autour d’elle gravitaient des personnalités comme Sonia Livanos ou Martine Roland, la première femme guide en France », raconte-t-il. Pourtant, même à Chamonix, berceau mythique de l’alpinisme, ces noms restent peu connus. « Quand on évoque Sonia Livanos, combien savent qu’elle était l’une des plus grandes grimpeuses des années 50 et 60, au même titre que son mari Georges ? » Une ombre portée par des siècles de récits biaisés, où l’héroïsme est systématiquement masculin. Ce poids des récits masculins est d’autant plus lourd qu’il s’inscrit dans des structures sociales plus larges. Stéphanie, qui a découvert l’escalade aux côtés de Blaise, a souvent ressenti cette dynamique. « En tant que femme, on nous perçoit d’abord comme des suiveuses, même quand on grimpe en tête. Il fallait montrer que ces femmes-là n’étaient pas en marge, mais bien au cœur de l’histoire. » © Vertige Media Ce besoin d’équilibre, les Agresti le vivent aussi dans leur quotidien. Parents de quatre enfants, ils ont fait de la montagne un terrain de transmission. « Chaque été, nous partons grimper ensemble. C’est notre manière de transmettre une culture du lien », explique Stéphanie. Le Cervin et les zones d’ombre de l’Histoire Une question demeure : pourquoi ces figures féminines sont-elles si peu présentes dans les récits officiels de l’alpinisme ? Blaise, d’un ton direct, avance une hypothèse : « Elles faisaient de l’ombre aux hommes. » Prenons Lucy Walker, première femme à gravir le Cervin en 1871. À l’époque, elle monte en jupe, sans l’équipement moderne, et réussit là où tant d’autres ont échoué. Pourtant, son exploit est effacé des récits, alors que la première ascension masculine, marquée par la tragédie, occupe toutes les pages. « Lucy Walker n’existe pas dans les livres d’histoire, alors qu’elle a réalisé cet exploit six ans après Whymper. » Ce silence n’est pas un oubli innocent. « Quand elles étaient couvertes, c’était souvent pour les ridiculiser. Si une femme réussissait une course, on minimisait la difficulté ou l’intérêt de la voie. » Stéphanie souligne un paradoxe : « L’alpinisme, avec sa culture du dépassement, devrait être un espace d’émancipation. Pourtant, il a longtemps été un bastion de conservatisme. » Pire, la maternité devient un prétexte pour étouffer les ambitions des femmes. « Une mère grimpeuse ? On la traite d’irresponsable, alors qu’on ne pose jamais cette question aux hommes », ajoute Blaise. Un livre politique, malgré eux « Ce n’est pas un ouvrage féministe au sens militant », précise Stéphanie, visiblement prudente avec le terme. Non pas par désaccord avec son essence, mais à cause de la connotation qu’il peut engendrer. En réalité, il est impossible de raconter l’Histoire sans faire acte politique. « Dès qu’on met en lumière des récits invisibles, on interroge les structures de pouvoir et les inégalités », admet Blaise. Ce livre est une forme de justice, une tentative d’équilibre entre une vérité enfouie et une histoire trop souvent univoque. Pour les Agresti, l’objectif n’était pas de plaider une cause avec un prisme unique, mais de proposer une vision équilibrée. « Nous avons voulu montrer que ces femmes n’ont pas leur place en marge, mais au centre de l’histoire. » © Vertige Media Cet équilibre, ils l’ont cherché dans les archives alpines, où les récits masculins dominants ont longtemps noyé les voix féminines. « Elles n’écrivaient pas sur elles-mêmes, et personne ne racontait leur histoire », explique Stéphanie. Ce travail d’exhumation a souvent relevé de l’archéologie, avec des découvertes précieuses dans les archives de l’ENSA ou au détour de rencontres avec des alpinistes des années 70 et 80. « Ce travail de fourmi nous a permis de mettre en lumière des parcours extraordinaires, mais encore méconnus », précise Blaise. Un défi d’accessibilité Si le livre se penche sur l’Histoire, il pose aussi des questions brûlantes. « La montagne devient un loisir élitiste », regrette Stéphanie. « Que ce soit pour des raisons financières ou culturelles, beaucoup d’enfants, même à Chamonix, ne connaissent pas leur environnement. » Blaise renchérit : « Les enfants des classes populaires ont souvent moins accès à la montagne, même quand ils vivent à ses pieds. C’est un problème de société. » Cette réflexion s’étend aux défis environnementaux. « On ne peut plus ignorer que la montagne est dégradée par le réchauffement climatique et la surfréquentation », ajoute Blaise. Dans ce contexte, rendre la montagne accessible ne signifie pas seulement permettre à plus de gens d’y aller, mais aussi en garantir la pérennité pour les générations futures. Une montagne pour tous : un défi collectif Lors d’une séance de dédicaces, un homme s’approche timidement de Blaise Agresti. Après quelques instants d’hésitation, il finit par déclarer : « Je vais le prendre pour ma femme. » Une réponse qui résume, selon Blaise, une incompréhension persistante. « Ce sont les hommes qui devraient lire ce livre. Les femmes savent déjà ce qu’il raconte, ce sont elles qui en subissent les conséquences. Mais les hommes, eux, doivent déconstruire leurs certitudes. » Car au-delà des exploits relatés, "Une histoire de l'alpinisme au féminin" est avant tout une leçon d’humanité. C’est une invitation à élargir notre regard, à interroger les structures qui façonnent nos récits et à reconnaître les voix trop longtemps laissées dans l’ombre. Si l’alpinisme se veut le reflet de la société, alors sa transformation ne pourra être qu’universaliste. Comme le résume Blaise : « Si nous voulons une montagne plus inclusive, plus accessible et plus respectueuse, il faut que ce débat devienne universel. » "Une histoire de l'alpinisme au féminin" est disponible aux éditions Glénat en cliquant ici. © Vertige Media
- Paris-Kalymnos : que reste-t-il du voyage ? (5/5)
Arrivé à Kalymnos, il est temps de faire les comptes : 70 heures de trajet, près de 450 € et trois jours d’escalade. Au-delà du bilan, ce voyage révèle ce que le temps long, le train et la sobriété changent à notre manière de grimper. Paris-Kalymnos, dernier relais. Kalymnos par la grande voie © Pascal Beria Dans l’épisode précédent : la lente pérégrination qui m’avait conduit de Paris à Kalymnos touche à sa fin. J’ai posé mon sac sur l’île. Je peux enfin me mesurer à son rocher et profiter de son décor. L’occasion de rappeler combien ce paradis de la grimpe est fragile et doit être préservé. Il est temps, pour moi, de faire le bilan de ce voyage… « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage », chantait l’aède angevin. Le mien touchait à son but sur les rives de Kalymnos. Et, en effet, sans pour autant me prendre pour le héros d’Homère, j’étais assez heureux de mon voyage. Le numérique, c'est pas automatique Traverser le continent en train, c’était un peu attaquer une grande voie, topo en main, mais sans visibilité. Une progression qui ne laisse pas toujours voir ce qui se cache derrière le prochain relais, et sans garantie d’arriver dans les temps. Je cherchais à savoir, à mon départ, s’il était possible de rallier n’importe quel site d’escalade sans céder aux transports polluants et si cette invitation au voyage était un choix raisonnable pour atteindre les falaises de Kalymnos. Arrivé à destination, je pouvais désormais me risquer à une conclusion. La réponse est oui. Mais, en fait, non. Mais, finalement, oui. Parce qu’évidemment, rien n’est jamais simple. Oui, d’abord, parce que j’étais parvenu à remplir la première partie du contrat et à relier les deux bouts de l’Europe sans quasiment quitter le réseau ferroviaire. Il est donc à la portée de toutes et tous de le refaire. Et, en fait, non, parce que raisonnablement, rien ne tient dans cette expérience. Ni l’énergie nécessaire ni le budget demandé. Il m’aura fallu plus de 70 heures de déplacement pour relier la porte de mon domicile aux rives de Kalymnos. Des heures d’attente. Six jours de voyage. Côté budget, le train a un prix : celui de la carte Interrail, 323 €, des réservations, 43 €, et du ferry, 81 €, soit un total de presque 450 €, sans compter les multiples faux frais oubliés en route. En cette saison, il faut compter trois heures et 270 € en prenant l’avion. La comparaison est intenable. J’allais passer trois jours à profiter du rocher de Kalymnos. Définitivement trop peu. Le prix à payer quand on fait le choix de ne pas prendre le raccourci de l’avion. Même quand on cherche à lui échapper, le temps finit toujours par vous rattraper. Et oui, enfin. Parce qu’un voyage se mesure avant tout par ce qu’il en reste. Cette itinérance m’a fait expérimenter une Europe à deux vitesses, six langues, trois alphabets et trois monnaies. Une Europe mixte et diverse, imperceptible lorsqu’on la voit du ciel, mais que le train et l’escalade parviennent indirectement à tisser ensemble. L’expérience d’Interrail, en elle-même, révèle combien le principe d’un numérique exclusif peut être source d’une grande vulnérabilité en voyage. Le pass Interrail est parfait vu du siège confortable d’un TGV. Il l’est beaucoup moins lorsque l’on est assis dans un Intercité roumain dépourvu de connexion Wi-Fi et de moyen de recharger son téléphone. D’une manière générale, le « tout-numérique » fait continuellement planer une menace de dysfonctionnement qui rend le déplacement toujours un peu précaire, à la merci d’une application incompatible, d’une connexion défaillante ou, plus simplement, d’une perte de matériel. L'horizon d'Athènes © Pascal Beria J’en ai fait l’expérience le jour où mon téléphone a obstinément refusé de s’allumer. Bug technique récalcitrant ou redémarrage intempestif, ce qui est certain, c’est qu’il m’a mis dans la position délicate de ne plus être en mesure de prouver la validité de mes titres de transport. Le principe numérique ne dispense pas non plus d’avoir à passer par la case guichet pour valider ses réservations dans les régions où les services de billetterie n’ont pas encore été digitalisés, avec toujours cette crainte de se voir refuser l’accès à bord. Il oblige, enfin, à connaître instinctivement le fonctionnement de l’application Interrail, dont l’ergonomie laisse parfois à désirer. J’en ai fait les frais au départ de Paris, en ne comprenant pas comment déclarer le début de mon voyage. Un détail sanctionné par 50 € d’amende. Le coût de l’apprentissage numérique, je suppose. Interrail s’avère être une liberté sous contrainte. Ce qu’on en retient, en tant que voyageur·se, c’est plutôt un état d’inconfort permanent. Mon périple n’était pas spectaculaire parce que, précisément, il avait décidé de ne pas l’être. Ce périple révèle également les efforts que réclame toute forme d’engagement. Passé au tamis du comparateur d’impact proposé par Mollow, mon voyage aura « coûté » 185 kg d’équivalent CO₂, soit 9 % du budget carbone annuel qui m’est alloué dans le cadre de l’accord de Paris. C’est 711 kg d’équivalent CO₂, soit 36 % de mon budget, si j’avais pris l’avion. Près de quatre fois plus. Certain·e·s trouveront le différentiel trop mince pour l’effort consenti. Tout déplacement, toute pratique de plein air a immanquablement un impact sur son environnement. Chercher à le minimiser demande généralement plus d’efforts que de choisir la simplicité offerte par les technologies. C’est la limite intrinsèque de la démarche. Mais la simplicité offerte par les technologies n’est pas pour autant sans coût pour la société. Il ne s’agit ni de jeter l’opprobre sur une pratique en particulier ni de faire de cette réalité une caution pour l’inaction, mais de prendre conscience que des pistes alternatives existent et qu’elles peuvent être envisagées. Il faut juste faire en sorte de mieux les flécher et ajouter un tout petit peu de plaisir à les pratiquer. La frugalité du spectacle Pour finir, j’ai aussi découvert à quel point l’usage du train pouvait être multiple. Utilitaire, touristique, pressé, contemplatif, confortable, laborieux, sonore, coloré, en salle commune ou compartimentée. Cette pluralité est une source indéniable de densité et confirme que le voyage, au même titre que l’escalade, peut être une expérience sensorielle complète. J’allais passer trois jours à profiter du rocher de Kalymnos. Définitivement trop peu. Le prix à payer quand on fait le choix de ne pas prendre le raccourci de l’avion. Même quand on cherche à lui échapper, le temps finit toujours par vous rattraper. C’est aussi une leçon de cette expérience de lenteur. Il fallait désormais que j’entame le chemin du retour. On m’attendait ailleurs. L’épilogue de ce périple laissait donc un arrière-goût d’inachevé. Consacrer six jours de déplacement à trois jours d’escalade interroge la légitimité même du projet. N’aurait-il finalement pas mieux valu rester chez moi et me contenter de ma salle d’escalade locale ? « It’s a kind of adventure », m’a suggéré une rencontre de passage à qui j’expliquai les méandres de mon périple. Tout bien considéré, ce que je venais de vivre me semblait plutôt être le contraire d’une aventure. Tout au plus un voyage au long cours, suivant une ligne de vie bien précise et imposant son tracé et son rythme. La vie à Kalymnos © Pascal Beria J’étais loin des épopées flamboyantes qui peuplaient mon inconscient. Mon histoire ne convoquait ni déesse mythique ni menace à combattre. Elle n’explorait pas davantage le théâtre d’un conflit ou la prouesse d’une cordée. C’était la limite de l’exercice. Mon périple n’était pas spectaculaire parce que, précisément, il avait décidé de ne pas l’être. C’était une histoire qui cherchait la frugalité. Et la frugalité n’est pas spectaculaire. Elle se passe d’images Instagrammables. De révélation fracassante. Elle n’a pas d’histoire. Malgré les imprévus, les péripéties, les rencontres et les doutes, ce voyage tenait davantage de l’anti-aventure. Contre toute attente, c’est Jean-Paul Sartre qui allait apporter une justification inopinée à ce périple. Surprenant compagnon de cordée et preuve que la philosophie a toujours quelque chose à nous dire lorsque l’on doute. « Pour que l’événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu’on se mette à le raconter », propose-t-il. À l’heure des exploits programmés et des expériences artificielles, raconter ce périple dans la longueur m’était apparu comme un acte de résistance. Charge donc aux lecteur·rice·s d’en faire une aventure… Cet article est le cinquième et dernier épisode de notre série d'été consacrée au voyage de Pascal, entre Paris et l'île grecque de Kalymnos. Retrouvez l'ensemble des épisodes sur notre site.
- Paris-Kalymnos : le paradis sous tension (4/5)
De Sofia à Kalymnos, le voyage quitte les rails et révèle les fragilités d’un paradis mondial de l’escalade. Entre équipements à entretenir, ressources limitées et tourisme en plein essor, l’île doit trouver son équilibre. Paris-Kalymnos, quatrième relais. Thessalonique et le mont Olympe enneigé © Pascal Beria Dans l’épisode précédent : traverser l’Europe m’a amené à une conclusion : le voyage en train à travers le continent est une affaire de contrastes. Et revenir au temps long du cabotage n’est pas toujours une garantie de tranquillité. Arrivé aux portes de la Grèce, j’allais aussi apprendre que tous les chemins ne mènent pas toujours à Athènes. En voyage, c’est un peu comme en escalade. Il ne faut jamais présager de la réussite avant d’être complètement sorti de la voie. Les informations recueillies avant mon départ étaient ambiguës. Certaines annonçaient un franchissement de frontière entre la Bulgarie et la Grèce sans heurt. D’autres écartaient clairement toute possibilité de passage. Les plateformes de réservation ne disaient, pour leur part, rien. Or, il n’y a rien de plus obtus qu’un service numérique qui refuse de fournir une information. J’étais donc entré en ville en sachant qu’il y aurait sans doute un petit sujet à résoudre. Hygiaphones, Steve Mc Queen et le sommet des dieux Je me trouvais donc devant le comptoir de vente de la gare centrale de Sofia, confronté à la réalité. Aucun train ne passait la frontière. J’avais beau tenter ma chance à tous les guichets, la réponse restait la même. « No train. » Laconique, mais résolument claire. Et les guichetier·ère·s derrière leurs hygiaphones étaient visiblement peu disposé·e·s à approfondir le sujet. La Grèce se faisait désirer. J’avais donc le choix. Soit revenir en arrière, plus haut sur l’itinéraire, vers un point d’aiguillage possible. Option que j’abandonnais rapidement, tenant pour inconcevable de reculer devant le premier crux venu. Et n’étant pas très sûr, en plus, de trouver un chemin plus praticable ailleurs. Soit tenter un passage de frontière en mode « Grande Évasion ». Mais je ne me sentais pas vraiment l’âme d’un Steve McQueen. Il me fallait trouver un plan B. C’est donc en FlixBus et par la route que je franchis la frontière, rompant ainsi le contrat que je m’étais moi-même fixé. Le train « sans rupture de charge » était donc un mythe qui se heurtait aux réalités physiques de l’infrastructure et sans doute un peu aussi à l’héritage politique du pays. « Le réseau grec, c’est une histoire complexe », me confiait un voisin de voyage, sans prendre la peine, cependant, de m’en dire plus. Les cartes ne mentaient pas : la Grèce est une forteresse ferroviaire. L’île de Kalymnos a acquis, depuis quelques années, la réputation de « paradis des grimpeur·se·s ». Une réputation pas vraiment usurpée, compte tenu des 5 000 voies ouvertes sur un territoire à peine plus grand que la ville de Paris Si le bus a l’avantage de l’efficacité, il lui manque le charme indéfinissable du cabotage ferroviaire avec lequel j’avais fini par me familiariser. Je passais donc la frontière grecque presque sans m’en apercevoir, traversant le massif montagneux qui sépare les deux pays pour rejoindre la ville de Thessalonique, où je découvrais les rives de la mer Égée. C’était le quatrième jour de mon périple et l’envie d’arriver commençait à se faire sentir. Je reprenais donc le chemin des rails le lendemain pour une dernière longueur jusqu’à Athènes. Le réseau grec avait au moins le mérite de la simplicité. Une ligne unique, un train omnibus quotidien entre le nord et le sud et un tracé qui convoquait un imaginaire fécond, passant aux portes de la cité de Thèbes et sous les auspices du mont Olympe encore enneigé. Les dieux m’étaient favorables et me portaient jusqu’au port du Pirée, terminus terrestre de ma pérégrination. Une dernière petite frayeur en cherchant, à pied, mon quai d’embarquement dans un port aux allures de mégapole bruyante et désordonnée, et j’embarquai sur un ferry. Le bateau allait prendre le relais et le ronronnement des turbines remplacer le rythme des bogies pour les douze prochaines heures, avec la promesse finale de toucher le calcaire de Kalymnos après un lent slalom entre les îles. À 3 h 30 du matin, je posai mon sac à terre. L’île s’était endormie depuis longtemps. Elle ne m’avait pas attendu. Thessalonique et Athènes © Pascal Beria La possibilité d'un McDo sur une île L’île de Kalymnos a acquis, depuis quelques années, la réputation de « paradis des grimpeur·se·s ». Une réputation pas vraiment usurpée, compte tenu des 5 000 voies ouvertes sur un territoire à peine plus grand que la ville de Paris. Grottes, dalles, colonnettes, stalactites et caillou bien abrasif composaient un terrain de jeu accueillant tous les niveaux. « It’s kind of cliché, but I went climbing in Kalymnos, and I gotta say, the Greek islands really lived up to their reputation for epic sunsets and just striking beauty » (« C’est un peu un cliché, mais je suis allé escalader à Kalymnos et je dois dire que les îles grecques ont vraiment été à la hauteur de leur réputation, avec des couchers de soleil épiques et une beauté à couper le souffle » nda), confiait un jour la star américaine de l’escalade Alex Honnold à un journaliste du National Geographic, histoire de renforcer un peu plus le mythe. Le fort potentiel de l’île en fait une destination de choix et, dans le même temps, un symbole significatif des enjeux de développement que le monde de l’escalade doit aujourd’hui affronter. Une grande responsabilité pour une petite île. Mais aussi l’une des raisons qui ont motivé mon choix de destination. Comme souvent, le succès révèle son versant plus ombragé. Kalymnos est parfois présentée comme le Disneyland de la grimpe, tant les voies y sont nombreuses, bien équipées, souvent faciles d’accès et adaptées à tous les niveaux. À l’instar de beaucoup de territoires insulaires, Kalymnos constitue un écosystème qui s’apparente à un laboratoire pour les enjeux environnementaux Autant dire une « hype » qui, à tort ou à raison, n’est pas faite pour plaire à tout le monde. Certaines voix se font déjà entendre pour critiquer l’afflux de grimpeur·se·s au pied des falaises et la nécessité, parfois, d’attendre son tour pour pratiquer les voies les plus mythiques. Rançon du succès, Kalymnos est une destination à laquelle il est reproché de contribuer à une forme de macdonaldisation de l’escalade. Une critique qui ne serait finalement pas très grave si l’île n’avait pas été rattrapée, au mois de mars 2026, par l’actualité d’un accident fatal qui a jeté une lumière froide sur les dysfonctionnements d’un développement mal contrôlé de la pratique. En cause, une défaillance d’un matériel pas toujours adapté aux conditions marines de l’île. L’équipement des parois en escalade sportive ne se soustrait pas aux contraintes des infrastructures. Un autre point commun inattendu avec le réseau ferré. Un ancrage de relais, ça s’use et ça doit se remplacer. Cette responsabilité est aujourd’hui prise en charge par Rebolt Kalymnos, une association qui regroupe une communauté de grimpeur·se·s de l’île et assure l’essentiel de cet entretien, parfois sur leurs propres deniers et souvent de manière bénévole. Une organisation qui fonctionne presque exclusivement grâce aux dons et qui alertait, bien avant l’accident, sur la précarité des équipements de l’île. Mais une poignée de personnes, aussi passionnées soient-elles, ne peut venir à bout de 5 000 voies à contrôler et à remplacer. Jeter l'éponge C’est donc une question de responsabilité collective qui se pose. Multiplier l’équipement des voies n’a de sens que si la question de leur entretien est prise en compte dès la conception du projet. Avant de devenir un spot mondial au tournant des années 2000, Kalymnos était d’abord une île en transformation, qui avait vu dans la grimpe une opportunité de remplacer le commerce traditionnel déclinant de l’éponge par un tourisme sportif a priori plutôt respectueux de l’environnement. Mais le développement du tourisme ne se fait jamais sans contrepartie. De nombreuses destinations en prennent aujourd’hui conscience. À l’instar de beaucoup de territoires insulaires, Kalymnos constitue un écosystème qui s’apparente à un laboratoire pour les enjeux environnementaux. La question de l’accès à l’eau potable y est fondamentale. L’île est aussi confrontée aux enjeux du recyclage et contrainte de brûler continuellement et en plein air les déchets qu’elle produit. On y touche également du doigt la question de la dépendance énergétique, l’électricité de l’île étant acheminée depuis le continent. Les coupures ne sont pas rares et, soit dit en passant, effraient davantage les touristes privés de moyens de paiement que les Kalymniotes, habitué·e·s à ces intermittences. Mettre ces équilibres précaires en tension présente évidemment des menaces auxquelles l’escalade, qui demeure une pratique sportive à risque, est particulièrement sensible. Car le moindre accident peut avoir des conséquences dramatiques pour des secours d’urgence quasi inexistants. Kalymnos © Pascal Beria Ce manque d’infrastructures et d’organisation porte ombrage au Climbing Festival, qui se tient chaque année sur l’île et que certain·e·s athlètes hésitent à rejoindre par crainte d’un accident. Beaucoup de voix s’élèvent par ailleurs pour critiquer ce festival, organisé sans réelle concertation ni véritable prise en compte des conséquences d’un afflux de visiteurs. Le développement d’un tourisme de masse est une manne dont on commence à mesurer le coût réel sur les îles voisines. Sans en arriver là, Kalymnos doit trouver son équilibre. La responsabilité des grimpeur·se·s doit l’y aider, mais elle ne peut suffire à elle seule. Début mai, quelques jours après mon passage sur l’île, une Commission de sécurité de l’UIAA, organisée en partenariat avec la municipalité de Kalymnos, devait réunir équipementier·ère·s et groupes de travail dédiés aux nouvelles normes de sécurité autour d’une même table, afin de discuter des pratiques et d’éviter que se reproduisent les drames qui ont endeuillé l’île. Plus largement, la municipalité devra rapidement se pencher sur la contribution du tourisme à l’entretien des voies et à la prise en charge de ses impacts sur l’environnement. C'est là, plus que jamais, une question de survie. Cet article est le quatrième épisode de notre série d'été consacrée au voyage de Pascal, entre Paris et l'île grecque de Kalymnos. Retrouvez le prochain, tout bientôt.
- Paris-Kalymnos : le temps long à l’épreuve des Balkans (3/5)
De Budapest à Sofia, le voyage ralentit, les correspondances se compliquent et l’Europe ferroviaire révèle ses failles. Le temps long cesse alors d’être une idée pour devenir une véritable épreuve. Non, décidément, Pascal n'est pas en voyage d'affaires. Paris-Kalymnos, troisième relais. À Sofia © Pascal Beria Dans l’épisode précédent : les premières longueurs interrogeaient les raisons qui m’avaient poussé à m’embarquer pour cet étrange périple en train vers les falaises de Kalymnos. Un mélange d’envie d’expérimenter le paradoxe qui tiraille le monde de l’escalade, entre conquête des espaces et respect de l’environnement, et de volonté de tester, par l’expérience du chemin, la réalité du continent européen. Jusqu’à une conclusion inattendue : et si ce voyage à travers l’Europe n’était finalement rien d’autre qu’un long fleuve tranquille… Mes premiers doutes furent rapidement chassés par cet indescriptible plaisir que nous partageons en regardant défiler le paysage par la fenêtre et en laissant le voyage fabriquer sa propre histoire. Le train est un espace de vagabondage captif. C’est le fameux train gaze. Encore un paradoxe qui confirme combien le voyage est riche de contradictions. Pas étonnant qu’il ait servi de cadre à nombre de peintres, de musicien·ne·s, d'écrivain·e·s ou de cinéastes. Entre huis clos et itinérance, l’univers du train est un théâtre propice à l’inspiration dont j’allais profiter. Cendrars, d'Ormesson et la SNCF On a beaucoup écrit sur le voyage et il ne s’agissait évidemment pas de prendre le risque de m’affronter aux plumes virtuoses d’un Cendrars, d’un Bouvier ou d’un Conrad. Je voulais simplement essayer de témoigner, en évitant autant que possible les poncifs, de l’expérience physique, culturelle et sensorielle du voyage en train. Sans parler de la dimension symbolique qui lui est propre. « Le train, c’est la vie. C’est un voyage qui ressemble à une existence, avec ses joies et ses douleurs, ses retards et ses arrivées », écrivait l’Immortel Jean d’Ormesson. Il y a, je crois, dans le défilement en plan-séquence des paysages, un moyen apaisant de rompre avec la dislocation de nos journées syncopées par les notifications, les posts, les alertes et les playlists. À condition, évidemment, d’y être réceptif. Le train impose une forme de linéarité, comme une œuvre pensée par un artiste, avec un ordre, un rythme et une durée qui lui sont propres. Une approche presque désuète, mais qui prend tout son sens une fois que l’on se retrouve captif d’un wagon. Le voyage en train est chargé d’un très fort imaginaire romantique qui connaît d’ailleurs aujourd’hui un étonnant revival. Il y a forcément une raison à ce retour en grâce. L’expression d’un besoin d’abandon qui n’est pas toujours conforme à ce que l’industrie du tourisme cherche à nous vendre. Peut-être une volonté de retour à une expérience organique dans un monde de virtualité qui commence à soulever de sacrés doutes. Le voyage en train est une manière d’entrer en résonance. Pas une déconnexion, mais un retour à un rythme maîtrisé qui est peut-être aussi en rapport avec le succès que rencontre aujourd’hui la pratique de l’escalade. Une image à relativiser, cependant, tant elle est entretenue par son phénomène éditorial, ses programmes télévisés, ses chaînes YouTube et, comme il se doit, ses influenceur·se·s. Un symbole du nomadisme moderne, présenté comme un idéal de fluidité et porté par des voyageur·se·s plus ou moins sponsorisé·e·s, ordinateur portable sur les genoux, matcha latte à portée de main, traversant en toute décontraction des paysages sublimes. La réalité est évidemment nettement plus nuancée. Cette image idéalisée est aussi celle d’un luxe qui ne dit rien des fermetures de petites lignes et des migrations pendulaires de banlieue. Pour le moment, cette réalité moins photogénique ne m’avait pas encore rattrapé. Lors d'une étape, en Roumanie © Pascal Beria La construction de l’itinéraire avait été, jusqu’à présent, la principale épreuve à surmonter. Comme l’annonce le rapport remis par le Réseau Action Climat, « tout semble fait pour décourager les passagers de choisir le train lorsqu’il s’agit de voyager depuis la France vers l’Europe ». Je confirme. Trajets introuvables, modes de réservation multiples, manque de centralisation des informations et correspondances erratiques rendent la préparation du voyage assez peu rassurante. J’avais, pour ce voyage, fait le choix de la carte Interrail, qui m’ouvrait le réseau européen et me permettait de partir en mode « test and learn », sans me préoccuper des distances et des tarifs. L’application s’est révélée particulièrement performante pour construire des itinéraires sur mesure et à la volée. « Faire circuler un même train à travers différents réseaux nationaux en Europe est une gageure en raison de la diversité des matériels, des infrastructures et des réglementations » La SNCF Malgré cela, choisir le train est vite apparu comme une expérience loin de la fluidité que certain·e·s voudraient nous faire croire. Les témoignages qui pullulent sur Internet dépassent rarement Berlin, Barcelone ou, pour les plus aventureux·ses, Copenhague. En fait, la création d’une Europe du rail ne semble pas encore être sortie des cartons des bureaux d’études. La SNCF reconnaît elle-même que « faire circuler un même train à travers différents réseaux nationaux en Europe est une gageure en raison de la diversité des matériels, des infrastructures et des réglementations ». Le réseau ferré européen porte les stigmates d’une histoire européenne tourmentée. En préparant l’itinéraire, j’y ai perçu l’héritage des nationalismes et la douleur des conflits, dans lesquels le train est souvent considéré comme une vulnérabilité stratégique. Une réalité qui devient flagrante quand on cherche une porte de passage dans les Balkans. L'odyssée La Bosnie, le Kosovo, la Macédoine du Nord ou le Monténégro apparaissent comme des impasses ferroviaires. La Serbie n’offre pas non plus de garantie de passage aux frontières. Quant à l’Albanie, elle est un véritable désert. Si quelques infrastructures existent sur la carte, la réservation des billets s’est révélée impossible depuis la France. Il fallait donc construire l’itinéraire pas à pas, en mode découverte. Contrairement à ce qu’on imagine, le retour au temps long n’est pas une garantie de détente. Emprunter l’omnibus, c’est aussi renouer avec une certaine idée de l’itinérance laborieuse. En quittant Budapest en début d’après-midi, le temps s’est soudain mis à s’allonger. Progressivement. Irrémédiablement. Presque douloureusement. Plus l’itinéraire prenait le chemin du sud, plus l’allure du convoi devenait haletante. À l’approche de la frontière roumaine, le relief s’était affaissé. Le paysage défilait dans un mouvement de travelling latéral ininterrompu, lisse comme une dalle de 8a, hypnotique, alternant champs de céréales et de colza à perte de vue. Les gares de campagne étaient à peu près les seuls édifices qui émergeaient de ces paysages infinis. J’avais aussi subrepticement changé d’époque et chaque arrêt était l’occasion d’un spectacle iconoclaste où se croisaient, dans une chorégraphie parfaite, les gestes précis du personnel de gare et les mouvements des voyageur·se·s tout droit sorti·e·s d’un film d’Emir Kusturica. La grande vitesse était désormais derrière moi. J’étais entré dans le rythme lent du cabotage. Le train avait muté en créature rampante, frayant son chemin dans des décors sans fin, craquant dans les virages, poussif mais fidèle et résolu à avancer. Le ciel bleu foncé continuait à illuminer le trajet, ajoutant encore à l’impression de léthargie générale, jusqu’à ce que la tombée du jour mette un terme au spectacle. Le voyage allait continuer dans la pénombre, en compagnie de partenaires de voyage avec qui j’allais devoir passer la nuit, mais qui, pour beaucoup, ne semblaient pas vouloir dormir. Contrairement à ce qu’on imagine, le retour au temps long n’est pas une garantie de détente. Emprunter l’omnibus, c’est aussi renouer avec une certaine idée de l’itinérance laborieuse. Prévoir l’autonomie de bouffe pour une durée de voyage indéterminée. Répondre aux multiples contrôles de billets à chaque arrêt et aux contrôles de police aux frontières. Gérer au passage les changements de devise et de fuseau horaire, condition essentielle pour ne pas manquer une halte décisive. Intégrer, malgré tout, les retards chroniques, en espérant qu’ils n’aient pas d’incidence sur les correspondances. Et surtout, anticiper les changements de train sans jamais vraiment savoir où l’on se situe sur le trajet. Se tromper de gare, c’est l’assurance de rester coincé sur un quai jusqu’au passage d’un hypothétique train. Pas très envie de tenter l’expérience. J’essayais donc, tant bien que mal, de suivre ma progression par GPS dans un train dépourvu de connexion. Contre toute attente, la décélération se révélait plutôt une source de stress. Mais pour le moment, le réseau tenait. Le train gardait sa promesse de trait d’union. C’était l’essentiel. Sofia, c'est plus fort que toi Il m’a fallu 29 heures, 70 arrêts en gare et trois changements pour couvrir les 900 km qui séparent Budapest de Sofia. L’arrivée en fin d’après-midi dans la capitale bulgare allait mettre un premier terme à cette odyssée qui tenait définitivement plus de la grande voie que du bloc. Au lever du jour, après une ultime correspondance, le paysage s’était mis une fois de plus à changer radicalement. Il s’était escarpé, ponctué de cours d’eau et peuplé de petits villages accrochés aux roches des Balkans. De loin en loin, les dômes bombés de petites églises orthodoxes regardaient passer notre convoi sous un ciel toujours lumineux. La forêt avait envahi le paysage et laissait entrevoir, de loin en loin, les cimes enneigées qui, imaginai-je, marquaient la frontière avec la Serbie voisine. Le mercure commençait à grimper, comme pour me rassurer. Je progressais lentement, mais avec opiniâtreté. Le train traçait tranquillement sa voie, fenêtres ouvertes, laissant entrer une brise légère qui chassait peu à peu l’engourdissement de la longue nuit passée à attendre. Au cours des dernières heures, le tracé s’était mis à suivre le cours d’un petit fleuve entre deux massifs montagneux parfaitement bucoliques. La vitesse n’avait pas beaucoup augmenté, mais le mental reprenait le dessus. Sofia, au printemps 2026 © Pascal Beria À mon arrivée en fin d’après-midi, Sofia s’est immédiatement révélée accueillante. À vrai dire, je ne m’étais pas particulièrement fait d’idée préconçue sur cette escale. Chapeautée par un sommet enneigé rassurant, la capitale bulgare avait un petit air de station thermale, riche de vestiges romains, chrétiens, ottomans et soviétiques. Un parfait concentré de l’histoire tumultueuse du continent. À mon arrivée, les rues étaient remplies d’une effervescence due, au regard des maillots de foot portés par la moitié de la ville, à la victoire de l’équipe locale. Sofia se révélait jeune, vive et ensoleillée, mais aussi incertaine quant au franchissement de la frontière qui devait m’amener en Grèce. Cet article est le troisième épisode de notre série d'été consacrée au voyage de Pascal, entre Paris et l'île grecque de Kalymnos. Retrouvez le prochain, tout bientôt.
- Paris-Kalymnos : accéder à l’escalade autrement (2/5)
Née d’une rencontre avec Eline Le Menestrel et Alain Robert, cette traversée de l’Europe par le rail interroge notre manière d’accéder aux sites d’escalade. Après plusieurs réflexions sur un quai parisien, le voyage commence. Paris-Kalymnos, deuxième relais. Un train à Budapest © Pascal Beria Dans l’épisode précédent : une première longueur me conduisait vers la Grèce au départ de la gare de l’Est, à Paris, et m’amenait à réfléchir à l’impact environnemental des sports de nature comme l’escalade. Face au nombre croissant d’athlètes qui cherchent à transformer leurs pratiques, au risque de renoncer à leur carrière sportive, il y avait forcément un dilemme à comprendre. Une réflexion restée sans véritable réponse alors même que j’attendais un train qui n’arriverait jamais… L’idée de cette escapade ferroviaire pour rejoindre la Grèce avait germé quelques mois auparavant, au cours d’une conversation autour d’un verre. Il faut toujours se méfier des conversations autour d’un verre. Elle succédait à la rencontre improbable entre Eline Le Menestrel et Alain Robert, à laquelle j’avais eu le plaisir d’assister. Deux figures de la grimpe aussi singulières que sympathiques, venues témoigner de leurs riches parcours, mais aussi de leurs engagements en faveur de l’environnement. Une envie d'Europe Si, pour le « French Spiderman » Alain Robert, déployer des banderoles au sommet des buildings et finir en prison pour le compte de Greenpeace est une forme d’activisme écologique, Eline Le Menestrel fait du respect de l’environnement le cœur même de sa pratique et de l’Ecopoint un critère de performance en escalade. « On va considérer qu’une voie est réussie si et seulement si on a minimisé notre impact écologique pour la réussir. Cela veut dire que si on doit prendre l’avion, la voiture, débroussailler toute une forêt vierge ou que sais-je pour enchaîner une voie, on va évaluer que cette performance n’a aucune valeur », témoignait-elle au micro de Vertige Media. L’idée m’était apparue lumineuse. L’esthétique de l’escalade réduit très souvent les grimpeur·se·s à leur prouesse sur le rocher, à l’exploit d’un enchaînement ou à celui d’une ouverture de voie. Il me semblait, à écouter Eline Le Menestrel, que ce n’était qu’une partie de la pratique. La plus visible, mais une partie seulement. L’histoire raconte rarement les moyens parfois laborieux pour y parvenir. Or, la marche d’approche fait tout autant partie de la discipline. La réhabiliter, c’est montrer qu’on n’arrive jamais sans résistance au pied d’une falaise. Et permettre de conscientiser l’exemplarité d’un site dans l’esprit des grimpeur·se·s, mais aussi de leur public. « Ce projet s’attaque à un vrai problème puisque le plus gros impact d’un grimpeur aujourd’hui, c’est son mode de transport », continuait-elle. La phrase avait fait mouche. Nous en étions donc précisément là de notre conversation autour de mon verre désormais vide, à évaluer s’il était imaginable d’atteindre n’importe quel site d’escalade sans pour autant utiliser de transports carbonés. En d’autres termes, il s’agissait de juger si la posture d’Eline Le Menestrel était soluble dans la réalité du terrain. La question était d’autant plus débattue qu’elle entrait en résonance avec une autre de mes obsessions : celle de démontrer que l’Europe est une réalité qui prend sa source dans la rugosité du terrain avant d’être celle, distante, des réglementations bruxelloises et des scandales de détournement de certains partis. On le sait, il n’y a rien de plus fort qu’une idée. Surtout lorsqu’on lui laisse le temps d’infuser. Je décidais donc de me lancer dans mon projet de traversée. « Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même » Nicolas Bouvier Mon objectif n’était pas la performance. Ça tombait plutôt bien, compte tenu de ma conception de l’escalade et, plus largement, de mon médiocre niveau de pratique, consciencieusement entretenu depuis plusieurs années. Ce qui m’intéressait, c’était d’explorer les chemins de traverse et le plaisir qu’on pouvait y trouver. Je voulais, par ce voyage, réhabiliter la manière de parvenir jusqu’au site. Ce qui ne se montre pas toujours sur les réseaux sociaux. Une recherche personnelle, mais aussi une démarche sociale et politique qui avait l’ambition de « tester l’Europe ». Voir la réalité derrière les discours célébrant la libre circulation des individus, dans une Europe pourtant parfois tentée par le repli sur soi. Redécouvrir une Europe géographique, aussi, avec ses passages de frontières, ses langues, ses vallées, ses cols, ses villes et ses campagnes. Je voulais voir le paysage changer. Ressentir les variations de température. Les promesses de l'aube L’accueil de cette idée n’avait pas vraiment fait l’unanimité. Certaines personnes de mon entourage avaient manifesté un intérêt poli. D’autres avaient considéré la démarche comme la quintessence d’un combat hors-sol qui ne s’attaque pas au fond du problème. La plupart des gens n’avaient carrément pas compris le délire. Pourquoi s’obstiner à préférer un voyage qui s’annonçait long, laborieux et risqué alors qu’un moyen rapide et vraisemblablement moins coûteux existait ? Ce questionnement témoignait déjà de la manière dont le voyage est aujourd’hui foncièrement inféodé aux notions de vitesse et d’efficacité, pour lesquelles le monde de la grimpe ne constitue pas, d’ailleurs, un modèle à suivre. L’escalade n’échappe pas à la tentation de la destination à cocher qui a un peu gangrené le voyage. On « fait » le Verdon un peu comme on « fait » la Thaïlande. Je reconnais d’ailleurs que j’avais du mal à trouver des arguments pour expliquer mon projet. Et à la question « pourquoi ? », je n’avais pas trouvé de meilleure réponse que « pourquoi pas ? ». Ce qui, en matière de conviction, était quand même proche du degré zéro. « Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même », écrivait l’auteur-voyageur Nicolas Bouvier. À l’image du voyageur réalisant son « Grand Tour » initiatique, j’avais donné un but à mon voyage, mais aucune raison véritable. Quoi qu’il en soit, je m’apprêtais à expérimenter ce jeu de patience. Et je n’allais pas être déçu. Je suis parti un matin d’avril de mon domicile en région parisienne pour un court premier tronçon à vélo, destination : la gare de l’Est et ses promesses d’Europe. J’avais déjà l’habitude du temps long, des aléas et des haltes fortuites lors de randonnées pratiquées à vélo. C’était la première fois que je tentais l’expérience par le train. Un train, ce sont des horaires à respecter, un itinéraire difficile à infléchir et parfois des réservations à prévoir à l’avance. Le train était moins fatigant pour les jambes, mais les contraintes qu’il imposait me paraissaient beaucoup plus fortes en pratique. Le jour n’était pas encore levé lorsque je sautai, chargé d’un sac à dos qui allait me faciliter l’itinérance, dans un premier train qui m’emmenait vers le Levant. Là où la lumière commençait précisément à percer l’horizon. © Pascal Beria Avec, pour premier cap, Budapest. Un tronçon franchi en une journée et trois longueurs, tout de même, traversant une partie de la France, de l’Allemagne et de l’Autriche, frôlant la frontière slovène, s’arrêtant le temps d’un bretzel à Francfort et à Vienne, avant d’entrer en Hongrie en suivant le cours du Danube. La première partie du voyage était une phase transitoire d’accoutumance qui ne faisait pas encore le deuil de l’accélération. Un peu comme l’eau fraîche que l’on se passe sur la nuque avant de plonger dans les vagues. Du TGV français à l’ICE allemand, la priorité restait la vitesse. Malgré les seize heures nécessaires pour parcourir les 1 500 kilomètres séparant les deux capitales, ce premier tronçon ne fut pas le choc chronologique attendu. La voie était facile à enchaîner. « Quand les anges voyagent, le ciel sourit » Proverbe allemand Le paysage défilait à grande vitesse sous un ciel bleu foncé et une lumière rasante dont la climatisation des wagons adoucissait un peu la virulence. Une succession de paysages d’un vert tendre, typique du début du printemps, alternant espaces agricoles, forestiers et fluviaux ponctués de villages et de champs fleuris, donnait à voir une version de l’Allemagne qui m’était inconnue. Puis les paysages vallonnés de l’Autriche, d’où l’on percevait au loin les cimes encore blanches des Alpes, apportaient à leur tour une douceur apaisante jusqu’à la tombée de la nuit, lorsque nous avons franchi la frontière hongroise. L’atmosphère était fortement teintée d’impressionnisme en ce début de voyage. « Wenn Engel reisen, lacht der Himmel », me confia, en passant, une voyageuse avec qui je partageais un bout de conversation. Un dicton allemand qui signifiait, en substance, « quand les anges voyagent, le ciel sourit ». Et le ciel souriait. J’avais franchi la moitié de mon itinéraire sans résistance, dans des paysages aux antipodes de l’Est bruineux et industrieux que j’avais imaginé. Il faut se méfier des présupposés. Alors pointait à l’horizon un risque que je n’avais pas envisagé. Et si, après tout, il n’y avait pas grand-chose à raconter de cette traversée européenne… Retrouvez l'épisode 1 de notre série consacrée au grand voyage de Pascal ici.
- Dans le massif du Mont-Blanc, le climat rebat les cartes de l’alpinisme
Le dérèglement climatique redessine désormais la montagne en temps réel. Entre écroulements accélérés et saisons bousculées, les alpinistes doivent composer avec un terrain capable de basculer en quelques jours. Victor Garcin © Simond Pour prendre la mesure de cette métamorphose, Vertige Media a croisé les regards de Ludovic Ravanel, géomorphologue au CNRS (laboratoire EDYTEM) et membre de la Compagnie des Guides de Chamonix, et d’Annabelle Bouchardon, alpiniste et aspirante guide. Le premier documente les fêlures du massif. La seconde, en éprouve les effets dans sa pratique. Elle vient de signer la première féminine en solo encordé de la Directe Américaine, une voie mythique de 1 100 mètres dans la face ouest du Petit Dru, parcourue seule en assurant elle-même sa progression. Ça accélère Enfant de la vallée de Chamonix, Ludovic Ravanel se souvient de son père emmenant ses clients au front du glacier des Bossons, aujourd’hui replié très haut sur la montagne. La haute altitude, rappelle-t-il, n’a jamais été immobile : à la fin des années 1970, des hivers neigeux et des étés frais avaient même permis aux glaciers de regonfler. Ce qui a basculé, c’est la trajectoire et surtout la vitesse de la métamorphose. Pour le chercheur, l'année 2003 constitue un premier coup d’accélérateur. Deux ans plus tard, un effondrement emblématique frappe les esprits : le pilier Bonatti disparaît dans la face ouest des Drus. S'enchaîne alors une série de paliers critiques — 2015, 2022, puis les chaleurs précoces de 2026. « On est à un niveau de dégradation qui est quand même très avancé, alerte Ludovic Ravanel. Les vitesses de changement, c’est ce qui est peut-être le plus surprenant dans l’évolution récente. Même pour nous, scientifiques, on est surpris par la rapidité. Et quand on se projette dans les décennies à venir, même pour nous, c’est un peu déstabilisant. » « On dépasse toute la fonte qu’il y a pu y avoir au cours de périodes chaudes sur les 6 000 dernières années » Ludovic Ravanel Les glaciers se retirent ou se couvrent de gravats, tandis que les faces nord perdent leurs tabliers de glace. La montagne ne fait pas que maigrir : elle change de chair. À partir de photographies anciennes et de relevés laser, les travaux de Ludovic Ravanel ont établi le lien entre le réchauffement et la déstabilisation des parois à pergélisol. Deux mécanismes se combinent : la dégradation des terrains gelés et la « décompression post-glaciaire », lorsque le retrait des glaciers libère les versants de leur pression. Résultat : la fréquence des écroulements explose, tout comme leur intensité. Des sommets changent de visage, des itinéraires historiques sont littéralement effacés de la carte. En 2023, le tablier de glace du triangle du Tacul, dont les couches les plus profondes dataient de 6 250 ans, a totalement disparu. « Ça veut dire qu’on dépasse toute la fonte qu’il y a pu y avoir au cours de périodes chaudes sur les 6 000 dernières années », souligne-t-il. Ce que Ludovic Ravanel documente à l’échelle du massif, Annabelle Bouchardon l’observe en quelques jours. Avant son départ, elle scrute quotidiennement la webcam de la Flégère, le regard fixé sur la niche suspendue au-dessus des premières longueurs. « En une semaine, j’ai vu que la niche allait passer de pétée de neige à partiellement noire, raconte-t-elle. Je me suis dit : là, il ne faut pas trop tarder. On était à la mi-juin et il y avait déjà eu deux canicules. Par rapport à il y a cinq ans, quand j’ai gravi les Drus pour la première fois, ça n’avait pas du tout la même évolution à cette période de l’année. C’était plutôt une évolution qu’on allait voir entre début juillet et mi-juillet. » Trop enneigée, la niche peut alimenter des coulées mais trop sèche, elle libère les pierres jusque-là retenues par la neige et la glace. Annabelle Bouchardon choisit donc un créneau loin d’être parfait, malgré un risque d’orage en soirée, plutôt que d’attendre : « J’avais peur qu’une semaine ou deux plus tard, elle ait encore tellement pris cher que ça mette en péril mon ascension ». En haute altitude, la bonne fenêtre devient parfois la moins mauvaise. Hors saison Ludovic Ravanel et ses collègues ont identifié 25 processus qui compliquent ou rendent plus dangereuse la pratique. Pourtant, les données du PGHM ne montrent pas d’explosion générale du nombre d’accidents, notamment grâce à l’adaptation des pratiquant·es. « La communauté des alpinistes arrive assez bien à s’autogérer, constate le chercheur. Quand les professionnels commencent à ne plus fréquenter telle ou telle course, les amateurs n’y vont plus non plus. Les gens arrivent à lire la montagne d’une manière assez nouvelle, qui fait qu’ils ne s’exposent pas quand les conditions ne sont pas bonnes. » Une étude menée avec le Syndicat national des guides de montagne a recensé 33 modalités d’adaptation : changement de saison, réactivité accrue, mobilité, ajustement des techniques ou report vers d’autres activités. « Les conditions au cœur de l’été ne seront généralement plus réunies pour ce qu’on pourrait appeler l’alpinisme traditionnel, prévient-il. On va davantage le pratiquer au printemps, à l’automne, voire carrément en hiver. Globalement, les conditions sont moins bonnes, mais elles peuvent l’être sur des périodes très courtes. » Avec une contradiction : « Plus on se déplace, plus on émet de gaz à effet de serre, donc plus on participe au problème ». « En l’espace d’une semaine, tu peux passer d’une montagne qui est saine à une montagne où tout déboule. Tes dernières informations te disent “feu vert”, sauf que tu mets les pieds sur le terrain et tu te dis : “Là, il y a quelque chose qui ne va pas” » Annabelle Bouchardon Aux Drus, cette mutation est déjà gravée dans le roc. Une partie du tracé historique de la Directe Américaine ayant été balayée par les écroulements, les cordées contournent désormais la zone par une traversée équipée dans la face nord. Les horaires aussi ont changé : autrefois, il était courant de parcourir le socle l’après-midi pour y bivouaquer. Annabelle Bouchardon déconseille aujourd’hui cette stratégie. « À l’époque où Alex Honnold l’a fait en solo intégral, il est monté le matin et a désescaladé le socle l’après-midi. Tu as un vrai changement de manière de voir la montagne et de la gérer. Maintenant, quand des copains veulent monter et dormir en haut des sept premières longueurs, on leur dit : “Non, ne faites pas ça, c’est trop dangereux. Il faut y aller tôt le matin, là où il fait le plus froid possible.” » Une course peut ainsi conserver son nom mythique tout en se parcourant d'une façon radicalement différente. C'est à la descente que la transformation se révèle la plus brutale. Quatre jours après s’être élancée de Chamonix, Annabelle Bouchardon entame son retour sous l’Aiguille Sans Nom. « Pendant les rappels, tu es témoin de ça pendant plusieurs heures parce que tu vois constamment des blocs de volume hyper important dévaler cette zone glaciaire. Tu te rends bien compte que la montagne est en train de se désagréger alors que tu es censée être en début de saison. » Annabelle Bouchardon © Simond Pourtant, au départ, les voyants étaient au vert. Le problème ? L'information avait prématurément vieilli. « Entre le moment où je pars de Chamonix et celui où je suis dans les rappels, il se passe quatre jours, explique-t-elle. La dernière fois que j’étais venue aux Drus, la descente avait été pareille, sauf que c’était à la mi-juillet, pas à la fin juin. On a vraiment l’impression que ces phénomènes d’écroulement arrivent de plus en plus tôt dans la saison. » Avec l'étiolement des fenêtres favorables, c'est toute la durée de validité des renseignements météo et terrain qui se réduit. « Avant, entre le moment où tout est bien plaqué, avec de la neige et du regel, et le moment où tout commence à dégringoler, tu avais peut-être un mois ou trois semaines, analyse l'alpiniste. Là, en l’espace d’une semaine, tu peux passer d’une montagne qui est saine à une montagne où tout déboule. Tes dernières informations te disent “feu vert”, sauf que tu mets les pieds sur le terrain et tu te dis : “Là, il y a quelque chose qui ne va pas.” » Mécaniquement, certains itinéraires mythiques s'effacent de sa feuille de route. « Honnêtement, je pense que l’alpinisme va maintenant se faire de janvier à avril. Cette année, je serais bien allée faire l’Intégrale de Peuterey. Et à la fin juin, j’ai vu que ça ne marchait déjà plus, que ça s’écroulait, qu’il y avait de grosses crevasses infranchissables. Je me suis dit : “Je suis arrivée trop tard dans l’histoire de l’alpinisme. Cette course, je ne pourrai la faire qu’en hiver.” » La formule est personnelle, mais elle résume avec force le vertige d’une génération : hériter d’itinéraires toujours tracés sur les cartes, mais dont les saisons ont disparu. Le gymnase brûle Cette instabilité percute l’économie du secteur. Les compagnies prennent des réservations des mois à l’avance sans garantie qu’une course reste praticable le jour J. Aspirante guide depuis un an, Annabelle Bouchardon éprouve déjà cette tension. « Pour les guides, il y a un gros truc qui rentre en compte : la pression financière. Tu es quand même là pour remplir ton frigo. C’est un métier génial, un métier passion, mais il faut aussi en vivre. Si tu commences à tout annuler ou à tout décaler, c’est compliqué. » Elle plaide donc pour annoncer d’emblée le risque d’abandon et convenir d’un plan B : « Je pense que c’est comme ça qu’il faudra travailler à l’avenir. » « Il faut évidemment sortir du capitalisme. C’est une base, mais personne ne veut véritablement l’entendre » Ludovic Ravanel Sur le terrain, un fossé générationnel se creuse. Si les aînés ont assisté au naufrage des conditions historiques, la relève brille par sa capacité d'improvisation — au risque de normaliser l'anomalie. « Les vieux ont vu la montagne tellement changer que ça peut vraiment leur faire peur. À l’inverse, nous, on a presque connu uniquement la montagne comme ça. On est presque là : “De toute façon, c’est comme ça, on fait avec.” Mais ça ne devrait pas être normal. » Pour Ludovic Ravanel, les guides sont en première ligne pour scruter les parois et donner l’alerte. Mais la montagne ne pourra pas être rendue sûre. « On peut seulement sensibiliser, informer, éduquer. Sur certains risques, on peut mettre en place des systèmes de surveillance, mais on ne peut pas sécuriser. La seule sécurisation possible, c’est de communiquer pour que les gens ne s’exposent pas. » Le chercheur refuse surtout d’ériger l’adaptation en solution miracle. « On est vraiment au dixième de degré près, martèle Ludovic Ravanel. Tout ce qui sera fait dans le bon sens est déjà bon à prendre. Mais on ne peut pas faire confiance au système politico-économique qui nous a menés là pour nous en sortir. Il faut évidemment sortir du capitalisme. C’est une base, mais personne ne veut véritablement l’entendre. » La médiatisation de l’exploit d’Annabelle Bouchardon a surtout braqué les projecteurs sur la performance, le solo encordé et la première féminine. Elle aurait voulu que l’état de la montagne occupe davantage de place. « De mon point de vue, les Drus, c’est le personnage principal de l’ascension, regrette-t-elle. De manière générale, on n’a pas du tout envie de regarder en face le fait que le monde brûle. Les médias restent dans leur schéma classique. Ce serait bien de parler autant de l’ascension que du milieu. L’endroit, le gymnase dans lequel tu as fait ton record, le gymnase brûle quand même. Il faut remettre les choses dans leur contexte et parler davantage de ce milieu qui évolue. » Aujourd’hui, lorsqu’elle regarde la silhouette des Drus, une question demeure : pourra-t-elle encore parcourir cette voie dans quelques années ? « Peut-être que c’est la dernière fois que je l’ai grimpée. Peut-être que dans cinq ou six ans, ce ne sera plus viable de la grimper l’été, que ce ne sera plus acceptable. Après coup, je me dis que j’ai eu la chance de pouvoir encore gravir cet itinéraire. » De son côté, Ludovic Ravanel entrevoit un futur où l’alpinisme survivra, mais dans des paysages et des temporalités profondément bouleversés. La montagne ne disparaîtra pas. Mais tout ce qui permettait de croire qu’on la connaissait est déjà en train de s’effondrer.
- « Il faudrait perdre du poids avant d’exister » : le corps sportif selon Yaël
Tatoueuse et sportive depuis l’enfance, Yaël publie sur son compte Instagram des vidéos d’escalade, de musculation ou de gymnastique pour montrer un corps presque absent des réseaux sociaux. Elle y a trouvé une communauté, mais aussi des insultes, des compliments à double fond. Et l’obligation de devoir sans cesse prouver ce dont elle est capable. Yaël dans le studio vidéo de Vertige Media © Vertige Media Yaël arrive à la rédaction avec un grand sourire et l’échange prend vite des airs de discussion entre grimpeur·se·s. On parle des blocs qui paraissent toujours plus faciles sur Instagram qu’une fois les chaussons aux pieds, des mouvements dynamiques qu’elle vient enfin de « débloquer », et du nom à donner au « handstand » qu’elle réalise dans ses vidéos. « Un équilibre », corrige-t-elle en riant. Le « poirier », visiblement, c’est bon pour le collège. Elle parle vite, ponctue ses phrases d’expressions anglaises et rit souvent, y compris lorsqu’elle raconte les absurdités reçues en commentaires. Puis le rire s’arrête parfois. Quand elle évoque cette vidéo où elle dansait, suivie de plusieurs semaines d’insultes. Ou les inconnu·e·s qui lui expliquent qu’une femme de 50 kilos ferait forcément mieux qu’elle avec le même entraînement. Yaël voulait montrer ce que son corps savait faire. Les réseaux, eux, ont commencé par regarder son poids. Gymnastique intellectuelle La première vidéo n’avait rien d’un manifeste. Tatoueuse, Yaël cherche alors simplement à promouvoir son travail. Pour capter l’attention avant de dévoiler une pièce, elle commence par un équilibre sur les mains. Quelques secondes de gymnastique, presque un détail. Dans les commentaires, son corps devient le sujet. « Je me suis dit que, peu importe ce que je faisais, je ne pouvais pas juste montrer mon contenu de manière innocente. Mon corps serait vu avant tout type de pratique », pose-t-elle. « Il y a toujours ce truc de dire : c’est bien, bravo, mais si tu étais moins grosse, tu ferais mieux. Mais je fais déjà très bien, quand même » Elle aurait pu éviter le terrain. Elle décide au contraire de « rentrer dans le tas ». Puisque les internautes placent son poids au premier plan, elle en fera le point de départ de ses vidéos. Yaël fait du sport depuis l’âge de 6 ans. Elle a pratiqué la gymnastique, puis le trapèze, avant d’ajouter l’escalade, la musculation ou la danse à une liste déjà longue. Pourtant, sur les réseaux sociaux, elle peine à trouver des sportives dont le corps ressemble au sien. Les rares femmes grosses montrées en mouvement s’inscrivent souvent dans un récit de transformation : le sport comme chemin vers le corps qui apparaîtra sur la photo d’après. Elle cherche autre chose. Montrer une pratique qui n’a pas besoin d’être justifiée par la perte de poids. « Je trouvais que j’avais des qualités sportives qui étaient bonnes. J’avais envie de briser ce lien entre le fait d’avoir ce type de corps et l’idée qu’on ne serait pas capable d’arriver à un certain niveau », dit-elle. Des femmes lui écrivent qu’elles voient enfin un corps qui leur ressemble. Certaines ne pratiquent même pas les mêmes disciplines. Elles restent pour la représentation. Mais cette visibilité repose aussi sur l’étonnement que son corps puisse être sportif. Plus les internautes découvrent sa force et sa souplesse, moins le sous-entendu disparaît pour autant. « Il y a toujours ce truc de dire : c’est bien, bravo, mais si tu étais moins grosse, tu ferais mieux. Mais je fais déjà très bien, quand même. » Insultes, imaginaire et sac-poubelle La remarque qui revient le plus souvent oppose ses performances à celles d’une femme imaginaire de 50 kilos. À entraînement identique, celle-ci progresserait nécessairement plus vite. L’argument efface des années de pratique et transforme chacune de ses vidéos en évaluation de haut niveau, alors que Yaël ne fait ni compétition ni carrière sportive. « Je fais du sport deux ou trois fois par semaine, comme d’autres personnes le font de manière récréative. Je ne veux pas aller aux Jeux olympiques. Ce n’est pas mon travail. » « En fait, juste, j’existe. Vous voulez que je fasse quoi ? Que je sorte en sac-poubelle ? » Reste que les commentaires s’infiltrent. Certains jours, elle ressent le besoin de trouver des mouvements encore plus impressionnants, comme si chaque nouvelle vidéo devait définitivement clore le débat. « Il y a une partie de moi qui se dit que ce n’est jamais suffisant. Il faudrait que je fasse des trucs encore plus stylés pour prouver encore plus », plaque-t-elle. Alors elle répond. Les réponses font des vues, les vues attirent de nouveaux commentaires. Lorsqu’elle sent son compte aspiré par cette mécanique, elle tente de revenir à des contenus plus légers. Une vidéo de danse l’a presque convaincue d’arrêter. Pendant plusieurs semaines, les insultes s’accumulent. Yaël fait une pause et s’interroge sur sa capacité à continuer. « Je ne sais pas si je suis assez tankée pour recevoir ce genre de trucs. Je suis très sensible aux commentaires positifs comme négatifs. Quand ça arrive en masse, ce sont des moments de douleur », confie-t-elle. À celles et ceux qui lui répondent qu’elle a choisi de s’exposer, elle rappelle qu’une publication n’est pas une autorisation générale. On peut ne pas aimer son contenu ou la contredire. Mais l’insulte n’est pas une conséquence naturelle de la visibilité. La violence la plus difficile à désigner ne prend d’ailleurs pas toujours la forme d’une attaque. Elle se cache parfois dans un compliment. « Tu assumes ton corps » est probablement celui qui l’agace le plus. « En fait, juste, j’existe. Vous voulez que je fasse quoi ? Que je sorte en sac-poubelle ? », apostrophe Yaël. À force de l’entendre lorsqu’elle s’habille, danse ou fait du sport, elle comprend ce que la remarque contient : féliciter une femme grosse de « s’assumer », c’est rappeler qu’on s’attendait à ce qu’elle se cache. « On ne se montre pas, on met des vêtements longs, on cache ses bras, on cache ses jambes. Mais surtout, on n’existe pas et on ne prend pas de place. Il faudrait perdre du poids avant d’exister », dit-elle. Même certains messages positifs révèlent le préjugé qu’ils prétendent dépasser : des personnes lui avouent qu’elles pensaient la voir échouer avant de changer d’avis. Yaël pourrait leur expliquer que l’aveu reste maladroit. Elle n’en a pas toujours l’énergie. « Quand quelqu’un pense sincèrement me faire un compliment, si tu lui expliques le problème, ça devient vite : on ne peut plus rien dire, tu n’es jamais contente. » Ces réactions peuvent malgré tout constituer une première fissure dans un regard grossophobe. Un bol de frites contre du contenu L’escalade est volontiers présentée comme une pratique accessible à toutes et tous, dans laquelle chaque morphologie pourrait trouver sa manière de grimper. Sur le mur, Yaël estime que la promesse tient plutôt bien. « Déjà, juste monter deux ou trois prises quand tu es à un certain niveau d’inactivité ou de surpoids, c’est un truc de fou. On ne suspend pas son corps dans la vie de tous les jours », affirme-t-elle. « Je me demande tout le temps : est-ce que c’est parce que je suis grosse, parce que je suis une meuf, ou le combo des deux ? » L’accessibilité de la pratique ne garantit pas que chacun·e entre dans une salle avec le même sentiment de légitimité. Le bloc expose les corps autant que les performances, les couleurs organisent silencieusement les niveaux. Yaël se souvient d’une séance dans une salle parisienne. Elle vient d’enchaîner un bloc lorsque trois hommes se présentent derrière elle. À leurs chaussons de location, elle comprend qu’ils débutent. L’un lance à son ami : « Si toi, tu ne le réussis pas, tu n’as pas de dessert ce soir. » Le grimpeur ne tient pas le départ. La scène n’a rien d’exceptionnel. Beaucoup de grimpeuses connaissent ces hommes qui voient une femme réussir un passage et en déduisent que le bloc doit être facile. Yaël, elle, ne sait jamais exactement ce qui vient d’être jugé. « Je me demande tout le temps : est-ce que c’est parce que je suis grosse, parce que je suis une meuf, ou le combo des deux ? » Ces moments restent ponctuels. Ils suffisent pourtant à la faire hésiter lorsqu’un groupe chuchote derrière elle. Yaël choisit désormais autant que possible les heures creuses. Son propre regard n’est pas toujours plus tendre. Lorsqu’elle échoue, personne n’a besoin d’attribuer sa chute à son poids : la petite voix s’en charge. « Peu importe tout ce que je dis sur les réseaux et tout ce que j’essaie de déconstruire, elle reste toujours là. Elle me dit qu’évidemment, si j’étais plus légère, je pourrais faire mieux. » Yaël essaie désormais de déplacer le problème. Plutôt que de se demander combien de kilos elle devrait perdre pour réussir un mouvement, elle cherche quelle force développer pour le réaliser avec le corps qu’elle a. Ce changement est particulièrement visible dans les mouvements puissants. En escalade comme ailleurs, elle observe que les femmes sont volontiers renvoyées vers la souplesse, l’équilibre ou la technique, pendant que les hommes occupent le dévers et le terrain de l’explosivité. Son compagnon adore les jetés et les mouvements dynamiques. Yaël les regardait avec envie, mais se sentait trop effrayée et pas assez puissante pour tenter les mêmes gestes. Alors elle a travaillé. « Ces derniers mois, j’ai bossé ça. Maintenant, je commence enfin à faire des mouvements dynamiques. J’ai l’impression d’avoir débloqué ce côté-là », avoue-t-elle. À mesure que son compte grandit, son corps cesse pourtant d’être seulement commenté. Il devient aussi intéressant pour les marques. Un réseau de salles d’escalade la contacte après avoir découvert ses vidéos. Invitée à un événement, Yaël rencontre l’équipe de communication et entend qu’il faudrait « trop travailler ensemble ». Elle débute encore et n’ose pas parler d’argent. On lui propose des repas contre des vidéos. « Un bol de frites contre du contenu », en somme. Après avoir échangé avec d’autres créateur·ice·s, elle finit par envoyer un mail. Elle accepte l’idée de commencer modestement, avec un abonnement ou quelques avantages, puis de discuter d’une rémunération si la collaboration fonctionne. Elle n’obtiendra jamais de réponse. Deux relances n’y changent rien. Le réseau continuera en revanche de l’inviter à ses événements. Elle apprend par la suite qu’une autre grimpeuse serait, elle, rémunérée par le même réseau pour réaliser des vidéos. À ses yeux, la différence ne tient donc pas à l’absence de budget, mais au choix des personnes que la marque souhaite associer à son image. Elle estime que cette créatrice correspond davantage aux codes visuels habituellement valorisés dans la communication autour de l’escalade. Son propre corps semble pouvoir servir à afficher une forme d’ouverture, mais pas à incarner durablement la marque contre rémunération. « Ça m’a rendue hyper triste. Je grimpe dans ces salles depuis le début, j’aime vraiment leurs ouvertures. Une collaboration avec eux, ça aurait été un peu l’aboutissement. Et là, j’ai vu que l’idée de rémunérer quelqu’un pour un travail n’était même pas envisageable. » Cette expérience lui apprend à ne plus confondre une invitation avec un contrat. Chaque vidéo demande du travail et suppose une exposition qui, elle, a parfois un coût bien plus intime. Elle se dit militante, mais avec précaution. Elle ne milite pas dans une association et ne souhaite pas s’attribuer un rôle qui ne serait pas le sien. Depuis longtemps, elle parle pourtant de féminisme et de grossophobie avec son entourage. Les réseaux n’ont fait qu’agrandir le cercle. « J’ai l’impression que c’est ce que je faisais déjà à ma petite échelle. Ça a grandi, grandi, grandi. Au final, c’est toujours le même propos, il y a juste plus de gens qui le voient. »
- Paris-Kalymnos : un voyage en plusieurs longueurs (1/5)
Sept pays traversés. Six jours d’itinérance et un pari simple : prouver qu'au-delà des intentions, des injonctions et des effets d’annonce, il est possible de relier deux extrémités d’Europe sans céder à la facilité de la bagnole ou de l’avion. Et réhabiliter, au passage, une pratique de l’escalade qui soit une expérience du temps long. Paris-Kalymnos, premier relais. © Pascal Beria Cet article est le premier épisode de notre série d'été consacrée au voyage de Pascal, entre Paris et l'île grecque de Kalymnos. La gare de Sofia est plutôt déserte en ce milieu de matinée. J’arpente depuis plus d’une heure les couloirs où se croisent de rares voyageurs et quelques badauds perdus sans parvenir à me débarrasser d’une impression pesante : je ne trouve toujours pas de réponse claire à ce que je suis venu chercher. Après quatre jours de voyage, Sofia prend même des allures d’impasse. Et la ville de Strymonas, de l’autre côté de la frontière paraît, quant à elle, hors de portée. Derrière les promesses Manifestement, la Grèce ne se laisse pas aborder facilement. « No train, no train », répètent inlassablement les gardiens des guichets. La situation illustre parfaitement la raison de ma présence ici, à plus de 2 000 km de chez moi. C’est la limite du pari que je m’étais fixé : démontrer qu’il était possible de rallier deux bouts d’Europe par la grande voie. C’est-à-dire, dans mon esprit, en utilisant les modes de transport collectif pour montrer, au passage, que traverser le continent sans prendre l’avion était un projet plausible. Voire plaisant. Et que l’escalade pouvait être un trait d’union éclairant pour le faire. Ce voyage était aussi l’occasion d’évoquer une pratique de l’escalade loin des podiums, des cotations et des records à faire tomber Ces deux bouts d’Europe, c’est d’un côté Paris. D’abord parce qu’on peut considérer, sans trop de mauvaise foi, qu’elle constitue un point de départ représentatif de l’Europe occidentale. Et puis un peu pour la raison très commode que j’y habite. De l’autre côté, l’île de Kalymnos, morceau d’Europe émergé au large des côtes turques, réputé pour son calcaire qui en a fait l'un des spots les plus prisés de l’escalade mondiale. Pour le dire plus directement, l’île est un putain de paradis naturel pour grimpeurs. Ce voyage était aussi l’occasion d’évoquer une pratique de l’escalade loin des podiums, des cotations et des records à faire tomber. Car derrière les promesses d’une pratique proche de la nature, l’escalade en falaise est aujourd’hui suspendue à l’aplomb de deux voies difficiles. D’un côté, le désir de préserver les espaces naturels, qui constituent la raison d’être primordiale de la pratique. De l’autre, une recherche de visibilité qui se joue le plus souvent des distances aéroplanées. Deux conceptions qui coexistent et représentent deux pratiques souvent distinctes. Entendons-nous bien : tous les sports ont besoin d’exploits et de figures médiatiques pour se développer. La verticalité de la discipline se prête d’ailleurs à une dimension spectaculaire qui s’exporte particulièrement bien sur les réseaux sociaux, se décline en « coups » médiatiques et contribue à pousser le public vers les parois des salles ou des massifs. Il ne s’agit donc pas de prétendre qu’une pratique serait préférable à une autre, mais de savoir si le choix existe pour celui ou celle qui ne cherche pas forcément le dépassement des limites. Dit autrement : a-t-on la capacité de choisir entre une escalade qui cherche à tout prix la lumière et une autre qui a le désir de s’insérer dans ses environnements ? Choisir sa voie, éprouver le chemin Au même titre que d’autres disciplines de pleine nature comme le trail ou le surf, l’escalade doit aujourd’hui se confronter au paradoxe de son propre succès. Surfréquentation des sites naturels, pollution, perturbation des écosystèmes, les tensions avec les populations locales sont aujourd’hui le prix à payer de la promotion de disciplines qui sont aussi des ressources précieuses pour les territoires concernés. Des impacts qui vont à l’encontre de l’esprit originel de beaucoup de ces pratiques et remettent en question leur pérennité. « Pratiqués dans des milieux naturels dont ils dépendent, ils sont à la fois acteurs et témoins des transformations liées à la perte de la biodiversité et à la dégradation des espaces. Cette position singulière est aussi une responsabilité », alerte à ce titre le Ministère des sports, de la jeunesse et de la vie associative. Désormais, ce constat fait émerger une prise de conscience environnementale au plus haut niveau de pratique. Elle se cristallise particulièrement sur la question des transports, grands émetteurs de gaz à effet de serre mais passages obligés des compétitions internationales, des grands événements sportifs ou, plus simplement, pour la pratique de ces sports de nature. Pour sortir de cette injonction contradictoire, certains athlètes s’engagent en faveur de la protection des milieux et d’une transformation profonde de leurs disciplines, à l’exemple des surfeuses Ainhoa Leiceaga ou Maud le Car, des navigatrices Isabelle Autissier et Maud Fontenoy, de l’ultra-traileur Xavier Thévenard ou des skieurs Mathieu Navillod et Perinne Laffont. Et ce, en ayant pleinement conscience de l’impact de leurs engagements sur leurs carrières. « We are the ones who can make a big difference », relayait l’ultra-traileur britannique Andy Symonds dans un post Instagram annonçant qu’il ne participerait pas aux Championnats du monde en Thaïlande pour des raisons d’impact carbone. « Plus qu'un sommet à atteindre, c'est une voie que nous souhaitons emprunter : celle de la sobriété, de la modération, des proximités fertiles » Action Collective de Transition pour nos Sommets « Nous avons un rôle à jouer pour inverser cette tendance et nous assurer que les générations futures seront non seulement capables de parcourir les montagnes, mais aussi de vivre sur une planète en bonne santé », proclame quant à lui le très médiatique Kilian Jornet sur la page de sa fondation pour la préservation des montagnes et de leurs environnements. Une voix qui compte et à laquelle se sont jointes celles d’autres sportifs, comme le grimpeur Arnaud Petit ou l’alpiniste Christophe Dumarest, à l’initiative du collectif ACTS (Action Collective de Transition pour nos Sommets). Cette organisation porte une ambition plutôt limpide : « Plus qu'un sommet à atteindre, c'est une voie que nous souhaitons emprunter : celle de la sobriété, de la modération, des proximités fertiles ». L’idée, derrière ces initiatives, est donc moins la critique que le changement de regard et de pratiques porté par ces athlètes engagés, qui sont autant de porte-paroles légitimes d’un sport conscient et responsable. © Pascal Beria Une petite musique qui remonte peu à peu aux oreilles des instances publiques, des fédérations et des clubs sportifs, qui commencent à réaliser la nécessité de se positionner sur le sujet et de mettre en œuvre des initiatives en faveur d’une pratique plus respectueuse de l’environnement. Reste encore à les faire descendre sur le terrain du sport amateur, souvent plus apte à consommer le sport – ses marques, son spectacle, son matériel – qu’à en faire un modèle de vie. L’idée de contribuer à ce mouvement et de chercher à vérifier si ces ambitions vertueuses résistaient à l’expérience s’était donc peu à peu imposée à moi. Je voulais être l’une de ces voix issues du monde amateur qui éprouvent le chemin. Sans jugement ni idéologie à valider. Mais juste avec l’envie de vivre l’expérience pour pouvoir témoigner de sa faisabilité. Il s’agissait donc de reprendre les choses à l’endroit. Envisager la route avant la destination. Je voulais retrouver l’esprit de découverte. Arrêter de consommer les expériences pour chercher à les vivre pleinement. Après tout, il me semble que cela revient à retrouver l’essence même de l’escalade. Progresser lentement, pas après pas, se frotter à la rugosité d’une voie avant d’atteindre, peut-être, un sommet tout au bout. Se confronter à l’adversité et à l’inattendu. L’escalade n’est pas qu’une histoire de verticalité. C’est aussi, et peut-être avant tout, un état d’esprit qui convoque l’effort, la découverte, la surprise, parfois la déconvenue. C’est un peu tout ça que j’avais envie de réhabiliter en cherchant à joindre ces deux bouts d’Europe.
- En Inde, l’escalade reste coincée dans un nœud fédéral
En Inde, deux organisations se disputent la représentation de l’escalade sportive. L’une est reconnue par World Climbing. L’autre revendique le statut de fédération nationale dédiée. Au milieu : des athlètes qui manquent d’argent, de visibilité et parfois de réponses. Plongée au cœur d’un conflit institutionnel qui freine l’escalade indienne. Murs d'escalade au centre de l'Indian Mountaineering Foundation à New Delhi (cc) Pulakit Singh / Wikimedia Commons Derrière la bataille de sigles et de légitimités, l’impact sur le terrain est très concret : des visas difficiles à anticiper, des billets d’avion réservés dans l’urgence, des compétitions préparées dans le flou et des aides publiques disputées. Courriers officiels, ordonnances de justice, échanges entre instances : Vertige Media a passé au crible plusieurs années de documents et recueilli les positions de World Climbing, de l’Indian Mountaineering Foundation et de la Sport Climbing Federation of India. Sur le terrain, plusieurs athlètes et proches décrivent un système opaque, sous-financé, où la peur de perdre des opportunités pèse sur la parole. Deux cordées Premier acteur de cet imbroglio : l’Indian Mountaineering Foundation (IMF). Née dans le sillage d’une expédition indienne au Cho Oyu, un sommet de plus de 8 000 mètres situé dans l’Himalaya, la structure devient officiellement l’IMF en 1961. Elle intègre ensuite l’IFSC dès sa création, le 27 janvier 2007, parmi les 57 fédérations fondatrices de l’instance internationale — devenue depuis World Climbing. « Les grimpeur·se·s indien·nes souffrent et sont privé·es de ce qui leur est dû » Comité olympique indien (IOA) Face à elle, la Sport Climbing Federation of India (SCFI) revendique le statut de fédération nationale dédiée. Dans un échange avec Vertige Media, son secrétaire général, le colonel SP Malik, explique que sa création remonte à mars 2022, après un constat du Comité olympique indien (IOA) : l’IMF ne pouvait pas, selon lui, être reconnue comme fédération sportive pour l’escalade. La SCFI affirme vouloir « organiser, diriger, réguler, promouvoir et développer » l’escalade sportive en Inde. Son argument : depuis l’entrée de l’escalade aux Jeux olympiques, le pays doit se doter d’une instance dédiée, structurée à l’échelle des États et territoires de l’Union. Dans un courrier daté du 5 avril 2022, l’IOA demandait justement à l’IMF de notifier World Climbing afin de mettre fin à son adhésion internationale « dans l’intérêt national ». Le comité olympique y affirmait que l’IMF « n’est pas une fédération », mais une fondation organisée par zones géographiques. Surtout, il rappelait que les aides de l’IOA, de la Sports Authority of India et du ministère indien des Sports « ne peuvent pas être accordées aux grimpeur·se·s » sans fédération nationale d’escalade reconnue. Plus tard, l’IOA relançait l’IMF dans des termes plus directs encore : « Les grimpeur·se·s indien·ne·s souffrent et sont privé·e·s de ce qui leur est dû ». Il lui demandait de « renoncer à son adhésion à l’IFSC », afin que la SCFI puisse devenir membre de l’instance internationale. La SCFI avait soumis sa candidature dès mars 2022. En retour, World Climbing avait posé une condition : recevoir une lettre de résiliation de l’IMF, ses statuts interdisant la coexistence de deux membres pour un même pays. C’est encore le cœur du blocage. Contactée par Vertige Media, l’IMF affirme que le dossier de 2022 a été « classé et clos » après une « réponse appropriée » à l’IOA. La SCFI conteste cette version : SP Malik la qualifie de « fausse » et estime que l’IMF devrait produire les preuves d’un tel accord. Sollicitée à plusieurs reprises, l’IOA n’avait pas répondu à nos questions au moment de boucler cet article. Le différend institutionnel ne semble pourtant pas refermé. Trois ordonnances de la Haute Cour de Delhi consultées par Vertige Media montrent que la SCFI a porté l’affaire devant les tribunaux, dans une procédure enregistrée sous le numéro W.P.(C) 19546/2025. Au 16 avril 2026, le dossier était toujours en cours d’instruction, avec une nouvelle audience fixée au 21 septembre 2026. À l’échelle internationale, World Climbing continue cependant de reconnaître l’IMF. L’instance confirme à Vertige Media avoir « connaissance d’une autre organisation indienne cherchant à être reconnue », mais rappelle que l’IMF, « en tant que l’un des membres fondateurs de World Climbing, est le membre actuel représentant l’escalade en Inde ». Quant à d’éventuelles mesures d’urgence ? « À ce stade, aucune mesure provisoire n’a été discutée. » À leurs frais Pour les athlètes, ce conflit se traduit par une réalité très concrète : moyens limités, délais serrés, incertitude permanente et forte dépendance envers l’administration. Face aux critiques, l’IMF assure que « toutes les participations aux événements internationaux se font selon un système de classement national publié sur le site ». Une ligne contestée par la SCFI, qui pointe au contraire l’absence d’une fédération nationale dédiée à la discipline. Une mécanique grippée que le cas d’Anil*, para-grimpeur indien, illustre très concrètement. Alors qu’il vise une participation aux World Climbing Para Series de Laval, prévues en France fin août 2026, l’athlète sollicite ses instances dès le 22 mai : « Je viens de vérifier, les inscriptions pour les Para Series de Laval, en France, sont ouvertes. Pouvez-vous recommander mon inscription ? » S’ensuit une série de relances, à mesure que l’échéance approche. Le 28 mai : « Je reviens vers vous concernant le processus d’inscription [...]. Avez-vous des nouvelles ? » Réponse de l’administration : « Nous reviendrons vers vous dès que possible. » Le 4 juin, Anil* insiste : « Merci de me tenir informé au plus vite. Je dois aussi faire une demande de visa ». Le 6 juin, il rappelle la règle : « La date limite d’inscription est fixée à 42 jours avant le premier jour de compétition, le 17 juillet à 23h59 UTC+0 ». Le 19 juin, la réponse reste évasive : « Nous vous tiendrons informé prochainement ». Le 23 juin, l’attente devient un problème logistique et financier : « Je dois réserver les billets, obtenir un visa et gérer les finances une fois que ce sera confirmé. Il ne restera pas assez de temps si c’est confirmé trop tard ». Des échanges qui montrent la vulnérabilité d’un athlète suspendu à une validation administrative avant d’engager des frais importants. « Nila* est tombée terriblement malade à cause de la chaleur, comme toutes les autres athlètes avec elle. Elle a eu une très forte crise de sifflements respiratoires, on a dû l’emmener à l’hôpital » Mère d'une grimpeuse D’autres documents transmis à Vertige Media témoignent de cette fragilité récurrente. Une mère de famille déplore un changement d’horaire des finales annoncé « un jour avant la compétition », alors que « la plupart des parents avaient réservé des vols pour le soir ». Sa question reste sans réponse : « Étant donné le prix des billets, qui va les rembourser pour ce changement de dernière minute ? » Dans le même échange, elle décrit une épreuve disputée sous forte chaleur : « Nila* est tombée terriblement malade à cause de la chaleur, comme toutes les autres athlètes avec elle. Elle a eu une très forte crise de sifflements respiratoires, on a dû l’emmener à l’hôpital ». Un autre message fustige le coût du matériel imposé : « Les athlètes représentent la nation et on leur facture des sommes exorbitantes pour des uniformes de qualité médiocre lors des compétitions asiatiques et internationales. Et ils ont le logo IMF obligatoire. Le minimum serait de fournir les uniformes ». Le volet financier reste lui aussi sensible. Un email consulté par Vertige Media fait état de primes non versées après le 29e Championnat national d’escalade, organisé à Bangalore le 26 décembre 2025. Le 2 juillet 2026, près de six mois après les podiums, Kian* écrit aux dirigeants de l’IMF pour réclamer sa prime et celle de sa sœur Tiya* : « Plusieurs vainqueur·ses de la même compétition ont déjà reçu le montant de leur prime », signale-t-il. Relancée sur ces différents cas, l’IMF met en avant la rigueur de son classement national. Son secrétaire honoraire, Keerthi Pais, assure que les athlètes disposent de relais auprès de secrétaires de zone, d’une commission dédiée et d’« un manager dédié à l’escalade sportive à l’IMF qui répond aux emails ». « Aucun accès n’est refusé à une candidature légitime, méritante et justifiée », affirme-t-il, sans toutefois répondre précisément aux cas individuels évoqués par notre rédaction. Voix basses Dans une lettre adressée au bureau exécutif de World Climbing, consultée par Vertige Media, l'ancien grimpeur international Sandeep Maity presse l'instance internationale de suspendre la représentation exclusive de l’IMF ou, à défaut, d’accorder une reconnaissance transitoire équitable aux deux organisations. Une main tendue immédiatement repoussée par World Climbing. « World Climbing n’intervient pas dans les affaires nationales, et son autorité est limitée par ce qui est prévu dans les statuts », tranche l’instance. Tout en affirmant faire de la protection des athlètes une priorité, l'organisation fixe une frontière stricte : elle n'intervient qu'en cas de danger direct pour les sportifs, « pas pour résoudre le conflit de gouvernance sous-jacent lui-même ». « Quand un·e athlète dépend complètement de ce soutien, parler devient difficile. Beaucoup craignent que le fait de soulever des problèmes affecte les opportunités ou les installations qu’ils recevront à l’avenir » Deepu Mallesh, grimpeur indien de vitesse Pourtant, le dommage collatéral est déjà bien réel sur le terrain. Dans sa missive, Sandeep Maity tire la sonnette d'alarme : « Un écosystème sportif sain ne peut pas prospérer lorsque les athlètes ont peur de prendre la parole ». Et d'ajouter : « De nombreux athlètes, entraîneur·ses et parents hésitent à exprimer publiquement leurs inquiétudes, par crainte de représailles, de perte d’opportunités, d’exclusion de compétitions ou de conséquences négatives sur leur carrière sportive. » Des accusations rejetées en bloc par l'IMF. « L’Inde est la plus grande démocratie du monde. Il y a donc suffisamment de liberté pour que les individus et les organisations d’exprimer leurs préoccupations », balaye Keerthi Pais, assurant que « l’IMF n’a jamais restreint les efforts ou la voix de quiconque ». Toutefois, de multiples échanges avec Vertige Media évoquent une crainte de s’exprimer. « Beaucoup d’athlètes restent silencieux·ses parce que parler conduit souvent à être traité·es différemment dans les stages d’entraînement », nous confie Isha*, grimpeuse indienne. Spécialiste de la vitesse, Deepu Mallesh met en lumière la dépendance économique qui décourage la contestation : « Une fois que vous faites partie de l’équipe nationale, tous les athlètes ne sont pas tou·tes dans la même position. Certain·es ont des sponsors individuels et un soutien financier, tandis que beaucoup d’autres dépendent entièrement de la fédération ou de l’équipe nationale pour les stages d’entraînement, les compétitions, l’équipement et les voyages. » Une précarité qui rend la contestation coûteuse : « Quand un·e athlète dépend complètement de ce soutien, parler devient difficile. Beaucoup craignent que le fait de soulever des problèmes affecte les opportunités ou les installations qu’iels recevront à l’avenir. » L’escalade indienne reste prise dans une guerre de récits contradictoires. World Climbing reconnaît toujours l’IMF. La SCFI revendique une fédération nationale dédiée. L’IMF affirme que le dossier est clos. La justice indienne, elle, doit encore examiner le différend. En attendant, pour plusieurs athlètes, le conflit se mesure moins dans les statuts que dans les frais engagés, les réponses qui tardent et la prudence avec laquelle chacun·e choisit ses mots. *Les prénoms signalés par un astérisque ont été modifiés.
- Cagnotte pour Fontainebleau : le rideau de fumée des responsables politiques
40 euros pour 100 m², 4 000 euros pour un hectare : après l’incendie de Fontainebleau, la réparation de la forêt se décline en dons individuels. Derrière cette promesse de « renaissance », écologistes et chercheur·se·s alertent sur les limites d’une philanthropie qui transforme un désastre écologique et politique en affaire de générosité citoyenne. © Louis Lepron Cet article a été initialement publié sur Reporterre. À peine le feu maîtrisé, un chapeau s’est mis à tourner pour la forêt de Fontainebleau. Sur place, le 16 juillet, Emmanuel Macron a annoncé qu’un « guichet unique » réunissant la Fondation du patrimoine, l’Office national des forêts (ONF) et la ville serait ouvert pour « replanter et rebâtir ». Ce faisant, le président de la République consacrait l’appel aux dons comme l’une des réponses nationales à l’incendie. Le message ne s’embarrasse guère de nuances. Il faut « accompagner la renaissance de la forêt », soutenir une « replantation ambitieuse » et la faire revenir « plus forte, plus belle et mieux adaptée aux enjeux climatiques de demain ». La Ville de Fontainebleau donne même aux personnes qui donnent une unité de réparation immédiatement compréhensible : 40 euros pour replanter 100 m², 4 000 euros pour « faire renaître » 1 hectare. Au 3 août, plus de 1 million d'euros a été versé par plus de 8000 donatrices et donateurs. Initialement fixé à 200 000 euros, l’objectif a été porté à 2 millions. L’argent doit financer les diagnostics après incendie, la sécurisation, la renaturation et, selon la Fondation du patrimoine, la plantation d’une forêt « mieux adaptée aux défis climatiques de demain ». Une dimension émotionnelle Qui pourrait s’opposer à tant de générosité ? Fontainebleau est une forêt aimée, parcourue, peinte, escaladée. Les dons disent l’effroi devant les flammes et l’envie, sinon le besoin, de ne pas rester les bras ballants face aux vallons calcinés. « C’est un classique, en cas de catastrophe, climatique ou autre, les fondations s’engagent, décrypte la docteure en sciences sociales Anne Monier, chercheuse au Centre en philanthropie de l’université de Genève. Ce qui m’a surprise, c’est la manière dont ça a été fait et cela interroge l’articulation entre État et philanthropie. » Car la cagnotte pose une question : pourquoi demander à la population de donner pour restaurer une forêt domaniale appartenant à l’État ? « C’est une façon de faire porter le fardeau de la réparation sur le commun » Jean-Marc Fontan, professeur émérite de l’université du Québec. L’impôt finance en principe toutes les forêts, y compris celles dont il ignore le nom, de même qu’il finance les écoles qu’il ne fréquente pas ou les hôpitaux où il n’ira jamais. La personne qui donne, elle, choisit sa cause, en l’occurrence cette forêt. Il privilégie un paysage connu, une catastrophe spectaculaire capable de produire des images et une promesse de résurrection. Fontainebleau possède tous ces attributs. Quid des forêts communales qui dépérissent sous les sécheresses, des massifs rongés par les scolytes, des bois incendiés loin de Paris et des écosystèmes qui se dégradent sans caméras ? « La philanthropie repose sur une dimension émotionnelle et l’allocation des ressources va souvent aux projets les plus visibles et les plus médiatisés », poursuit Anne Monier. La cagnotte déplace ainsi la question des moyens durables à accorder à ces biotopes. Elle dépolitise l’incendie : ce n’est plus le symptôme d’un climat déréglé sous nos assauts, mais une catastrophe à réparer ensemble, à hauteur de 20, 40 ou 100 euros… « C’est une façon de se déresponsabiliser et de faire porter le fardeau de la réparation sur le commun », analyse Jean-Marc Fontan, professeur émérite de l’université du Québec, où il a exploré les ressorts de la philanthropie. La population est invitée à mettre la main au portefeuille, mais beaucoup moins à discuter collectivement de ce qui a rendu la forêt vulnérable… Une cagnotte ne répartit pas nécessairement l’argent selon la gravité écologique. Elle suit aussi la notoriété et l’émotion. L’appel aux dons apporte-t-il réellement des moyens supplémentaires à l’État ou installe-t-il une sélection des biens communs selon leur capacité à attendrir ? La page de collecte promet beaucoup, mais donne peu de détails sur la destination précise des fonds. Elle a été lancée le 15 juillet. Quel organisme les recevra ? Quelle part sera consacrée aux diagnostics, aux plantations, au suivi scientifique ou à l’accueil du public ? Quels frais prélèvera la Fondation ? Et surtout, quelles dépenses n’auraient pas été engagées par l’ONF et les collectivités sans la cagnotte ? Ces précisions ne relèvent pas d’une méfiance mesquine. L’expérience, notamment lors des incendies de 2019-2020 en Australie, montre combien un immense mouvement de générosité peut se heurter à la réalité des statuts, des bénéficiaires et des attentes contradictoires. Politiser l'incendie Durant le « Black Summer » de 2019-2020, les appels aux dons avaient recueilli près de 640 millions de dollars, soit 393 millions d’euros. La Croix-Rouge australienne avait collecté 232 millions de dollars à elle seule au 31 juillet 2020. Face aux critiques sur la lenteur des versements et les frais prélevés par les organismes collecteurs, les organismes collecteurs avaient répondu que les versements prendraient plusieurs années et que l’argent ne pouvait pas être immédiatement disponible. L’appel de l’humoriste australienne Celeste Barber est, sur ce point, emblématique. Lancé sur Facebook et destiné à lever quelques milliers de dollars, il a récolté 51,3 millions de dollars. De nombreuses personnes ayant donné pensaient aider les victimes, les animaux et les différents États touchés. En réalité, la collecte désignait juridiquement un fonds des pompiers ruraux de Nouvelle-Galles du Sud. La Cour suprême a jugé que l’argent ne pouvait pas servir directement aux associations ou aux sinistrés. Si les montants ne sont pas les mêmes — pas plus que les effets des flammes — la leçon vaut pour la cagnotte de la Fondation du patrimoine. Avant de donner, il faut savoir ce que signifie « faire renaître » une forêt… Le vocabulaire de la collecte pose aussi problème. « Faire renaître » un écosystème ne se décrète pas comme on reconstruit une cathédrale. On peut acheter des plants, payer des agents, protéger des sols et financer des inventaires, mais aucun euro n’achètera cinquante ans de maturation, la richesse d’un sol forestier ou les interrelations entre champignons, insectes, végétaux et animaux. « Replanter ? C’est exactement ce qu’il ne faut pas faire » Sylvain Angerand, directeur de l’association Canopée. Il n’est même pas certain qu’il faille replanter partout. « Replanter ? C’est exactement ce qu’il ne faut pas faire immédiatement après un incendie. C’est la doctrine de l’ONF, s’énerve Sylvain Angerand, directeur de l’association Canopée. Cette cagnotte donne juste l’illusion du pouvoir d’agir. Les politiques ont vraiment la volonté de ne pas vouloir comprendre : après l’incendie, ils débarquent avec leurs projets de plantation… Replanter, c’est cher, risqué. D’autant qu’avec le tarif annoncé, 4 000 euros l’hectare, vous replantez du pin. Il faut au moins 8 000 à 10 000 euros par hectare pour replanter du chêne et d’autres feuillus. » Selon les parcelles, la régénération spontanée, le maintien du bois mort ou la conservation de milieux ouverts peuvent être plus favorables à la biodiversité qu’une replantation rapide et dictée par un agenda politique. Dire qu’un don fait « renaître » une surface de forêt transforme donc une décision écologique complexe en équivalence marchande rassurante. « Il faut penser en profondeur », souligne Sylvain Angerand, qui suggère plutôt une réflexion sur la « place de l’eau dans ce massif, aujourd’hui et demain ». Cette cagnotte dit quelque chose de notre rapport contemporain aux désastres écologiques. « On va donner à des projets, sans savoir vraiment comment évaluer ou mesurer les effets de ces dons sur les écosystèmes, poursuit Anne Monier. Il faut voir les politiques environnementales comme des possibilités de transformation systémique des sociétés, et ne pas être dans l’hyperréactivité, surtout pour des forêts. » Nous savons financer l’urgence, surtout quand elle dispose de flammes, de victimes identifiables et d’un paysage aimé. Nous peinons beaucoup plus à financer l’entretien des pistes, la restauration des sols, les salaires du personnel forestier, la diversification des peuplements et la préparation de massifs entiers à des conditions climatiques inédites. Bref, le temps long et ce qu’on appelle une politique publique. L’appel aux dons intervient après les flammes et s’appuie sur l’émotion. Il rend visible une générosité et permet à toutes et tous de contribuer. Mais dans le même temps — macronien —, il entretient l’illusion que la destruction d’une cathédrale du vivant se compense par une mobilisation sonnante et trébuchante. En réalité, certaines pertes sont irréversibles à l’échelle d’une vie humaine. Les sécheresses reviendront. Les incendies pourront se répéter bien avant que les jeunes arbres aient grandi. La forêt restaurée demeurera exposée au monde qui l’a fait brûler.
- « On commence à ressembler à la FIFA » : 8 fédérations protestent contre la gouvernance de World Climbing
Un mouvement de protestation inédit secoue World Climbing. Menées par le Portugal et la Lettonie, des fédérations nationales ont adressé des contestations officielles à la fédération internationale après l'annulation, le 23 juillet, du vote sur la suspension des fédérations russe, biélorusse et israélienne. Marco Scolaris en compagnie de la vice-présidente Naomi Cleary, à Turin, en décembre 2025 © Giorgio Perottino/IFSC Les affaires politiques n'ont pas fini de rythmer l'été de la fédération internationale d'escalade, World Climbing. Fin juillet 2026, la Fédération lettone d'escalade et la Fédération portugaise ont adressé des protestations officielles à World Climbing pour contester la procédure de l'assemblée générale extraordinaire du 23 juillet. Ce jour-là, le vote sur la suspension des fédérations biélorusse, russe et israélienne n'a pas eu lieu sous la forme prévue. Trois nouvelles motions, déposées dans les derniers jours par Chypre, les États-Unis et l'Australie, avaient été fusionnées en un texte unique et présentées aux fédérations moins de 24 heures avant la réunion. La motion adoptée, les trois scrutins sur les suspensions ont de facto disparu de l'agenda. Toute première fois Dans le monde fédéral, protester officiellement contre l'institution internationale dont on dépend financièrement et réglementairement est un acte rare. Pour Normunds Reinbergs, président de la Fédération lettone (Latvijas Alpīnistu savienība, nldr), c'est même un baptême du feu. « Je suis président de la fédération depuis février 2024, c'est la première fois que je ressens le besoin de me plaindre, explique-t-il au téléphone. Et c'est donc la première fois que je le fais officiellement. » La protestation lettone se concentre sur la mécanique procédurale du 23 juillet. Au cœur du grief : ce que Normunds Reinbergs appelle le « Voting Flow ». Soit une sorte d'organigramme dont le mécanisme, communiqué aux fédérations moins de 24 heures avant l'assemblée, imposait un ordre précis aux scrutins. Voter d'abord sur la motion unifiée, avant de pouvoir, le cas échéant, passer aux trois votes sur les suspensions. Une fois la motion adoptée, ces votes disparaissaient. Comme le souligne le collectif Climbers for Palestine dans une tribune, cette motion ne fonctionnait donc pas comme une proposition concurrente. C'était un verrou procédural. Le président de la fédération lettonne semble être du même avis. « La pire chose pour nous, c'est que cette motion unifiée a bloqué les trois votes, claque-t-il. C'était la raison pour laquelle nous nous étions réunis. En avril, l'assemblée générale avait voté pour qu'on se prononce sur ces questions précises. On n'en a pas eu la possibilité. Dont acte. » La protestation lettone pointe aussi l'origine de la motion unifiée. Les textes déposés le 8 juillet par la fédération américaine et par la fédération australienne sont, selon Normunds Reinbergs, textuellement identiques. Mot pour mot. Or, les deux pays totalisent à eux seuls quatre représentant·e·s au sein du Conseil exécutif de World Climbing (sur douze au total, ndlr) : Anne-Worley Moelter (vice-présidente) et Kyra Condie (représentante des athlètes) pour les États-Unis, Naomi Cleary (vice-présidente aux finances) et Campbell Harrison pour l'Australie. La protestation lettone soulève l'hypothèse d'une coordination entre ces fédérations membres et le Conseil exécutif. Sans toutefois en apporter la preuve formelle. « C'est une spéculation. Mais si deux textes sont des copiés-collés, pourquoi était-il nécessaire de les soumettre deux fois ? », interroge le président. Pour la Lettonie, l'enjeu est aussi très concret. La législation lettone interdit l'utilisation de fonds publics dans des compétitions auxquelles participent des athlètes russes ou biélorusses. La réintégration de ces fédérations par World Climbing en février 2026 place la fédération dans une situation intenable. « Nos athlètes n'ont pas de sponsors privés. Leur seul financement disponible, c'est de l'argent public. Si la Russie et la Biélorussie participent, ils devront payer de leur poche », explique Normunds Reinbergs. La protestation de la fédération lettonne prêche donc aussi pour sa paroisse. Quoi qu'il en soit, la lettre officielle a été cosignée par sept autres fédérations membres de World Climbing : la Pologne, le Liban, la Palestine, l'Ukraine, le Portugal, la Lituanie et la Jordanie. Petits arrangements entre amis Alberto Cruz, président de la Fédération portugaise d'escalade (FPME pour Federação Portuguesa de Escalada de Competição, ndlr) pose un cadre plus large. Au lendemain du 23 juillet, il a lui aussi ressenti le besoin d'exprimer officiellement son désaccord. Sauf que sa contestation ne se limite pas au déroulé du 23 juillet : elle conteste aussi la manière dont un avis juridique, commandé le 22 juin 2026 par World Climbing, a été utilisé pour justifier la procédure suivie. « Il s'agit de politique et d'un manque de transparence et de démocratie » Alberto Cruz, président de la Fédération portugaise d'escalade. Cet avis avait pour mission de répondre à quatre questions sur la répartition des pouvoirs entre l'assemblée générale et le Conseil exécutif de World Climbing : les pouvoirs exacts de l'assemblée, la légalité de la levée des suspensions russes et biélorusses, la capacité du Conseil exécutif à écarter des motions et les limites du format virtuel. Son auteure ? Sarah Umbricht, avocate suisse et juriste au Club alpin suisse. Au moment de le rédiger, cette dernière présidait simultanément la commission de gouvernance de World Climbing, un organe consultatif travaillant directement avec le Conseil exécutif. Lors de l'assemblée du 23 juillet, cet avis a été présenté aux fédérations comme une position juridique définitivement « réglée ». Contacté par Vertige Media, Alberto Cruz recentre la question sur son principal enjeu. Pour lui, il s'agit essentiellement « d'une question de gouvernance ». « La procédure suivie n'était pas conforme aux statuts de World Climbing », poursuit-il. Au coeur de l'argumentation de la FPME se situe la répartition des pouvoirs entre l'assemblée générale et le Conseil exécutif. En mars 2022, l'assemblée générale avait voté les suspensions de la Russie et de la Biélorussie et donné au Conseil exécutif un mandat précis et conditionnel : lever ces suspensions uniquement lorsque « les motifs qui les avaient justifiées auraient disparu ». En février 2026, le Conseil exécutif a levé ces suspensions. Pour Cruz, personne n'a vérifié que ces conditions étaient effectivement remplies. « Le Conseil exécutif ne peut pas aller contre une décision de l'assemblée générale. C'est la position qu'on défend ici », plaque-t-il. Alberto Cruz relève aussi que l'avis a été élaboré à partir de documents sélectionnés par le Conseil exécutif lui-même, sans que les procès-verbaux de l'assemblée générale de 2022 aient été transmis à son auteure. Ces procès-verbaux contenaient pourtant le mandat conditionnel sur lequel reposait l'une des quatre questions traitées. Le 23 juillet, lors de l'assemblée extraordinaire, cinq fédérations seulement ont pu prendre la parole, avec un temps de parole limité à trois minutes chacune, sans débat ni droit de réponse. « On nous a tout simplement demandé de voter sur quelque chose qui ne figurait pas à l'ordre du jour initial », pose Alberto Cruz. Et de conclure, toujours aussi tranchant : « Il s'agit de politique et d'un manque de transparence et de démocratie ». Ressembler à la FIFA, c'est plus fort que toi Comment expliquer le comportement du Conseil exécutif de World Climbing ? Les deux présidents avouent ne pas pouvoir parler au nom de l'institution, mais ont bien leur petite idée. Pour Normunds Reinbergs, l'explication passe par l'argent olympique. Depuis Tokyo 2021, World Climbing dépend de plus en plus financièrement du Comité international olympique (CIO) : droits télévisés, sponsors olympiques, place dans le programme de Brisbane 2032. Marco Scolaris l'avait lui-même reconnu dans un entretien accordé à Vertige Media début juillet : « On a eu un moment difficile, avec le risque d'être rétrogradés en sport additionnel. Ce qui change considérablement la donne financière ». « Pour rester dans le programme olympique, World Climbing va tout faire pour éviter des votes qui peuvent mal tourner » Normunds Reinbergs, président de la fédération lettonne d'escalade. « Pour rester dans le programme olympique, World Climbing va tout faire pour éviter des votes qui peuvent mal tourner, ajoute le président de la fédération lettonne. Et pour ça, maintenant, on commande des avis juridiques, on embauche des avocats pour défendre les positions de l'exécutif. C'était inimaginable avant. Comme quelqu'un l'a dit sur WhatsApp : "On commence à ressembler à la FIFA". » Un avis juridique commandé à une juriste présidant simultanément la commission de gouvernance de World Climbing, à moins d'un mois d'un vote crucial. Une modification de l'agenda annoncée moins de 24 heures avant l'assemblée du 23 juillet. Et la présence, quelques minutes avant le scrutin, du nouveau directeur des sports du Comité International Olympique, venu rappeler les nouveaux principes de neutralité de la Charte olympique. Cela fait beaucoup pour une fédération qui se targuait d'organiser un vote en toute transparence. Alberto Cruz confie ne pas vouloir « chercher à en mesurer les intentions » mais glisse : « Ils veulent prendre des décisions contre beaucoup de fédérations sans suivre les formes correctes. Ils essaient de cacher quelque chose ». Les fédérations lettone et portugaise, ainsi que leurs cosignataires, demandent une enquête sur la procédure du 23 juillet et la publication des documents pertinents. La FPME réclame en outre la convocation d'une nouvelle assemblée générale extraordinaire pour voter sur les trois suspensions initialement prévues. Elle a demandé à World Climbing de répondre dans un délai de sept jours calendaires. À l'heure où de forts soupçons pèsent sur les fédérations sportives et leurs dirigeant·e·s, comme l'illustrent actuellement les affaires touchant la FIFA, Marco Scolaris affirmait lui-même que son institution serait différente. Elle va devoir le prouver.












